Centre Islamique de Genève

104, rue des Eaux-Vives 1207 Genève – SUISSE –

Catégorie : Archives

  • Peut-on critiquer Israël sans être antisémite ?

    Comme beaucoup de Suisse je le suppose, j’ai lu avec stupeur la lettre de lecteur de M. Lionel Halpérin, qui défend envers et contre tout la politique de l’Etat d’Israël dans son ensemble, et qui vise à minimiser les crimes commis dans les territoires occupés en particulier. Il est regrettable d’observer que ce comportement est malheureusement celui de l’ensemble des représentants de la communauté juive de Suisse, rangée de façon absurde derrière Ariel Sharon.

    Mais personne n’a pu justifier jusqu’à présent le refus de l’enquête demandée par l’ONU sur le massacre de Jénine. Si le gouvernement israélien n’avait rien à craindre, pourquoi s’être obstiné à cacher les faits ? Quant à la presse que M. Halpérin vilipende, elle a été unanime à reconnaître les exactions de l’armée israélienne. Martine Jacot, du journal Le Monde, avait relevé dans sa revue de presse d’avril dernier des propos sans équivoque sur l’ampleur du drame : « « Lorsqu’on pénètre dans la zone d’exclusion, les raisons pour lesquelles les Israéliens se sont évertués à empêcher les curieux d’y pénétrer deviennent claires », écrit David Blair, du Daily Telegraph de Londres. « De monstrueux crimes de guerre qu’Israël a tenté de couvrir pendant quinze jours apparaissent finalement au grand jour : ses troupes ont dévasté le centre du camp de Jénine (…) transformé en tombe humaine », dit Phil Reeves pour The Independent. « En dix ans, après avoir couvert la Bosnie, la Tchétchénie, la Sierra Leone et le Kosovo, j’ai rarement vu des destructions aussi délibérées ni un tel mépris pour la vie humaine », confie Janine di Giovanni, du Times de Londres. « Chaque personne ayant survécu à la plus féroce bataille de cette opération « Mur de protection » israélienne raconte une terrible histoire. Elle vous prend par la main et vous conduit dans sa maison ou dans ce qu’il en reste. (…) Là, il y a des corps brûlés ou tordus, surpris par la mort. Rien ne prépare jamais à découvrir la petitesse d’un cadavre », poursuit-elle. »Camp des horreurs ». Alexandra Lucas Coelho, du quotidien portugais Publico, relate « le jour où les vivants sont sortis dans les rues de Jénine » ; Angeles Espinosa d’El Pais (Madrid) décrit le « camp des horreurs ». Tous, pour ne citer que ces médias de la presse européenne, évoquent la même odeur âcre, mélange de brûlé et de putréfaction, provenant vraisemblablement de corps ensevelis sous les dents des bulldozers israéliens, d’après les témoignages concordants. Tous soupçonnent un bilan bien plus élevé, côté palestinien, que celui dressé par le gouvernement d’Ariel Sharon (plusieurs dizaines de morts). »

    Ces journalistes ont eu le courage de se rendre sur les lieux malgré le danger que cela représente. Et ils sont beaucoup plus crédibles que des intellectuels de salon dont le verbiage consiste à vouloir faire admettre l’inadmissible.

    Hani RAMADAN

    L’Hebdo n°25, 20 juin 2002

  • Jénine, pour ne pas oublier

    Jénine. Le mot chante doux à l’oreille comme une caresse. Il rime avec Palestine, comme pour rappeler qu’il symbolise le drame vécu par tout un peuple depuis plus d’un demi-siècle. En arabe, ce mot signifie «embryon», ou encore «tout ce qui est caché». N’est-ce pas là le signe même du destin de ce camp de réfugiés ? Massacre à huis clos. Puis silence sur les morts. Comme beaucoup de musulmans définitivement dégoûtés, j’avais décidé de ne pas revenir sur cette tragédie. De ne pas répéter les mêmes discours que tout le monde connaît depuis longtemps. A quoi bon ? Tout est clair, horriblement clair.

    La dissolution de la mission d’enquête ordonnée par l’ONU, et l’acceptation du fait accompli par le monde dit civilisé ont démontré que pour les femmes et les enfants de Palestine, il n’y a pas de justice, pas de droits humains, pas de comptes à rendre. Pourtant, nombreuses furent les réactions des journalistes, à l’échelle internationale, exprimant leur révolte devant l’innommable. Martine Jacot, du journal Le Monde, avait relevé dans sa revue de presse d’avril dernier des propos sans équivoque sur l’ampleur du drame : « »Lorsqu’on pénètre dans la zone d’exclusion, les raisons pour lesquelles les Israéliens se sont évertués à empêcher les curieux d’y pénétrer deviennent claires », écrit David Blair, du Daily Telegraph de Londres. « De monstrueux crimes de guerre qu’Israël a tenté de couvrir pendant quinze jours apparaissent finalement au grand jour : ses troupes ont dévasté le centre du camp de Jénine (…) transformé en tombe humaine », dit Phil Reeves pour The Independent. « En dix ans, après avoir couvert la Bosnie, la Tchétchénie, la Sierra Leone et le Kosovo, j’ai rarement vu des destructions aussi délibérées ni un tel mépris pour la vie humaine », confie Janine di Giovanni, du Times de Londres. « Chaque personne ayant survécu à la plus féroce bataille de cette opération « Mur de protection » israélienne raconte une terrible histoire. Elle vous prend par la main et vous conduit dans sa maison ou dans ce qu’il en reste. (…) Là, il y a des corps brûlés ou tordus, surpris par la mort. Rien ne prépare jamais à découvrir la petitesse d’un cadavre », poursuit-elle. »Camp des horreurs ». Alexandra Lucas Coelho, du quotidien portugais Publico, relate « le jour où les vivants sont sortis dans les rues de Jénine » ; Angeles Espinosa d’El Pais (Madrid) décrit le « camp des horreurs ». Tous, pour ne citer que ces médias de la presse européenne, évoquent la même odeur âcre, mélange de brûlé et de putréfaction, provenant vraisemblablement de corps ensevelis sous les dents des bulldozers israéliens, d’après les témoignages concordants. Tous soupçonnent un bilan bien plus élevé, côté palestinien, que celui dressé par le gouvernement d’Ariel Sharon (plusieurs dizaines de morts). L’armée israélienne, qui dit avoir perdu 23 hommes dans la bataille de Jénine, « a commencé à raser systématiquement les maisons au bulldozer quatre jours après son entrée dans le camp, le 3 avril, après les avoir mitraillées à partir de tanks ou d’hélicoptères », affirme Suzanne Goldenberg, du Guardian de Londres. » Devant de telles atrocités, il n’y a rien à ajouter. La démission de Kofi Annan a été suffisamment éloquente. La veulerie incommensurable de la communauté internationale s’est révélée sous son vrai jour.

    J’avais donc décidé de ne rien dire, le silence étant souvent le meilleur compagnon de la tristesse. Et puis, une image m’est parvenue du camp de Jénine. Une photographie montrant une fillette ensevelie, ne laissant paraître qu’un côté de son visage et ses cheveux poussiéreux, son épaule et son bras. Etouffé, écrasé, broyé par la folie inhumaine de Sharon et de son armée, le petit corps semblait avoir pris la consistance de la pierre. Ce tableau insoutenable était porteur d’une plainte, d’un cri de détresse et de révolte montant au ciel, et que Dieu a entendu. Voilà qui devrait faire réfléchir longtemps tous ceux qui se vautrent dans leurs convictions d’usage, et pour qui les droits humains, les conventions et les Etats démocratiques symbolisent l’inexorable progrès. Un progrès qui se résume lamentablement à ceci : se taire devant les pressions des puissants lobbies qui manipulent l’opinion publique et parviennent à rendre acceptable l’inacceptable.

    Jénine. Le mot chante doux à l’oreille comme une caresse. Et le silence qui suit est accablant, troublant. Combien sont morts ? Où sont les disparus ? Devant les chiffres -plusieurs centaines vraisemblablement – on remet en cause, avec une inqualifiable légèreté, la crédibilité des Palestiniens. Mais aucune enquête, désormais, ne viendra prouver qu’ils exagéraient ou s’étaient trompés.

    Hani RAMADAN

    Le Courrier, 31 mai 2002

  • Terreur en Palestine

    On ne s’explique pas qu’une armée puisse autant faire souffrir des civils, alors que le monde entier est témoin de ces scènes de barbarie qui se répètent quotidiennement en Palestine. Bombardements, exécutions sommaires de la garde de Yasser Arafat, meurtres de gens de religions chrétienne et musulmane, obstructions à l’aide humanitaire, arrestations suivies d’humiliations et de tortures, destruction volontaire des infrastructures que l’Autorité palestinienne, soutenue par la communauté internationale, a mis des années à établir, mépris affiché des résolutions de l’ONU et des Conventions de Genève… rien ne semble être en mesure de contrer l’arrogance d’Ariel Sharon et de ses acolytes.

    Plusieurs raisons ont été invoquées pour justifier de tels agissements : il faut mettre une bonne fois pour toute un terme au terrorisme. Arafat n’a pas fait son travail. Les attentats sanglants fournissent un excellent prétexte pour aller de l’avant. Mais en réalité, c’est exactement le contraire que l’on doit comprendre : les attentats sont la conséquence et non la cause de la colonisation continue de la Palestine. Sharon a résolument rejeté tous les plans de paix qui lui étaient proposés. Depuis toujours, soutenu par tous les fanatiques de l’extrême droite israélienne, il ne cache pas son intention d’étendre son territoire et de maintenir les Palestiniens dans des zones dominées par les colons et les militaires. Jamais il n’a été question pour Sharon de partager Jérusalem ou de reconnaître un véritable Etat palestinien. Inutile d’envisager un traitement équitable concernant le retour des réfugiés. En veut-on une preuve sans équivoque possible ? Le leader d’extrême droite Ephraim Eitam vient d’être nommé ministre sans portefeuille du Gouvernement d’union nationale de Sharon. Ephraim Eitam, qui préconise la fondation d’un Etat israélien aux frontières bibliques, et qui affirmait dans une interview donnée au journal Le Monde (6 avril 2002) : «Les Palestiniens des territoires auront tous les droits hormis la souveraineté, la citoyenneté et le port d’arme. A terme, la Jordanie deviendra l’Etat des Palestiniens.» L’étoile montante de l’ultranationalisme israélien n’est aucunement gêné lorsqu’il évoque sa conception universelle de la domination mondiale du peuple élu : «Nous croyons en l’existence du Maître du monde (….) Nous sommes seuls au monde à entretenir un dialogue avec Dieu en tant que peuple.» Demander aux Palestiniens de renoncer à leur résistance devant tant d’injustices – injustices qui sont la traduction dans les faits du fanatisme religieux protégé par la folie inhumaine de Sharon – c’est faire preuve d’une parfaite mauvaise foi.

    Autre mensonge savamment entretenu par le bourreau sanguinaire : son combat est celui d’un Etat de droit contre le terrorisme, alors qu’Arafat est présenté comme «l’ennemi du monde libre». L’armée israélienne identifie son action à celle de la grande Amérique, à tel point que ses mesures de représailles contre ses prisonniers s’apparentent à celles prises par l’armée de Bush à Guantanamo : avant son départ, l’anti-mondialiste José Bové a pu voir ainsi plusieurs centaines de civils palestiniens agenouillés à même le sol, les yeux bandés avant d’être «interrogés». Suivant cette même logique aberrante, le Président américain avait dit comprendre les motifs qui ont entraîné cette invasion de la Palestine ! Il est vrai qu’il s’est ressaisi depuis par son appel au retrait israélien. En attendant, ces nuances dans les propos du chef de la Maison blanche ne démontrent qu’une chose : le gouvernement américain est l’allié objectif de l’agression sioniste conduite par Tsahal, qu’il somme hypocritement de se retirer des territoires tout en lui accordant les délais nécessaires pour perpétrer des massacres plus que prévisibles. Les critiques verbales ne sauveront pas les blessés que les militaires laissent mourir faute de soins ; elles ne rendront pas la vie à ceux et celles qui ont péri pendant la lamentable tournée de Colin Powell. Bush vient d’assurer, alors que le monde entier découvre avec horreur Djenine en ruine, que Sharon est «un homme de paix» ! Comble de l’infamie, l’administration Bush est décidée une nouvelle fois à opposer son veto à l’envoi d’une force d’intervention internationale.

    Mais la palme de la dérision doit sans aucun doute être décernée à ce rapporteur spécial de l’ONU, qui observant les mauvais traitements infligés aux enfants et aux adolescents palestiniens, «demande aux autorités israéliennes qu’elles nomment elles-mêmes une commission d’enquête indépendante qui fasse des visites surprises dans les prisons où sont incarcérés ces adolescents.» (Pierre Hazan, Inquiétudes sur le sort des lanceurs de pierres détenus, in Le Temps, 28 mars 2002) Quelle idée magnifique ! Comme cela, nous sommes sûrs que les tortionnaires seront châtiés ! Qu’on ne s’y trompe pas toutefois, ce discours est bien celui qu’adressent implicitement tous nos dirigeants à l’Etat d’Israël depuis des années : «Nous voyons très clairement que votre armée massacre des Palestiniens de façon continue. Nous voyons que vous utilisez des missiles et des hélicoptères contre des innocents désarmés. Serait-il possible de mener une enquête afin de vous juger et de vous condamner ? Bien entendu, devant votre refus, nous n’insisterons pas.»

    Il se peut qu’un jour le monde dit «libre et démocratique» se reprenne et condamne Sharon comme il se doit : non par des paroles et des remontrances indignées, mais par des actes clairs conduisant ce dernier au Tribunal de la Hayes. Alors on soulignera ses nombreux crimes, de Sabra et Chatila aux journées funestes de ses massacres perpétrés contre les populations palestiniennes. Cependant, la communauté dite civilisée lui aura laissé amplement le temps de s’en prendre aux musulmans, tout comme elle a agi avec Milosevic, reconnu pendant des années comme un interlocuteur autorisé alors même qu’il ordonnait le massacre des Bosniaques et des Kosovars.

    Aujourd’hui, nous sommes las de cette justice à retardement, de la lenteur des réactions des instances dirigeantes lorsque c’est précisément le sang des nations dominées qui coule. Nous sommes las de cette hypocrisie généralisée, de cette barbarie à peine voilée qui fait de chaque citoyen du monde un spectateur paralysé devant la puissance des armées et l’arrogance des Etats dont la terreur n’est justifiée que parce qu’ils sont des Etats, alors que toute résistance qui émane des peuples martyrisés est aussitôt qualifiée de terrorisme. Nous sommes las du traitement médiatique des informations, conduit par des journalistes sans conscience qui osent encore parler «d’échanges terribles» et de «guerre entre Israéliens et Palestiniens», alors que dans les faits, une armée dont on sait depuis longtemps les méthodes impitoyables a les mains libres pour humilier à huis clos un peuple à sa merci. Nous sommes las de voir les juifs de tous pays rappeler au monde entier l’atrocité des exactions nazies d’il y a plus d’un demi-siècle – exactions que tous nous condamnons et dont nous connaissons l’horreur insoutenable – et réclamer à coups d’enquêtes historiques que justice soit rendue, alors que l’Etat hébreu nous donne impunément en direct et sur écran couleur une version tout aussi authentique de la barbarie dont les hommes sont capables !

    Les Etats-Unis, l’Union européenne, les chefs d’Etats arabes inexistants, l’ONU, sont tous pareillement coupables d’avoir laissé Israël en venir à de telles extrémités. Crime d’autant plus odieux que tout le monde connaissait le passé d’Ariel Sharon. Il fallait donc s’attendre à tout cela. Mais les premiers responsables sont certainement ceux qui ont sciemment élu un criminel de guerre, pensant ainsi étouffer le juste combat des Palestiniens. Ces malheureux n’ont pas compris que Sharon est une calamité pour le peuple juif, bien plus que pour les musulmans qui pour de longues années encore, sont prêts au martyre.

    Hani RAMADAN

    Le Courrier, 22 avril 2002

  • Le juste combat des Palestiniens

    Vous souvenez-vous d’une image atroce…une scène filmée qui avait fait le tour du monde il y a quelques années : on y voyait deux Palestiniens cagoulés et menottés, à la merci de soldats israéliens qui leur brisaient les os à coups de pierres ; on y entendait, à moitié étouffés, leurs hurlements de douleur ? Il y a eu alors des protestations, mais qui comme toujours n’ont abouti à rien. Les années ont passé, et les Palestiniens sont plus que jamais la proie d’un régime impitoyable, poursuivant sa politique de colonisation et d’agression, avec son cortège de morts, de gens mutilés et handicapés à vie, de maisons détruites et de terres agricoles dévastées.

    Qu’importent dès lors les mots et les discours ? Que dernièrement le secrétaire d’Etat américain Colin Powell ait haussé le ton contre Israël en disant à Sharon : « Si vous pensez pouvoir résoudre le problème en observant combien de Palestiniens vous avez tués, je crois que cela ne conduit nulle part » ? Car la passivité de la communauté internationale ne mène nulle part non plus. Cette situation est odieuse parce qu’elle signifie qu’un peuple peut se voir privé de ses droits sans être défendu par ceux-là mêmes qui n’hésitent pas à bombarder des régions entières lorsqu’il s’agit d’intérêts bassement stratégiques. Colin Powell devrait se rappeler qu’il représente un gouvernement qui à plusieurs reprises a refusé l’envoi d’observateurs internationaux sur le terrain, alors que cette présence aurait certainement pu empêcher les abus dont souffrent quotidiennement les Palestiniens, et sans doute contraint les soldats à plus de retenue.

    Qu’importe les admonestations de Kofi Annan à l’encontre d’Arafat et de Sharon ? Nous sommes autant que lui horrifiés par le carnage qui se déroule sous nos yeux. Et s’il est vrai, comme il l’affirme, que «l’histoire jugera sévèrement » les responsables palestinien et israélien, le secrétaire de l’ONU devrait garder à l’esprit que son propre bilan n’est guère plus brillant : rien n’a été concrètement entrepris pour qu’Israël se conforme aux Conventions de Genève. Qu’à travers l’ONU, on reconnaisse désormais explicitement l’existence d’un Etat palestinien, cela ne doit pas nous faire oublier que depuis des décennies, les résolutions de cette vénérable institution ne sont pas respectées par les Israéliens.

    Le fait, par ailleurs, que les initiatives de paix venant des pays arabes, plus prompts à la parole qu’aux actes, soient systématiquement rejetées par Sharon, indique de façon claire que ce dernier n’est pas un homme politique qui se sert de son armée, mais un militaire brutal qui se sert de la politique.

    A l’heure actuelle, on apprend que des centaines de Palestiniens sont conduits dans les prisons israéliennes pour y être «interrogés». Quand on sait ce qui se passe dans ces lieux de détention arbitraire, où la torture est une pratique courante, et où le mot d’ordre est de briser la résistance palestinienne, on s’étonne de l’absence de réaction du monde prétendument «civilisé». Quand on voit cette armée qui ne respecte plus rien, ni l’intimité des civils, ni le travail humanitaire des ambulances du CICR, on ne comprend plus pourquoi Sharon reste un interlocuteur légitime.

    Peut-on donc reprocher aux Palestiniens de combattre par tous les moyens ? Au lieu de périr déchiquetés par des missiles ou criblés de balles, n’est-il pas finalement logique, dans de telles circonstances, d’en venir à de telles extrémités : mourir et faire mourir l’autre, l’occupant qui n’a d’égards, lui aussi, lui surtout, ni pour les femmes, ni pour les enfants ?

    Soit la communauté internationale intervient dans ce conflit en portant secours à ces gens livrés à l’armée de Sharon, soit elle doit soutenir la légitimité de la lutte des Palestiniens. Car si l’on entre dans votre maison, si l’on tue l’un de vos proches, si l’on prétend vous chasser de vos murs, vous avez le droit, sinon le devoir, de repousser votre agresseur. Certains parmi les vôtres choisiront – ou ne choisiront pas – de partir avant d’être massacrés. D’autres accepteront – ou n’accepteront pas – de vivre dans la cave ou la niche qu’on leur propose. D’autres enfin mettront le feu aux poudres dans leur propre foyer, avant de disparaître dans l’éternité, sans rien laisser d’eux en ce bas monde où les hommes, décidément, ont perdu tout sens de la justice.

    Hani RAMADAN

    Tribune de Genève, l’invité, 15 mars 2002

  • Au-delà de toute polémique

    Sans vouloir m’engager dans une polémique stérile, je pense que les observations d’Amory et Juan Jimeno, faisant suite à mon appel au dialogue avec l’islam, méritent une réponse :

    Premièrement, je demande à mes interlocuteurs de qualifier de façon claire les agressions militaires que subissent les Irakiens depuis plus d’une décennie, puis de prétendre que de telles actions ne relèvent pas du terrorisme d’Etat. Je les renvoie à l’excellent ouvrage de J.-M. Benjamin, Irak, l’apocalypse (éd. Favre Lausanne, 1999), qui leur permettra d’observer qu’en effet, on ne peut décemment mettre sur un même plan les centaines de milliers d’enfants morts par manque de nourriture et de médicament en Irak, et la disparition subite de trois mille New-yorkais (auxquels nous devons bien entendu toute notre compassion). Je leur demande de comparer le nombre des victimes civiles palestiniennes et celui des victimes civiles israéliennes depuis le début de la seconde Intifada, de considérer le caractère inhumain des opérations militaires menées dans les territoires occupés depuis des décennies, puis d’oser affirmer que de telles actions ne relèvent pas du terrorisme d’Etat. S’ils ont des doutes sur la question &endash; puisqu’ils disposent d’un esprit critique dont je suis heureusement dépourvu &endash; qu’il lise le dossier d’Ilan Halevi, Israël, de la terreur au massacre d’Etat (éd. Papyrus Paris, 1984), où ce citoyen israélien démontrait par les faits que le sionisme a appliqué systématiquement un régime de terreur. Nul ne peut reprocher aux Palestiniens de refuser de se laisser écraser comme des insectes. On ne peut élire un criminel de guerre avéré, et s’étonner de réactions violentes prévisibles. On ne peut poursuivre une œuvre insensée de colonisation, mutilant hommes, femmes et enfants, détruisant maisons et cultures, et s’étonner de l’acte définitif d’une jeune kamikaze palestinienne.

    Deuxièmement, mes interlocuteurs n’ont pas vraiment compris le sens de mon article, puisqu’ils ne parviennent visiblement pas à aborder une culture différente en écartant l’usage abusif de leurs propres concepts : renoncer « à penser en démocrates ou en laïques » conduit selon eux à «remplacer la démocratie et la laïcité par une théocratie ». En d’autres termes, à quitter le champ de l’examen rationnel et libre pour se voir imposer une vérité absolue. Un tel cheminement dans la réflexion montre bien quel est le nœud du problème, car l’islam rejette entièrement la notion de théocratie, comme étant dangereuse et idolâtre : Dieu ne peut être représenté sur terre par ses créatures, lesquelles sont faillibles.

    Dans un Etat islamique, il y a une place pour l’erreur et la volonté de réforme. Le penseur Muhammad Asad déclarait dans son livre The principles of State and Gouvernment in Islam (éd. Dâr al Andalus, Gibraltar, 1980) : « On devrait toujours garder à l’esprit que, lorsque l’Européen ou l’Américain parle de «démocratie », « libéralisme », «socialisme», «théocratie», «gouvernement parlementaire», et ainsi de suite, il utilise ces termes dans le contexte de l’expérience historique occidentale.»

    Voilà qui est fort bien dit, et j’invite Amory et Juan Jimeno à s’intéresser de près à la culture musulmane, en faisant preuve bien sûr de tout l’esprit critique dont ils sont certainement capables, mais en reconnaissant que les lumières de l’islam valent la peine que l’on s’y intéresse pour ce qu’elles sont en réalité.

    Hani RAMADAN

    Le Courrier, 19 février 2002

  • Protection des animaux et abattage rituel en islam

    La Protection des animaux (PSA) vient de lancer à Berne une initiative populaire pour contrer le projet de révision proposé par le Conseil fédéral autorisant l’abattage rituel sans étourdissement. Il est évident que l’image d’un animal que l’on vient d’égorger n’est agréable pour personne. La vue du sang, après une mise à mort, heurte notre sensibilité. Certains même n’hésiteront pas à en appeler aux valeurs de notre civilisation universelle – ou de la culture helvétique – pour contrer le «fondamentalisme» des juifs et des musulmans.

    Pourtant, l’islam comprend des enseignements qu’il peut être utile de soumettre à tous ceux qui défendent la dignité des animaux. Le Coran affirme ainsi : «Nulle bête marchant sur terre, nul oiseau volant de ses ailes, qui ne soit comme vous en communauté» (6,38). Cela signifie que les espèces animales bénéficient du statut de créature, tout comme les êtres humains.

    Le Prophète Muhammad lui-même s’est exprimé très clairement sur ce thème en de nombreuses occasions. Voici quelques-unes de ses paroles authentiques que je livre à la réflexion de qui voudra bien les entendre. Le Prophète dit : «Une femme a été tourmentée en enfer à cause d’une chatte qu’elle avait enfermée jusqu’à ce qu’elle périsse, sans la laisser manger.» Un jour, des enfants avaient attaché un oiseau vivant en le prenant pour cible. Ibn ‘Umar, disciple du Prophète, s’exclama : «Le Prophète a maudit celui qui se sert comme cible de tout être vivant.» Le Prophète vit une fois un âne marqué sur le visage. Il désapprouva la chose et déclara : «Que Dieu maudisse celui qui l’a marqué !» Enfin, évoquons cet événement : «Nous étions en voyage. Nous vîmes alors un oiseau avec ses deux petits. Nous prîmes les oisillons et leur mère se mit à voler au-dessus de nos têtes. A ce moment arriva le Prophète qui demanda : «Qui a fait de la peine à cet oiseau en lui prenant ses petits ? Allez, rendez-lui ses enfants !»»

    Cela se passait au VIIe siècle, bien avant que l’on envisage en Europe des associations pour la protection des animaux.

    En ce qui concerne plus spécifiquement l’abattage rituel, il est nécessaire de ne pas s’en tenir aux apparences. Le Professeur H. Spörri, directeur de l’institut vétérinaire et physiologique de l’Université de Zurich, a mené des recherches très sérieuses sur cette question. Il en a conclu que la « perte de conscience de l’animal intervenait immédiatement après le coup de couteau rituel. Nombre de biologistes, et notamment des physiologistes de renommée internationale, dont Sir C. S. Sherrington, professeur à l’Université d’Oxford et Prix Nobel, sont parvenus à des conclusions identiques. » (Document de la Fédération suisse des communautés israélites, octobre 2001) En d’autres termes, l’animal égorgé perd dans l’instant connaissance, les analyses d’électro-encéphalographie révélant une absence de douleur prolongée. Quant aux mouvements frénétiques qui suivent l’immolation, ils sont dus surtout au système nerveux, et permettent une meilleure évacuation du sang.

    En revanche, les étourdissements entraînent une angoisse et une détresse respiratoire qui peuvent se révéler beaucoup plus longues et cruelles, malgré les apparences qui nous réconfortent, mais qui ne nous indiquent aucunement les sensations réelles éprouvées par l’animal.

    Il faut souligner par ailleurs que l’avant-projet du Conseil fédéral stipule de façon claire que l’abattage sans étourdissement « ne peut être effectué qu’avec l’autorisation de l’autorité compétente et dans des abattoirs autorisés » (LPA, Art.19,4).

    Il est donc important, au lieu de crier à la barbarie, d’observer qu’il est parfaitement possible en Suisse de ménager le monde animal, tout en respectant, pour les juifs et les musulmans, les préceptes de leurs religions. Le Prophète Muhammad montrait ce soucis dans les moindres détails : «Dieu a prescrit la bienfaisance en toute chose, disait-il aux croyants. Si vous égorgez, faites-le avec soin : que l’on aiguise sa lame, et que l’on épargne à la bête la souffrance.»

    Hani RAMADAN

    Le Tribune de Genève, l’invité, 2-3 février 2002

  • Quel dialogue avec l’islam ?

    1. L’islam moins l’islamisme = une intégration parfaite dans la laïcité et dans les démocraties modernes.
    2. L’islamisme moins le terrorisme = l’islam. Comprendre : l’extrémisme est une excroissance que recèle la religion musulmane. Pour prévenir le mal, il faut éradiquer toute organisation islamique qui revendique un Etat musulman.
    3. L’islam plus le terrorisme = l’islamisme. Très clairement : tout musulman est un terroriste en puissance susceptible, même s’il ne l’avoue pas, de verser dans la violence.

    Notes :

    1. Voir Le Nobel à V.S. NAIPAUL, le prix du reniement, de Pascale CASANOVA, in Le Monde diplomatique, décembre 2001
    2. Mgr Isaak, Agence Fides à Rome, décembre 2001.
    3. Laurent Ligozat, interviewé par Anne Pitteloup, Le Courrier du 29 décembre 2001.
    4. Rappelons que le pilonnage de l’Afghanistan avait été décidé de façon unilatérale bien avant que l’on dispose de preuves évidentes, susceptibles d’être rendues publiques, de la culpabilité du réseau de Ben Laden.

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Le Courrier, Libre Opinion, 22 janvier 2002

  • Du dialogue avec l’islam

    L’islam a-t-il deux visages? – L’Hebdo n° 42

    L’Hebdo a présenté un dossier préparé par Michel Beurret et Pierre-André Stauffer sur l’islam. Le débat est plus que jamais nécessaire en ces temps difficiles où nous avons tous conscience de l’importance du dialogue des civilisations, qui seul sera à même de nous porter au-delà des représentations abusivement manichéennes de certains de nos dirigeants. Cependant, il serait bon de faire quelques observations concernant le procédé suivi par nos deux journalistes. La façon d’exposer les thèmes évoqués – islam et islamisme, islam et démocratie, islam et droits de l’homme, et enfin égalité des sexes – en s’interrogeant sur la compatibilité de cette religion avec la modernité et en donnant la parole à ceux qui sont pour et ceux qui sont contre, met en évidence une conceptualisation assez réductrice de la civilisation musulmane. On part du principe, admis de façon dogmatique, que l’islam doit être jugé ou apprécié en fonction des critères et des acquis de la culture occidentale. Ce qui suppose que nous sommes décidément bien supérieurs en Occident, et que la crédibilité de nos voisins de par le monde ne se mesure qu’à la possibilité de leur perfectionnement, c’est-à-dire en l’occurrence la possibilité de se séculariser, de se démocratiser, d’adopter notre Déclaration universelle des droits de l’homme, et d’adapter le statut de la femme aux exigences du monde libre.
    Les journalistes ont-ils conscience de « l’ethnocentrisme » qui sous-tend une telle démarche ? Le dialogue des civilisations ne peut se limiter à l’énumération de préjugés qui ne sont que le reflet de notre ignorance. Il faut cesser de nous regarder dans un miroir, en considérant comme bon ce qui nous ressemble, et mauvais ce qui ne nous ressemble pas, en prétendant soumettre le reste du monde à nos normes et à notre perception unilatérale et étroite de l’univers. Pour comprendre l’islam, on doit poser les vraies questions, celles qui nous obligent à un effort intellectuel et culturel pour nous plonger modestement au sein d’une autre civilisation, et pour la comprendre à travers ses propres concepts et sa propre histoire, pour ainsi dire de l’intérieur. Qu’est-ce qu’un Etat islamique selon les sources authentiques de l’islam? Quel est le sens de la dignité humaine, du respect de la vie et de la liberté de pensée en islam? Quel est le statut réelle de la femme en islam, au-delà des préjugés et des pratiques traditionnelles régionales? Et ainsi de suite.
    Une approche culturelle – avec toute l’humilité que cela suppose – nous épargnerait cette vision binaire et dialectique (oui/non) qui obscurcit le débat plus qu’elle ne l’éclaire.

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    L’Hebdo n°45, 8 novembre 2001

  • Pour un dialogue authentique avec l’islam

    Alors que les musulmans vivent une période difficile, étant témoins comme le reste du monde des bombardements continus sur Kaboul et sur les Afghans martyrisés et affamés, alors que plus que jamais il est nécessaire de rejeter les amalgames entre le terrorisme et l’islam, Le Matina publié le dimanche 14 octobre 2001 l’interview d’un prétendu spécialiste qui explique à qui veut l’entendre « pourquoi il n’est pas musulman ». Et de souligner que l’islam est dans ses principes et dans ses fondements opposé à la démocratie, aux droits humains et à l’égalité des sexes. Et d’accuser faussement le Prophète de l’islam d’avoir pratiqué l’assassinat politique !
    On reste confondu devant tant de haine et de rancœur mêlées à une étroitesse d’esprit affligeante, mais plus stupéfait encore de voir ces propos calomniateurs figurés dans un quotidien roman censé éclairer le lecteur. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas de remettre en cause le principe de la liberté d’expression qui nous est si cher. Mais cela ne nous autorise pas à dire n’importe quoi, en laissant supposer au citoyen suisse que tout musulman convaincu de la vérité du Coran est un ennemi potentiel de l’Occident.
    Les écrivains qui jouent les provocateurs et que l’on présente comme des révolutionnaires contre le soi-disant despotisme de la pensée musulmane ne sont pour la plupart que des auteurs de second ordre, dont les œuvres n’ont aucune épaisseur scientifique ou historique, et dont on n’entendrait jamais parler s’ils n’agressaient ouvertement l’islam et les musulmans. Leurs analyses reposent entièrement sur un point de vue occidentalisé qui décrète qu’il n’existe qu’un seul modèle valable de civilisation, et que tout doit être mesuré et jugé selon ses seuls critères.
    Ne serait-il donc pas temps de surmonter nos peurs et nos angoisses, pour apprendre à nous connaître dans le respect de nos différences? Cela est possible en Occident généralement, et en Suisse particulièrement, où beaucoup d’hommes et de femmes sont révoltés par la vision manichéenne que certains voudraient leur imposer, contre tout bon sens et tout humanisme authentique.

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Le Matin, 28 octobre 2001

  • L’authenticité du Coran

    En la date du 7 septembre 2001, Le Monde a publié un article intitulé Le Coran en question, composé par M. Xavier Ternisien. Ce texte a suscité un grand nombre de réactions au sein de la communauté musulmane, et pour cause : l’auteur y énumère les thèses de divers checheurs qui ont toutes en commun de mettre en doute l’authenticité du Livre sacré des musulmans.
    Il ne s’agit pourtant pas de crier au scandale. Il suffit simplement de relever le caractère évidemment fallacieux d’arguments présentés comme scientifiques et historiques.
    Laissons de côté les propos de l’ancien marxiste Mondher Sfar cité par Xavier Ternisien. Ce dernier avoue le passé (ou le présent) négationniste de l’universitaire tunisien, mais retient cependant que« son livre sur le Coran vaut mieux que ses élucubrations passées. » En d’autres termes, un révisionniste évoquant le « mythe des chambres à gaz » reste parfaitement crédible dans les énoncés de sa« critique historique du texte coranique ».
    Il est possible de reprendre quelques exemples des inexactitudes contenues dans les références de cet article.
    Le Dr Gerd-Rüdiger Puin, sur la base d’un manuscrit trouvé à Sanaa, prétend détenir la preuve que le texte coranique a connu des « évolutions ». Contrairement à la version officielle, le manuscrit comprendrait de multiples variantes. Exemple précis donné par le savant docteur : « Le mot ql sans alif peut se traduire par « dis! » ou « il disait ». »
    Réponse : On trouve dans le texte du Coran lui-même le mot ql avec ce double sens. Ainsi, le verset 112 de la sourate 21 peut être traduit selon deux lectures du Coran, « il a dit » (qâla) et « dis! » (qul), toutes deux ramenées à la graphie ql. En d’autres termes, le Dr Puin ignore tout simplement qu’il existe plusieurs lectures du Coran, appelées qirâ’ât , parfaitement connues des spécialistes de la récitation. C’est dire que sa découverte n’en est pas une.
    Le Dr Puin affirme que l’on « n’a pas de preuves archéologiques que le Coran existait dès cette époque », c’est-à-dire du temps des premiers Califes. Aucun des Corans « othmaniens » n’a été selon lui retrouvé.
    Réponse : « Certains de ces Corans de Othman existent jusqu’à nos jour, par exemple au musée Topkapi, à Istanbul et à Boukhara, au Turkestan. » ( Dr Salah ed-Dine Kachrid, Introduction à l’interprétation du Coran ,Beyrouth, 1983 ).
    Quant à Jacqueline Chabbi, qui prétend que le Coran a été rédigé sous le Calife Abd-al-Malik, à Damas, à l’aube du VIIIe siècle, et ceci « à partir de fragments d’oralité conservés dans les mémoires », il s’agit là d’affirmations gratuites qui ne reposent sur aucun fondement sérieux. « Si nous prenons la figure de l’ange Gabriel », explique-t-elle, « le messager de la révélation si présent dans la tradition postcoranique, nous constatons qu’elle est quasiment absente du Coran: elle ne fait l’objet que de trois mentions, dans des passages tardifs. »
    C’est faux. La figure de l’ange Gabriel est déjà évoquée dans les sourates mecquoises, aux premiers temps de la révélation coranique ( voir 53, 5-10 et 81, 19-21).
    Si les points et les voyelles ont été ajoutés à l’époque des Omeyades pour prévenir des erreurs de lecture dues à l’extension de l’islam aux populations non arabophones, il reste que toutes les sources historiquement fiables se rejoignent sur le fait que le Coran a été intégralement dicté par le Prophète lui-même à ses scribes, et qu’il fut mémorisé entièrement par un nombre considérable de ses compagnons. Lorsque le premier Calife Abû Bakr décida sa compilation, il disposait ainsi de deux sources : l’une écrite, l’autre orale. Il n’existe guère de livre dans l’histoire des hommes qui ait bénéficié de ce double gage d’authenticité.
    Nous ne pouvons donc qu’encourager les chercheurs qui s’intéressent au Coran à faire preuve d’une très grande rigueur dans leurs analyses. Les musulmans, de leur côté, disposent de suffisamment d’éléments pour ne pas craindre la critique historique.
    N’ est-il pas d’ailleurs émouvant d’observer qu’il n’existe qu’une seule version du Coran, riche de ses diverses lectures, et qu’à travers les âges, mais aussi géographiquement dans le monde musulman, c’est exactement et sans transformation aucune le même livre, en langue arabe, que tous les enfants de l’islam lisent?
    En la matière, la vérité historique finira toujours par rejoindre et confirmer la promesse divine : « C’est Nous qui avons fait descendre le Rappel (le Coran) et c’est Nous qui en assumons la conservation. » (Coran :15,9)

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Le Monde, 22 septembre 2001

⚠ SITE DE DÉVELOPPEMENT — cigdev.supor.me