
Jénine. Le mot chante doux à l’oreille comme une caresse. Il rime avec Palestine, comme pour rappeler qu’il symbolise le drame vécu par tout un peuple depuis plus d’un demi-siècle. En arabe, ce mot signifie «embryon», ou encore «tout ce qui est caché». N’est-ce pas là le signe même du destin de ce camp de réfugiés ? Massacre à huis clos. Puis silence sur les morts. Comme beaucoup de musulmans définitivement dégoûtés, j’avais décidé de ne pas revenir sur cette tragédie. De ne pas répéter les mêmes discours que tout le monde connaît depuis longtemps. A quoi bon ? Tout est clair, horriblement clair.
La dissolution de la mission d’enquête ordonnée par l’ONU, et l’acceptation du fait accompli par le monde dit civilisé ont démontré que pour les femmes et les enfants de Palestine, il n’y a pas de justice, pas de droits humains, pas de comptes à rendre. Pourtant, nombreuses furent les réactions des journalistes, à l’échelle internationale, exprimant leur révolte devant l’innommable. Martine Jacot, du journal Le Monde, avait relevé dans sa revue de presse d’avril dernier des propos sans équivoque sur l’ampleur du drame : « »Lorsqu’on pénètre dans la zone d’exclusion, les raisons pour lesquelles les Israéliens se sont évertués à empêcher les curieux d’y pénétrer deviennent claires », écrit David Blair, du Daily Telegraph de Londres. « De monstrueux crimes de guerre qu’Israël a tenté de couvrir pendant quinze jours apparaissent finalement au grand jour : ses troupes ont dévasté le centre du camp de Jénine (…) transformé en tombe humaine », dit Phil Reeves pour The Independent. « En dix ans, après avoir couvert la Bosnie, la Tchétchénie, la Sierra Leone et le Kosovo, j’ai rarement vu des destructions aussi délibérées ni un tel mépris pour la vie humaine », confie Janine di Giovanni, du Times de Londres. « Chaque personne ayant survécu à la plus féroce bataille de cette opération « Mur de protection » israélienne raconte une terrible histoire. Elle vous prend par la main et vous conduit dans sa maison ou dans ce qu’il en reste. (…) Là, il y a des corps brûlés ou tordus, surpris par la mort. Rien ne prépare jamais à découvrir la petitesse d’un cadavre », poursuit-elle. »Camp des horreurs ». Alexandra Lucas Coelho, du quotidien portugais Publico, relate « le jour où les vivants sont sortis dans les rues de Jénine » ; Angeles Espinosa d’El Pais (Madrid) décrit le « camp des horreurs ». Tous, pour ne citer que ces médias de la presse européenne, évoquent la même odeur âcre, mélange de brûlé et de putréfaction, provenant vraisemblablement de corps ensevelis sous les dents des bulldozers israéliens, d’après les témoignages concordants. Tous soupçonnent un bilan bien plus élevé, côté palestinien, que celui dressé par le gouvernement d’Ariel Sharon (plusieurs dizaines de morts). L’armée israélienne, qui dit avoir perdu 23 hommes dans la bataille de Jénine, « a commencé à raser systématiquement les maisons au bulldozer quatre jours après son entrée dans le camp, le 3 avril, après les avoir mitraillées à partir de tanks ou d’hélicoptères », affirme Suzanne Goldenberg, du Guardian de Londres. » Devant de telles atrocités, il n’y a rien à ajouter. La démission de Kofi Annan a été suffisamment éloquente. La veulerie incommensurable de la communauté internationale s’est révélée sous son vrai jour.
J’avais donc décidé de ne rien dire, le silence étant souvent le meilleur compagnon de la tristesse. Et puis, une image m’est parvenue du camp de Jénine. Une photographie montrant une fillette ensevelie, ne laissant paraître qu’un côté de son visage et ses cheveux poussiéreux, son épaule et son bras. Etouffé, écrasé, broyé par la folie inhumaine de Sharon et de son armée, le petit corps semblait avoir pris la consistance de la pierre. Ce tableau insoutenable était porteur d’une plainte, d’un cri de détresse et de révolte montant au ciel, et que Dieu a entendu. Voilà qui devrait faire réfléchir longtemps tous ceux qui se vautrent dans leurs convictions d’usage, et pour qui les droits humains, les conventions et les Etats démocratiques symbolisent l’inexorable progrès. Un progrès qui se résume lamentablement à ceci : se taire devant les pressions des puissants lobbies qui manipulent l’opinion publique et parviennent à rendre acceptable l’inacceptable.
Jénine. Le mot chante doux à l’oreille comme une caresse. Et le silence qui suit est accablant, troublant. Combien sont morts ? Où sont les disparus ? Devant les chiffres -plusieurs centaines vraisemblablement – on remet en cause, avec une inqualifiable légèreté, la crédibilité des Palestiniens. Mais aucune enquête, désormais, ne viendra prouver qu’ils exagéraient ou s’étaient trompés.
Hani RAMADAN
Le Courrier, 31 mai 2002

