Centre Islamique de Genève

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  • Côte d’Ivoire – Un génocide rampant

    Le texte suivant nous a été communiqué par un responsable musulman ivoirien actuellement en exil au Sénégal. Il est urgent que la communauté musulmane prenne conscience du drame vécu par les musulmans vivant dans cette région de l’Afrique Occidentale.

    LA COTE D’IVOIRE – Un génocide rampant

    Depuis la période coloniale, les musulmans n’ont cessé de faire l’objet d’exactions et de brimades sur cette terre de Côte d’Ivoire. La preuve: cette volonté de l’administration coloniale d’évangéliser les populations musulmanes. On pouvait lire dans « la terre illustrée » (éditions Marne et Poussielgue, 1907) : « Les populations négresses particulièrement incapables, semble-t-il, de se gouverner elles-mêmes, livrées à toutes les atrocités d’un fétichisme stupide ou exploitées par l’islamisme corrupteur et cruel, ont tout intérêt à se voir soumises aux peuples chrétiens, qui du moins amélioreront leur sort, s’ils ne les mènent pas toujours à la connaissance et à la pratique de la vraie religion ».

    Pourtant, malgré la volonté affichée de la France et des pouvoirs successifs de présenter la Côte d’Ivoire comme un pays chrétien, les faits sont têtus.

    Les musulmans restent majoritaires et ils ont par ailleurs fondé toutes les villes du pays, même si leur fief principal reste le nord.

    La laïcité mise en place au lendemain de l’indépendance visait en réalité à marginaliser l’Islam et les musulmans. La religion chrétienne fut érigée en religion d’État. Pendant les premières années de l’indépendance tout au long du régime de l’ancien Président Félix Houphouet Boigny, les musulmans feront face à de multiples restrictions (interdiction du port de boubous dans l’administration, lieux de culte limités, fêtes musulmanes inexistantes) pour vivre et manifester réellement leur identité islamique. Cette politique a prospéré jusqu’à la fin des années 80, présentant la Côte d’Ivoire comme un pays où les musulmans sont minoritaires.

    Cependant, la profondeur de l’identité islamique et leur rôle socio-économique de plus en plus croissant entraîneront une large mobilisation des musulmans pour la revendication de leurs droits les plus élémentaires: la liberté d’association et le respect par l’État de la laïcité par un traitement équitable des différentes religions.

    C’est dans ce sillage que, le 28 novembre 1992, les musulmans se donnent rendez-vous à la Grande mosquée d’Adjamé pour la mise en place d’une structure nationale, le Conseil National Islamique (CNI); la répression s’abat sur eux, il faut mobiliser tous les Imams pour voir enfin la naissance du CNI au début de l’année 1993.

    Toutefois, les dérives et les vexations se sont multipliées par les descentes policières dans les mosquées. L’avènement du Président Dédié consacre la politique de l’ivoirité au sommet de l’État pour étouffer l’Islam et écarter les musulmans de toutes sphères de décision. La politique de l’ivoirité catégorisant les Ivoiriens, les opposant les uns aux autres, est la réalité d’une politique d’exclusion des dioulas et des musulmans.

    L’ivoirité reste au cœur de la problématique ivoirienne, ce que confirment ces déclarations d’un des théoriciens de l’ivoirité, Niamkey Koffi : « Les musulmans ont le pouvoir économique et ils veulent le pouvoir politique ».

    Les pouvoirs successifs de Robert Gueï et de Gbagbo n’ont fait que perpétuer cette politique de haine et de xénophobie aux conséquences dramatiques:

    • La transition militaire chaotique avec son cortège de violence
    • Septembre 2000
    • Octobre 2000 avec la parenthèse du charnier de Yopougon
    • Décembre 2000 avec la parenthèse des viols de manifestantes sur les lieux d’arrestation, autant sur les lieux de détention
    • Janvier 2001 avec sa vague de répression
    • Les violences envers les étrangers

    Face aux graves atteintes aux droits de l’homme, le Conseil National Islamique tirait sur la sonnette d’alarme lors du forum sur la réconciliation nationale : « Une nation peut probablement prospérer dans l’infidélité, mais ne le pourrait dans l’injustice ».

    C’est dans ce climat de dictature et de tyrannie où la communauté musulmane a payé le plus lourd tribut que les événements tragiques du 19 septembre 2002 sont intervenus avec l’émergence d’une rébellion armée qui contrôle une bonne partie du territoire national.

    Pourtant, Benoît Scheuer, sociologue auteur du film « Côte d’Ivoire poudrière identitaire », avait prévenu : « Il y a un conflit des chefs qui date d’il y a à peu près une dizaine d’années. Il y a une crise financière de l’État ivoirien. L’État ivoirien a vu ses ressources financières fortement diminuées, notamment suite à la réduction des cours des matières premières et notamment du cacao. Il y a une crise identitaire avec le concept d’ivoirité. Ces troubles pourraient déboucher sur un conflit majeur dans ce pays ».

    Depuis le 19 septembre 2002, le régime Gbagbo s’est acharné contre les musulmans en procédant aux arrestations, aux exécutions sommaires et à la destruction des lieux de culte. Les fameux escadrons de la mort du pouvoir sèment la terreur à Abidjan et dans plusieurs localités. Par exemple, dans la ville de Daloa, plusieurs centaines de musulmans furent massacrés, y compris certains responsables du Conseil National Islamique. Aujourd’hui, plusieurs responsables musulmans sont contraints à la clandestinité ou à l’exil.

    Malheureusement, cette réalité est méconnue, mais aujourd’hui plus que jamais, la Oumma doit prendre conscience du génocide rampant contre les musulmans en Côte d’Ivoire.

    Certes, la crise ivoirienne est complexe et recouvre plusieurs dimensions, mais l’aspect ethno-religieux reste incontournable.

    Moussa

    Février 2003

  • Véritable ouverture ou ethnocentrisme ?

    Le journal 24 heures a publié les réflexions de François Brélat et Shafique Keshavjee autour du thème de la « peur de l’islam ».

    Bien qu’abordé selon des points de vue différents, le sujet était présenté dans les deux cas avec pour arrière-fond la même volonté d’affirmer un rejet complet de certains principes de l’islam tels qu’ils apparaissent clairement dans ses textes fondateurs. Pour François Brélat, le problème que pose l’islam aux sociétés contemporaines est bien de placer «la loi divine avant la loi des hommes». En ce sens, l’islam serait une menace pour la démocratie. Pour Shafique Keshavjee, la Bible comme le Coran comprendraient des textes «justifiant la violence, le mépris des juifs, la soumission des épouses». Mais ce dernier apporte une nuance d’espoir, car rien n’est perdu si les musulmans acceptent le progrès : «notre lecture des textes a heureusement pu évoluer au fil des siècles, pourquoi la leur ne se modifierait-elle pas ?» Nous voilà rassurés.

    Pas vraiment. La seule solution envisagée par nos deux penseurs se résume à ceci : les musulmans seront inoffensifs lorsqu’ils penseront comme nous pensons, lorsqu’ils s’élèveront à notre degré de civilisation, et dépasseront le stade primitif qui est le leur et qui les conduit à soutenir des lois et des coutumes barbares.

    Cette supériorité supposée relève d’une logique qui n’est pas si éloignée, finalement, des convictions de Bush ou de Berlusconi, ou encore d’Oriana Fallaci. La seule différence réside dans le style et la méthode utilisés : les uns prennent le ton humaniste qui sied aux hommes de religion. Les autres brandissent le drapeau et en appellent à la patrie, car à n’en pas douter, le Valais est menacé par la fureur islamiste qui sévit en hautes montagnes. Les autres sont prêts à envahir un pays et tuer des milliers d’innocents pour promouvoir les droits de l’homme made in USA et enseigner à tous les vertus des démocraties télécommandées. Les plus terribles verbalement restent cependant ceux qui vomissent leur rage et leur orgueil ouvertement et sans distinction.

    Tous finalement tiennent le même discours : nous ne pourrons débattre avec l’islam que lorsqu’il sera réduit à ce que nous voulons qu’il soit. En d’autres termes : Toi, le musulman, tu ne seras accepté que dans la mesure où tu diras ce que tes interlocuteurs voudront bien entendre.

    Cela s’appelle de l’ethnocentrisme. Et c’est tout le contraire d’un authentique dialogue de civilisations. Bien sûr, l’après 11 septembre 2001, la menace des attentats dits «islamistes», les clichés récurrents sur la condition de la femme selon le Coran, les châtiments corporels, les régimes théocratiques et les guerres de religions ne contribuent certainement pas à favoriser des échanges constructifs. Il n’est plus question d’aller au fond des problèmes. La superficialité commande à l’heure actuelle que l’on soit expéditif. La presse et les médias entrent parfaitement dans cette logique de diabolisation.

    Et le député François Brélaz est le premier à s’être laissé piéger. En effet, jamais je n’ai dit que «la lapidation des femmes nigérianes n’est pas si terrible», comme l’a prétendu Eric Burnand, journaliste à Mise au point. Au contraire, je me suis toujours exprimé contre cette pseudo application de la charia au Nigeria en déclarant qu’Amina et Safiya ne méritaient pas ce châtiment.

    Face à la désinformation, la pire erreur serait pour les musulmans de renoncer à être sincères et francs, en rappelant que la liberté d’expression n’a de sens que si elle permet de manifester une opinion divergente, que la discussion sur la nature idéologique de l’Etat islamique ne signifie pas le rejet de la démocratie en Suisse et en Europe, que la foi en la Révélation ne se traduit pas par le mépris des lois républicaines, lesquelles sont par essence respectueuses des convictions de tout citoyen.

    Que l’islam enfin honore la femme, et considère selon l’expression coranique (30, 21), que « l’amour et la miséricorde » constituent l’essence même du couple.

    Hani Ramadan

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    24 heures, L’invité

    22 janvier 2003

  • Comité de soutien à M. Hani Ramadan

    Le Département de l’instruction publique et le Conseil d’Etat genevois ont suspendu Monsieur Hani Ramadan de sa fonction d’enseignant, suite à la parution d’un article publié dans Le Monde du 10 septembre 2002.

    Le Comité de soutien à Monsieur Hani Ramadan tient à exposer ce qui suit :

    Monsieur Hani Ramadan n’a fait qu’exprimer et commenter le sens des dispositions pénales prévues par la charia en cas d’adultère de l’homme et de la femme. Il s’agit d’une approche théorique de la question, qui vise à clarifier avec transparence et honnêteté certains aspects du droit musulman. Non seulement il a insisté sur le caractère dissuasif de cette peine, mais il a souligné qu’elle était «pratiquement irréalisable». Il a mis en évidence la dimension du pardon que l’islam, tout comme le christianisme, prend en compte. Enfin, il a expliqué que dans les cas d’Amina et de Safiya au Nigeria, la lapidation ne se justifiait en aucune façon. Il n’a jamais demandé l’application de ces peines en Occident.

    En outre, ses propos sur le sida commentent une parole du Prophète Muhammad :

    «La turpitude (Le mot arabe fâhisha peut désigner de façon plus particulière la fornication et les pratiques sexuelles illicites) n’apparaît jamais au sein d’un peuple, pratiquée ouvertement aux yeux de tous, sans que ne se propagent parmi eux les épidémies et les maux qui n’existaient pas chez leurs prédécesseurs.»

    De tels commentaires sont courants dans la communauté musulmane et font partie de la culture islamique. Beaucoup d’hommes et de femmes, musulmans et non musulmans, sont par ailleurs convaincus que la fidélité est la meilleure garantie en matière de prévention du sida.

    Enfin, Monsieur Hani Ramadan, Directeur du Centre Islamique de Genève et enseignant nommé au niveau secondaire, n’a jamais fait de prosélytisme en classe. Ses supérieurs hiérarchiques, la direction de son collège, ses collègues aussi bien que ses élèves ont toujours reconnu ses compétences dans la branche qu’il enseigne.

    Pour toutes ces raisons, le Comité de soutien à Hani Ramadan demande au Département de l’instruction publique et au Conseil d’Etat de revenir sur cette décision précipitée et excessive, qui a profondément heurté la conscience de nombreux citoyens et résidents de Suisse, et qui n’est pas justifiée dans notre pays, où les professeurs devraient pouvoir, en dehors du cadre scolaire, s’exprimer librement au niveau du dialogue des cultures. Leur éligibilité démontre qu’ils ne sauraient être l’objet de restrictions arbitraires.

    Genève, décembre 2002.

    Présidente du Comité de soutien :

    Mme Dominique Panissod , tél. : 022 347 06 32

    • Centre islamique- ZURICH
    • Ligue des musulmans de Suisse – NEUCHATEL
    • Centre culturel islamique – LA CHAUX DE FONDS
    • Association culturelle des femmes musulmanes en Suisse – LE LOCLE
    • Union musulmane – BIENNE
    • Centre islamique Al Falah – SION
    • Association culturelle – NEUCHATEL
    • Association Al Zaytouna – BIENNE
    • Verein Islamische Organisation – BERNE
    • Islamische König Faysal Stiftung – BALE
    • Mahmoud Bouzouzou ex-Imam de la Fondation Culturelle Islamique – GENEVE
    • Fondation communauté musulmane (Turcs)- GENEVE
    • Centre islamique des Albanais – LAUSANNE
    • Centre d’études islamiques – LAUSANNE
    • Association de la jeunesse et de l’enfance en Suisse – ZURICH
    • Association des musulmans – FRIBOURG
    • Centre Culturel des Musulmans d’Annemasse – ANNEMASSE
    • Association culturelle de l’enfant musulman – BIENNE
    • Association culturelle – BIENNE
    • Association culturelle de la femme musulmane – BIENNE
    • Communità Islamica nel cantone Ticino – LUGANO
    • Communità Islamica nel cantone Ticino – GIUBIASCO
    • Ass. Islam senza frontiere – CHIASSO
    • Association des grandes mosquées – STRASBOURG
    • Association islamique Est-France – STRASBOURG
  • Décès du savant Muhammad Hamidullah

    A l ‘âge de 95 ans, le professeur Muhammad Hamidullah a rendu son dernier souffle ce 17 décembre 2002 à Jacksonville. Il s’est réveillé pour la prière du Fajr (de l’Aube), il prit ensuite son petit déjeuner et s’est rendormi pour ne plus jamais se réveiller ici-bas.

    Le professeur Hamidullah est né en Inde le 19 février 1908 dans la ville princière de Hyderabad. Il était professeur de droit dans sa ville natale. Il resta quelque temps en Suisse où il fonda, avec le Dr Saïd Ramadan et d’autres savants, le Centre Islamique de Genève. Il s’est ensuite établi en France. Il y a de cela quelques années, il émigra aux Etats-Unis. Le professeur ne s’est jamais marié. C’est sa nièce qui prenait soin de lui. La soeur Sadida avait quitté son emploi pour se consacrer à son grand-oncle.

    L’érudition du professeur fut inestimable dans le courant du siècle dernier. Il traduisit le Saint Coran en français. Il a également traduit un nombre non négligeable de travaux islamiques en plusieurs langues européennes. Il a été l’auteur de plus de 250 ouvrages ou documents de recherche. Il vécut volontairement dans l’anonymat en France comme aux Etats-Unis, en ne sollicitant ni l’aide ni la reconnaissance de quiconque pour ses travaux. Il était un savant silencieux.

    Le grand chercheur qu’il a été puisa aux sources inutilisées qui reposent dans les bibliothèques du monde musulman. Il fit la découverte d’un très ancien recueil de hadiths dans une librairie à Damas qu’il publia en langues urdu, française et anglaise, connu sous l’appellation « Sahifa Hamam ». Il produisit plusieurs traités de recherche sur la vie des premiers musulmans. Sa vie fut celle d’un dévouement sans relâche à la recherche islamique, et il laisse derrière lui un patrimoine intellectuel dont beaucoup de générations bénéficieront. Bientôt les gens découvriront qu’il a été l’un des plus grands savants musulmans du siècle dernier. Très bientôt, les gens regretteront de n’avoir pas eu la chance de le connaître et de profiter de ce qu’il fut. Allah accepte en Sa miséricorde notre professeur Muhammad Hamidullah.

    Centre Islamique de Genève

    Décembre 2002

  • Punir une personne pour sa croyance est une injustice

    Après que tout un chacun s’est donné le droit de commenter l’article écrit par Hani Ramadan (mon mari) dans le journal Le Monde, souvent avec incompréhension, j’estime de mon devoir d’attirer votre attention sur les faits suivants :

    1. Ce n’est pas mon mari qui a inventé la lapidation comme châtiment en cas d’adultère. Il n’a essayé ni de la défendre, ni de la justifier. Il l’a tout simplement citée comme faisant effectivement partie des lois islamiques en lesquelles tout musulman croit. Cessez,donc, d’essayer à tous prix de montrer mon mari comme un cas isolé, un extrémiste dangereux avec qui tous les musulmans dits « modérés » prennent leur distance, parce que c’est tout simplement faux. Cessez également d’essayer de faire passer des versets coraniques ou des idées propres à l’Islam pour des « propos inadmissibles » que tient mon mari. Or, punir une seule personne parce qu’elle croit en des lois en lesquelles toute une communauté croit me paraît terriblement injuste.
    2. Ce châtiment, comme Hani Ramadan l’avait clairement précisé, a essentiellement un effet dissuasif. Dieu a mis des conditions sévères qui rendent son application quasi-impossible.
    3. Ce châtiment a bel et bien existé dans la Bible (la loi de Moïse) avant d’exister en Islam. Donc, accuser mon mari, c’est accuser l’Islam et la Bible en même temps.
    4. Mon mari n’a jamais voulu ni demandé l’application de la loi islamique en Suisse comme l’ont prétendu certains ! Il a toujours respecté la loi de l’Etat tout en croyant en les lois de sa propre religion, comme d’ailleurs chaque musulman.
    5. La lapidation ne concerne pas que les femmes, comme ont voulu le croire certains. C’est un châtiment qui concerne aussi bien l’homme que la femme (adultères).
    6. Hani Ramadan n’a jamais dit ni cru que la femme était « par essence inférieure à l’homme ». Parce qu’il ne dit que ce que Dieu et le Prophète Mohammad ont dit. Et ils n’ont jamais dit une chose pareille. C’est donc dans l’imagination de certaines lectrices que cette citation absurde est née.

    Enfin, je vous demande uniquement de publier ma lettre sans aucun commentaire de votre part. Et ne lui donnez pas un titre du genre : « L’épouse de Hani Ramadan soutient son mari, en justifiant, à son tour, la lapidation pour la femme » !

    Zeinab Ramadan

    Ex-enseignante de langue et littérature anglaises à l’Université d’Al-Azhar

    Tribune de Genève, la lettre du jour, 18 novembre 2002

  • Le port du voile

    IInterviewée par Jean-François Duval (Construire No 35 du 27 août 2002), Mme Fawzia Zouari a affirmé que l’on «ne trouve dans le Coran aucune obligation de porter le voile, juste une recommandation.»

    Il est nécessaire de donner aux lecteurs de Construire  les précisions suivantes:

    Le port du voile est bien un précepte coranique clairement énoncé dans le Livre sacré des musulmans:

    Et dis aux croyantes (…) qu’elles rabattent leurs voiles sur leurs poitrines. (Coran, sourate La lumière (n°24): verset 31).

    Et encore:

    O Prophète! Dis à tes épouses, à tes filles et aux femmes des croyants de se couvrir de leurs voiles: c’est pour elles le meilleur moyen de se faire reconnaître et de ne pas être offensées. Dieu est vraiment celui qui pardonne et est infiniment miséricordieux. (Coran, sourate Les coalisés (n° 33) : verset 59).

    Ce dernier verset indique que dans la conception musulmane, le voile élève la femme au rang de «dame», et lui confère une dignité qui la met à l’abri des privautés et des regards malsains. Il s’agit d’une pratique religieuse qui depuis le VIIe siècle a accompagné l’histoire de la communauté musulmane. Elle ne relève pas d’un fondamentalisme particulier, et est reconnue par l’ensemble des institutions religieuses musulmanes, en Suisse ou ailleurs. Nier l’obligation du port du voile équivaut à nier que les boissons alcoolisées sont strictement interdites en Islam.

    Hani RAMADAN

    Construire n°37, 10 septembre 2002

  • Quelle réponse au terrorisme ?

    Si les Etats-Unis sont devenus le «maître du monde», alors force est de constater que les nations occidentales et arabes vont bientôt toutes être obligées de s’asseoir avec discipline sur les bancs de l’imbécillité.

    Chirac et Schröder ont beau manifester leur opposition à une agression militaire contre l’Irak, si les Etats-Unis choisissent l’option guerrière pour parvenir à leur dessein, personne ne pourra les en empêcher. Certains gouvernements arabes ont beau répéter leur refus de prêter leurs bases aériennes aux troupes américaines, au-delà de leurs déclarations destinées à calmer l’ardeur et la fureur populaires des nations qu’ils dirigent, ils n’auront aucun pouvoir de décision le moment venu. Incapables de s’unir et d’envisager courageusement la perspective commune d’une contre-offensive militaire, ils tiennent un double langage qui révèle leur embarras et leur absence de détermination. Ils sont à la fois contre la politique agressive des Etats-Unis, et cependant n’oublient pas la complicité historique qui lie leur destin à celui de la grande Amérique, selon le cours des pétrodollars.

    Par ailleurs, le soutien sans condition de l’administration Bush au gouvernement de Sharon, et en retour, les incitations répétées de ce dernier à «attaquer sans attendre l’Irak», mettent le reste des nations dans la position de spectateurs qui tantôt applaudissent (lorsque l’Amérique met fin au régime des Talibans), tantôt sont révoltés (lorsque l’Amérique persiste à vouloir martyriser l’Irak), tantôt sont dégoûtés (lorsqu’un attentat touche des civils israéliens), tantôt sont écoeurés (lorsque les militaires de Sharon tuent des civils palestiniens), et ainsi de suite.

    Depuis les siècles les plus reculés, les puissants en quête d’empires ont toujours eu besoin de guerres continues dans le but d’étendre leur domination sur les contrées voisines. À l’âge de la démocratie et des droits de l’homme, nous n’échappons pas à la règle. Les armes de destruction massive soi-disant fabriquées en Irak, comme la révélation d’une prétendue collusion avec un quelconque réseau terroriste ne sont que des prétextes. Et tout le monde le sait. Mais nous sommes visiblement tous condamnés à admettre dans les faits cette argumentation absurde.

    Depuis le 11/9, comme on dit outre-Atlantique, la lutte contre le terrorisme est devenu un thème central et récurrent. La réaction saine qui était alors attendue de l’Occident aurait dû se traduire par un retour aux valeurs universelles qui constituent le fondement de toute civilisation authentique : opposer l’humanisme à la barbarie. Comprendre même les motivations de l’agresseur, et ainsi chercher à enrayer les causes du terrorisme, plutôt que de se jeter dans une «guerre infinie» et cruelle.

    Mais à l’école de l’imbécillité, il est recommandé d’observer un silence de convenance. La détresse des enfants irakiens, la vision des maisons palestiniennes détruites, l’extermination à huis clos du peuple tchétchène, cela n’entraîne plus chez nous la moindre réaction visible. Toujours politiquement correct, le terrorisme d’Etat est entré à distance dans nos mœurs par la petite porte d’une accoutumance savamment dosée. Ses opérations sont aussi prévisibles que certaines catastrophes naturelles. Qu’un sursaut d’indignation, qu’un éclair d’altruisme viennent réveiller notre conscience assoupie, il suffit alors pour nous rappeler à l’ordre d’évoquer la figure guerrière de Saddam Hussein, les bombes vivantes du Hamas, et les combattants «rebelles» de Tchétchénie.

    La réponse au 11/9 ne peut en aucun cas résider dans le terrorisme d’Etat. À un journaliste qui lui demandait comment contrer ce fléau, Noam Chomsky déclara : «Il faut commencer par reconnaître que dans la majeure partie du monde, les Etats-Unis sont considérés comme un grand pays terroriste, ce qui n’est pas sans fondement.» (1) Soit donc nous choisirons de nous aligner sur la politique américaine, soit notre position sera de réclamer, contre toutes les formes d’impérialisme, plus de justice et plus de vérité, au nom des droits humains dont tous les habitants de la planète devraient bénéficier.

    (1)11/9, Autopsie des terrorismes, par Noam Chomsky, édition Le Serpent à plumes, 2001

    Hani RAMADAN

    septembre 2002

  • La conservation du Coran

    Il est difficile de ne pas réagir à l’interview de Madame Silvia Naef proposée par le Courrier sur le thème du Coran (samedi 10 août 2002). Si nul ne conteste la liberté d’un examen historique et critique du texte, plutôt que théologique, cela devrait précisément signifier une approche rigoureuse des faits, ce qui ne ressort pas des propos tenus par Madame Naef.

    Historiquement en effet, le Coran ne présente aucun problème d’authenticité : du vivant du Prophète Muhammad, la récitation était non seulement apprise par cœur par un certain nombre de disciples, mais aussi écrite sur divers supports : morceaux de parchemin et de cuir tanné, tablettes de bois, omoplates de chameaux, espèces de pierres blanches assez tendres pour que l’on puisse y graver facilement le texte, nervures médianes des dattiers, morceaux de poteries brisées, et ainsi de suite. A la mort du Prophète, le texte était conservé, et bénéficiait ainsi d’un double gage d’authenticité : l’écrit et la mémoire. Le Prophète, qui reçut la Révélation par fragments sur une période de 22 années et quelques mois, indiquait de façon précise à ses compagnons le chapitre où devaient figurer les versets. Abu Bakr, premier calife qui lui succéda, prit la sage décision, sous le conseil de ‘Umar, de compiler le Coran, qui fut ainsi rassemblé par les scribes moins de deux ans après le décès de Muhammad (632). Abu Bakr mourut en effet en 634. Comme l’affirme clairement le savant contemporain Hamidullah : « Les sources sont unanimes pour dire qu’Abu Bakr ordonna à Zaïd (l’un des secrétaires du Prophète) de ne point se fier uniquement à la mémoire, mais de chercher pour chaque verset deux témoins, copies écrites chez deux personnes. » (Introduction au Coran, p. XXX, publié par Amana Corporation, Etats-Unis, 1985) Fait remarquable, cette version fut confiée à une femme : Hafsa, veuve du Prophète.

    Plus tard, le troisième calife Uthmân Ibn ‘Affân diffusera dans l’ensemble du monde musulman des exemplaires identiques à celui de Hafsa.

    Il est vrai que dans les versions ultérieures, des signes graphiques seront ajoutés au texte, mais justement pour éviter les erreurs et en faciliter la lecture aux non-arabophones, l’islam étant alors en pleine expansion et accueillant en son sein des convertis de tous horizons.

    Il n’existe donc qu’une seule version du Coran, admise par l’ensemble de la communauté musulmane. Et c’est celle que le Prophète a transmise, mot pour mot. En revanche, nous ne disposons pas de l’intégralité de la Tora et de l’Evangile dans leurs langues originales. De toute la tradition abrahamique, le seul Livre révélé qui ait été ainsi conservé dans sa langue sémitique initiale est le Coran.

    Hani RAMADAN

    Le Courrier, 14 août 2002

  • À propos du terrorisme international

    Réponse à la chronique de Madame Françoise Buffat du 26 juin 2002

    Dans vos éditions du 26 juin, Madame Françoise Buffat s’est exprimée pour dire que le « terrorisme international » existe bel et bien. Si elle prétend éviter certains amalgames, elle souligne cependant que « l’islam religieux est dans une phase de reconquête, sous l’emprise des forces les plus totalitaires ». Le choc des civilisations est donc bien une réalité, et il se traduit par le fait que « partout dans le monde, fleurissent des mosquées rutilantes », et par « la migration vers l’Eldorado occidental » de candidats à l’asile qui sont pour la plupart musulmans.

    Votre chroniqueuse nous a habitués à plus de subtilité dans ses propos. Parce que l’islam, bien que représentant une civilisation, ne peut être que « religieux ». Parce que la construction des mosquées permettant le libre exercice du culte musulman n’est pas le symbole d’une « croisade à l’envers ». Et parce que les relents nauséabonds de « l’hitlérisme triomphant » émanent plutôt des partis d’extrême droite, et certainement pas des associations islamiques.

    Ceci étant, le « terrorisme international n’est hélas pas une chimère » ! À commencer par le terrorisme d’État exercé par les gouvernements américain, russe et israélien contre les populations irakiennes, tchétchènes et palestiniennes. Et il faudrait être « singulièrement myope » pour affirmer qu’il n’existe aucun lien entre ces différentes agressions militaires.

    Hani Ramadan
    Directeur du Centre Islamique de Genève
    Tribune de Genève, 11 juillet 2002

  • L’affaire Oriana Fallaci

    Le Courrier, 21 juin 2002 : Plainte contre Oriana Fallaci

    Le Centre islamique de Genève demande l’interdiction de son livre «La Rage et l’orgueil».

    Le Centre islamique de Genève (CIG) a déposé une plainte auprès du procureur général genevois Daniel Zappelli contre Oriana Fallaci, auteur de La Rage et l’orgueil. Le CIG demande la saisie et l’interdiction de cet ouvrage.

    Les propos « racistes » contenus dans ce. livre, sorti en décembre dernier en Italie et en mai en France, contreviennent aux articles 261 et 261 bis du Code pénal, a indiqué jeudi le CIG dans un communiqué. Le Centre islamique estime que les termes de Mme Fallaci «insultent l’ensemble de la communauté musulmane ».

    Le «Comité pour le respect du droit des musumulmans», un Organe du, CIG fondé en mars de cette année, est décidé à répondre à tous les écarts publics de langage. «La communauté juive agit ainsi pour défendre la dignité de ses membres. Nous l’approuvons entièrement et sommes décidés à faire de même», a déclaré le directeur du CIG.

    Ce comité exige que Mme Fallaci, ainsi que toutes les personnes impliquées dans la diffusion de son livre, de façon directe ou indirecte, soient poursuivies. Il demande également «la saisie immédiate de l’ouvrage et son interdiction de vente ».

    PROCEDURE EN FRANCE

    En France, l’auteure de La Rage et l’orgueil a été assignée en justice par divers mouvements contre le racisme. Lors d’une audience mardi, le Parquet de Pa ris s’est opposé à la demande d’interdire «en référé» (en urgence) le livre de la joumaliste italienne, en raison de la large diffusion déjà atteinte par l’ouvrage.

    Mais le représentant du parquet, Pierre Dillange, a aussi estimé que les propos contenus dans ce livre constituaient «incontestablement un amalgame inadmissible.». Il a souhaité que le dossier soit renvoyé au tribunal correctionnel pour un jugement sur le fond des accusations de «provocation à la haine raciale». Le juge des référés rendra sa décision vendredi.

    Dans son livre, Oriana Fallaci, 72 ans, se livre à une violente diatribe contre les islamistes mais aussi conne les musulmans résidant en Europe. Elle reproche aux immigrés musulmans de «se multiplier comme des rats»; leur impute la prostitution et la criminalité et les accuse de dégrader les monuments publics.

    ATS

    Le Temps, 21 juin 2002 : Des musulmans genevois portent plainte contre Oriana Fallaci

    L’ouvrage d’Oriana Fallaci, La rage et l’orgueil, déjà vendu à plus d’un million d’exemplaires en Italie où il a été initialement publié, n’en fini pas de provoquer de vives réactions. Mais pas seulement en Italie, en France ou aux Etats-Unis. Le Centre islamique de Genève a déposé, mercredi, une plainte pénale auprès du procureur général Daniel Zappelli contre la journaliste italienne de 72 ans, domiciliée actuellement à New York. Le procureur, qui confirme avoir reçu la plainte, se refuse à tout commentaire.

    En substance, les plaignants estiment que le livre incriminé contrevient, par ses propos racistes, aux articles 261 et 261 bis du Code pénal suisse. Aussi, le Comité pour le respect du droit des musubnans, organe du Centre islamique, exige qu’Oriana Fallaci ainsi que toute personne impliquée dans la diffusion directe ou indirecte de l’ouvrage soient poursuivies. Il demande aussi la saisie immédiate du livre et son interdiction de vente.

    Pour justifier la saisie du Parquet genevois, l’avocat de la partie civile, Alain Bionda, en voyage à Bagdad, a pu confirmer au Temps que c’est avant tout une plainte contre les diffuseurs suisses du livre, publié en français par les éditions Plon. De son côté, Hani Ramadan, directeur du Centre islamique, précise que six pages de citafions ont été remises au procureur général. «L’oeuvre d’Oriana Fallaci est calamiteuse. Elle confient des éléments pernicieux, voire même scatologiques qui blessent profondément la communauté musulmane. La journaliste y fait des amalgames inacceptables», s’insurge Hani Ramadan.

    Le directeur du Centre dénonce plusieurs passages du livre. Notamment des phrases telles que «les fils d’Allah se multiplient comme des rats», ou encore, au sujet des musulmans, «des Messieurs qui, au lieu de contribuer au progrès de l’humanité, passent leur temps avec le derrière en l’air à prier». Il esttme que ces propos sont susceptibles de trouver un écho et qu’ils contribuent à étayer la thèse, qu’il ne partage pas, du choc des cultures selon laquelle la confrontation est inévitable.

    La plainte pénale déposée à Genève s’ajoute aux multiples assignations en justice pour «racisme» dont fait l’objet Oriana Fallaci en France. Toutefois, La rage et l’orgueil étant déjà largement diffusé, le Parquet de Paris s’est, mardi, refusé à l’interdire.

    Pour tenter d’illustrer les dégâts occasionnés à la communauté musulmane, Hani Ramadan soulève une question provocatrice : «Et si, dans le livre en question, on remplaçait «arabes» par «juifs», quelles en seraient les conséquences ? Les juifs se défendraient et ils auraient raison de le faire. Les musulmans doivent prendre exemple sur eux.»

    Les propos d’Oriana Fallaci sont-ils susceptibles de porter préjudice à la communauté musulmane de Suisse ? Hari Ramadan ne le pense pas. Pour lui, la Suisse n’est, à quelques excepfions près, ni antisémite, ni islamophobe. «C’est un pays qui demeure ouvert et équilibré. Mais c’est justement pour cette raison, pour poursuivre ce dialogue interculturel, que nous. dénonçons le parti pris obsessionnel de l’ouvrage.»

    Stéphane Bussard

    La Tribune de Genève, 21 juin 2002 :
    Le Centre islamique demande l’interdiction du pamphlet de Fallaci

    Pour Hani Ramadan, l’ouvrage est clairement une atteinte à la liberté de croyance.

    On le sentait venir, la justice française ayant déjà été saisie. C’est maintenant chose faite chez nous. Le Centre islamique de Genève, dirigé par Hani Ramadan a déposé plainte pénale auprès du procureur général genevois contre Oriana Fallaci, auteur italienne du livre controversé La rage et l’orgueil. La plainte pour atteinte à la liberté de croyance et des cultes ainsi que pour discrimination raciale (des infractions qui se poursuivent d’office, sur dénonciation) vise non seulement l’écrivain, mais aussi l’éditeur milanais, l’éditeur parisien ainsi que le distributeur suisse.

    Le comité pour le respect du droit des musulmans, organe du Crentre sis aux Eaux-Vives, a aussi demandé à la justice genevoise que des mesures provisionnelles urgentes soient prises visant à la saisie de l’ouvrage et à son interdiction de vente. Une demande qui est formulée au terme de la plainte pénale adressée au procureur général Daniel Zappelli, mais qui ne semble pas avoir été adressée, comme il le faudrait, au Tribunal de première instance. Dans l’état actuel des choses, un séquestre pénal n’est pas envisageable.

    Selon le signataire Hani Ramadan, l’ouvrage d’Oriana Fallaci sorti en français le mois dernier est « systématiquement haineux, insultant, grossier, blessant, indigne et finalement raciste à l’encontre des musulmans ». Afin de la démontrer, cinq pages d’extraits particulièrement illustratifs sont jointes à la plainte adressée jeudi au procureur général. Ce dernier réserve sa décision, le temps de lire l’ouvrage et d’examiner la question du for juridique ; car si les personnes qui se sentent lésées sont à Genève, l’auteur est à New York, l’éditeur en Italie et le distributeur suisse à Lausanne.

    «Les journalistes qui créent un débat autour de ce livre» sont, à en lire le contenu de la plainte pénale, également dans la ligne de mire. Une pratique peu courante. Délibérément provocateur, le bouquin a fait l’objet d’un article, le 4 juin dernier, dans Le Temps qui titrait « Polémique : Oriana Fallaci publie un pamphlet haineux contre les musulmans». Cet article est en réalité à l’origine de la réaction du Centre islamique. «Je n’avais pas lu le livre avant, explique Hani Ramadan. En donnant, sur une page, une telle publicité à une littérature aussi nauséabonde, les journalistes font de la promotion à leur façon. Et cela même s’ils émettent des réserves. IL devrait y avoir un débat sur la responsabilité déontologique de la presse. Comment faire de l’information dans ce genre d’affaires sans, d’une manière ou d’une autre, épouser la thèse de l’auteur ?»

    Mais que dire de la publicité qu’une telle plainte pénale &endash; respectivement du procès &endash; donne à l’ouvrage tant décrié ? « Nous y avons réfléchi. Mais le Comité pour le respect du droit des musulmans a choisi à l’unanimité d’aller de l’avant. De toute façon la publicité est déjà faite. Il se vend comme de petits pains. Et Oriana Fallaci a dépassé les bornes du tolérable. »

    Laurence Naef

    Le Temps, 28 juin 2002 : Les hésitations de la Licra à propos du brûlot d’Oriana Fallaci

    Alors qu’en France la Licra s’est engagée dès le premier jour, son homologue en Suisse a hésité sur la «meilleure manière d’agir». Elle va condamner l’ouvrage, mais n’agira pas en justice.

    Le contraste est frappant. En France, la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) s’est associé au combat judiciaire contre le livre au vitriol de la journaliste italienne domiciliée à New York Oriana Fallaci, La Rage et l’orgueil. En Suisse ? Silence. La Licra française est certes quelque peu en retrait par rapport au Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples, dans la mesure où elle ne demande pas l’interdiction provisoire du livre, mais l’insertion d’un avertissement au lecteur. Les représentants français de la Licra n’en ont pas mois condamné l’ouvrage dès le premier jour. Leurs homologues suisses s’apprêtent certes à diffuser un communiqué mais ne l’avaient pas encore fait jeudi. La Licra n’agira toutefois pas en justice, ne pouvant bénéfier de la qualité de partie civile dans ce contexte, explique l’avocat genevois Philippe Grumbach, membre du comité suisse de la Licra. En revanche, une dénonciation pénale est toujours possible.

    Une plainte pénale a été déposée au début de ce mois, pour discrimination raciale, par le Centre islamique de Genève, rejoint cette semaine par l’association romande Acor Sos-Racisme, qui demande des mesures urgentes tendant à l’interdiction du livre. La diffusion de cet ouvrage représentait, pour les organisations antiracistes, un cas un peu particulier. Ce n’était pas le rédsionnisme de Garaudy ou d’Amaudruz, mais le texte d’une journaliste de renom, cataloguée à gauche, intervieweuse redoutée de quelques grands de la planète. «Se éructe sur 200 pages», écrit Françoise Giroud dans leNouvel Observateur, qui reconnait néanmoins à sa consoeur un talent «digne de Céline». Ce talent, l’ltaliennee l’a également utilisé pour écrire dans la presse de son pays un vibrant plaidoyer pro-israélien dont on peut lire une traduction sur le site Internet de la Coordination intercommunaumire contre l’antisémitisme et la diffamation (Cicad), à Genève, présidée par le même Philippe Grumbach. Les choses n’étaient donc pas exactement simples.

    La passivité de la Licra, jusqu’ici, n’a rien à voir avec une quelconque sympathie pour Oriana Fallaci, se défend son président, Alexandre Mariéthoz. Mais elle traduit «les hésitations des membres du comité quant à la meilleure manière d’agir» qui se sont révélées lors d’une consultation interne. Les membres du comité entendaient accorder la priorité au travail de terrain sur une dénonciation de l’ouvrage ou une action en justice. «Dans la mesure où le Centre islamique de Genève agissait et où la Licra ne disposait pas de la qualité pour agir, une intervention en justice de notre part ne semblait pas opportune», explique Alexandre Mariéthoz, qui rappelle les actions entreprise récemment conne l’islamophobie. Fallait-il dénoncer sans pouvoir agir en justice ? Sur ce point la loi a certes été modifiée récemment à Genève, mais cette révision ne reconnait expressément la qualité de partie civile aux organisations antiracistes que dans les procès pour négationisme.

    Ces hésitations n’en traduisaient pas moins des attitudes très différentes. Membre du comité, Boël Sambuc, par ailleurs vice-présidente de la Commission fédérale contre le racisme ordinaire, estimait que «nous n’avions pas à intervenir pour le moment, qu’il faut le faire contre le racisme ordinaire, sur le terrain – et il y en a contre les musulmans. Le racisme ordinaire doit se combattre par des débats, par une sensibilisation, pas par la censure. S’agissant d’un négationnisme, c’est différent. C’est un mensonge qui touche toute la communauté et nous avons agi en justice parce que personne d’autre ne le faisait.»

    Le silence risquait toutefois de faire naître le soupçon que la Licra ne traitait pas le racisme exactement de la même manière selon qu’il visait les communautés arabe ou juive, compte tenu, surtout, de l’engagement déterminé de la Licra contre plusieurs ouvrages révisionnistes. Philippe Grumbach ne reste pas insensible à cet argument : «Il y a dans ce livre des passages totalement inacceptables et contraires à la loi. Nous ne pouvons rester sans réagir. Il ne peut y avoir deux poids, deux mesures. ». Pour sa part, Boël Sambuc rejette fermement l’idée qu’elle-même ou d’autres, à la Licra, aient pu se laisser aller à une différence de traitement Elle reconnaît néanmoins que la Licra possède certaines «pesanteurs historiques» qui la placent dans une situation différente de son pendant français, évoluant dans une société plus sensibilisée à la présence del’Islam.

    Le directeur du Centre islamique de Genève, Hani Ramadan, se félicite du soutien d’Acor Sos-Racisme et appelle les organisations antiracistes à agir ensemble. Il note toutefois que si un ouvrage, au lieu de parler des «fils d’Allan», invectivait les «fils d’Israël», la réaction de la Licra n’aurait probablement fait aucun doute.

    Denis Masmejan

    Asharq Al-Awsat, june 21st 2002 : 

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