Centre Islamique de Genève

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  • Le sens de l’éclipse en l’islam

    Depuis des mois, on fait grand cas de l’éclipse totale de soleil de ce fameux 11 août 1999. C’est une chose tout à fait normale vu le caractère relativement exceptionnel de l’événement, puisqu’un tel phénomène ne se produit en moyenne qu’une fois tous les 370 ans en un point donné de la surface de la terre.

    Les Anciens voyaient dans l’éclipse le signe d’un mauvais présage. Les Arabes avant l’islam considéraient ainsi qu’elle annonçait le décès d’une grande personnalité.

    Or, il y eut du temps du Prophète Muhammad une éclipse solaire. L’événement coïncida avec la mort de son tout jeune enfant, Ibrâhîm. On n’hésita pas alors à faire le rapprochement, et certains en soulignèrent l’aspect miraculeux.

    A cette occasion, le comportement du Prophète fut tout à fait édifiant. Il rassembla sa communauté dans la mosquée, et y fit une prière pendant la durée de l’éclipse. Après quoi, il se leva et tint un discours. Il loua Dieu et dit :

     » Le soleil et la lune sont deux signes parmi tant d’autres de Dieu. Jamais ils ne s’éclipsent pour la naissance ou pour la mort de quiconque. Quand vous constatez leur éclipse, invoquez Dieu, glorifiez-Le, priez et faites une aumône. «  (1)

    La superstition consiste à prêter aux éléments une signification anthropomorphique qu’ils n’ont pas, ou un pouvoir que l’on imagine extraordinaire. Le monothéisme libère au contraire les humains en leur faisant comprendre que l’ordre de l’univers obéit invariablement à la loi du Créateur, et que les choses et les êtres ne sont que signes. Leur sens ultime est de nous ramener à Dieu. L’harmonie des grandes figures célestes , l’alignement des astres sont donc pour nous un langage que nous avons la vocation de déchiffrer, en admirant l’ordonnance du ciel. Cette façon de percevoir les phénomènes est à l’origine de l’essor remarquable qu’ont connu très tôt les sciences expérimentales &endash;de l’astronomie à la médecine- en climat musulman. Et jamais, à ce niveau, les versets du Coran et les signes du livre immense de la création ne se contredisent. (2)

    Que chacun prenne le temps de s’arrêter ici un instant, et que loin de tout préjugé ou toute influence, il médite enfin sur ce seul point : Si Muhammad n’était pas vraiment un Prophète, mais un illuminé, un fanatique, voire un imposteur, n’aurait-il pas considéré cette éclipse comme l’occasion rêvée, pour lui-même et son fils, de se mettre en valeur?

    Son attitude fut plutôt de rappeler à l’ordre sa communauté, en lui faisant comprendre que les croyances superstitieuses sont indignes de l’homme.

    1. Hadîth authentique rapporté par Al-Bukhârî et Muslim.
    2. En arabe, le mot âya peut être traduit aussi bien par  » verset  » que par  » signe  » . Les versets du Coran, tout comme les éléments de la création, sont des signes de la toute-puissance divine.

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Tribune de Genève, le 10 août 1999

  • Une forme d’obscurantisme moderne

    Bien que l’on ait abondamment traité la question du foulard islamique ces dernières années, je me vois contraint de répondre à la ,lettre de M. Alfred Werner, parue dans « Le Courrier » du 26 juillet 1999 (La laïcité, conquête essentielle du XXe siècle, doit être défendue ).

    Personne ne conteste ici le principe de la neutralité religieuse et confessionnelle de l’Etat. La vraie question est de savoir si l’idée « d’un pacte d’humanité qui transcende les particularismes avec leurs étiquettes et leurs confrontations idéologiques » signifie tout simplement l’exclusion de la différence, et le rejet d’une liberté essentielle que défend la Constitution helvétique : la liberté de croyance et d’expression religieuse. Si, pour vivre dans l’harmonie et la compréhension mutuelle, nous éprouvons le besoin de cacher absolument les signes de nos appartenances confessionnelles, cela veut dire que nous n’avons pas atteint le degré d’une civilisation respectable, où chacun apprend à connaître et comprendre les convictions de l’autre. Il y a, au contraire, une forme de dogmatisme réel à vouloir contraindre notre voisin à exister selon notre modèle, comme s’il était nécessairement le meilleur.

    En outre, l’argument, de la « réciprocité » est parfaitement déplacé en la matière. Les musulmans et les musulmanes de Suisse sont les premiers à condamner les abus dont peuvent souffrir des minorités chrétiennes à l’étranger. M. Werner doit savoir cependant que l’islam n’est pas un pays, mais une civilisation et une culture. Parmi les musulmanes qui sont inquiétées parce qu’elles portent le voile, les premières sont des Suissesses de souche purement helvétique. Leur pratique n’a rien à voir avec les événements tragiques qui se déroulent en Asie ou en Afrique.

    Elles ne demandent qu’une chose : que l’on respecte leur conviction religieuse. Et en cela, elles sont en plein accord avec les lois constitutionnelles de leur pays, qui est tolérant par principe.

    Enfin, ce débat sur le foulard a déjà eu lieu dans la presse et les médias. J’ai toujours pu remarquer que les « fanatiques laïcs », mettaient en avant des arguments qui faisaient du voile le symbole de tous les abus, allant de l’islam intégriste à la condition humiliante de la femme en climat musulman. Ils projettent sur ce qui, finalement, n’est qu’une pratique religieuse prescrite par le coran, la vision étroite qu’ils ont d’une culture qu’ils ne connaissent pas.

    Cette forme d’obscurantisme moderne nous laisserait parfaitement indifférents si elle ne se traduisait malencontreusement par les restrictions que l’on veut imposer aux musulmanes, contre leur liberté, au nom de la liberté.

    Vous avouerez qu’on a vu mieux.

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Le Courrier du 10 août 1999

  • Supplices Tunisiens : le silence complice

    La dégradation de la situation des droits de l’homme en Tunisie est une réalité que nul ne saurait mettre en doute, en dépit des dernières déclarations de M. Majed Nehmé, parue dans le Courrier du vendredi 16 avril 1999.

    Si cet Etat policier respectait tant soit peu ses citoyens, personne ne songerait à dénoncer ouvertement les abus du pouvoir en place. Or, un nombre considérable de victimes , que l’on ne peut assurément pas accuser de collaborer avec des terroristes, subit une répression impitoyable dans ce pays.

    Monsieur Majed Nehmé, qui est pourtant journaliste, se moque de ses lecteurs lorsqu’il affirme que l’on ne saurait trop reprocher à la Tunisie  » quelque bavure de commissariat, quelque abus bureaucratique entre administrés et administration, comme on en déplore dans tant de grandes démocraties occidentales.  » Il paraît hélas que les exactions commises par le gouvernement tunisien depuis des années contredisent les beaux discours des encenseurs de la dictature de Ben Ali.

    Expliquez-nous pourquoi Monsieur Khémis Ksila, vice-président de la Ligue Tunisienne de Défense des Droits de l’Homme, licencié abusivement, a été condamné à trois ans de prison en février 1998, après que l’on ait confisqué son passeport.

    Expliquez-nous pourquoi les rapports d’Amnesty International ont dénoncé à maintes reprises les pratiques barbares exercées dans ces prisons (voir en particulier : Tunisie, des femmes victimes de harcèlement, de torture et d’emprisonnement, MDE 30/02/93, Londres, 3 juin 1993).

    Expliquez-nous pourquoi le Comité contre la torture (ONU) parle encore des  » violations caractérisées, graves et systématiques  » de ce régime. Pourquoi dans son dernier rapport, la Fédération Internationale des Ligues des Droits de l’Homme ( No 267-novembre 1998), sur 31 pages, expose avec des détails parfois insoutenables comment des détenus sont soumis à diverses formes de tortures :  » Les séances de torture les plus courantes consistent en des coups assénés à un rythme progressif sur l’ensemble du corps et sur la plante des pieds par des matraques et des gourdins de tailles différentes plus ou moins imbibés d’eau, ou de tuyaux de caoutchouc. Le supplicié est suspendu et attaché à une barre de fer horizontale, les mains attachées derrière les genoux. Il est battu jusqu’à ce qu’il perde conscience ; il est alors remis sur pieds, puis la séance recommence, parfois assortie de brûlures à l’eau de Javel ou à l’éther sur les parties sensibles du corps, d’électrocution, d’immersion de la tête dans de l’eau mélangée à de l’urine, des excréments ou des produits chimiques, d’aspersion à l’eau bouillante, d’aspersion d’alcool et de mise à feu du système pileux. Des instruments sont utilisés pour blesser : chignoles, bouteilles. Les femmes sont étranglées avec des foulards et subissent les attouchements des policiers. Les sévices sexuels sont monnaie courante à l’encontre des hommes et des femmes, mis à nu… « 

    Nous pourrions citer ici quelques cas précis, parmi des centaines d’autres, pris sur une liste qui s’étend sur des pages et des pages, avec son cortège d’horreurs et d’atrocités (voir le Rapport de la FIDH). Nous ne le ferons pas par prudence, afin de protéger les familles prisonnières d’un système impitoyable.

    Si le régime de Ben Ali est avec évidence condamnable, on ne comprend pas le manque de réaction de la communauté européenne face à une telle situation. Interrogé sur cette question par un journaliste du Courrier en décembre 1998, M. Kamel Jendoubi, porte-parole du Comité pour le respect des libertés et des droits de l’homme en Tunisie, a eu une réponse très claire :  » L’Europe est égoïste et la situation en Tunisie l’arrange étant donné que les apparences sont sauves.  » Ces apparences, en regard des réelles exigences de toute démocratie qui se respecte, confinent au ridicule : Ben Ali est élu en 1994 à 99,9% des voix. On reconnaîtra aux dictatures militaires le mérite de ne pas donner dans la nuance, et d’exprimer rondement par des chiffres une grossièreté qui est le propre de tous les Etats policiers.

    Devant de telles aberrations et la résignation européenne, ce sont les journalistes qui devraient avoir le courage de réveiller les consciences, et d’opposer au silence complice la dénonciation de tous les abus. Ce sont eux qui devraient rejeter sans relâche tous les compromis inacceptables avec les Etats de non-droits, sur les plans politique, économique, voire touristique.

    Prétendre par ailleurs que le régime tunisien ne s’est endurci que pour contrer la menace islamiste est un mensonge. Sous la poigne de fer de Ben Ali, ce sont depuis des années tous les mouvements d’opposition qui sont visés par les militaires. Malheur à celui qui ose défier le régime de Carthage en s’engageant politiquement. Monsieur Ahmad Manaï, candidat aux élections législatives d’avril 1989 et auteur du livre Supplice tunisien , préfacé par Gilles Perrault (éd. La Découverte, Paris 1995), a décrit de façon détaillée ses déboires politiques, allant des tortures les plus infamantes à l’exil en France. Cependant, ses tortionnaires l’ont poursuivi, n’hésitant pas à le rouer de coups : il fut hospitalisé dans la banlieue parisienne. Madame Louiza Toscane, militante de gauche vivant à Montreuil , et représentante de la FIDH, qui depuis des années se bat avec courage contre ces violations, est constamment l’objet de manœuvres d’intimidations et d’appels anonymes répétés. La terreur que veut imposer cette dictature s’étend ainsi bien au-delà de ses frontières. Un certain nombre de ressortissants tunisiens vivant en Suisse sont systématiquement arrêtés aux douanes lorsqu’ils passent leurs vacances au pays. A leur retour, on les menace en leur interdisant de fréquenter en Suisse les lieux où l’on critique et où l’on remet en cause le régime de Ben Ali.

    Au vu de ces transgressions du droit international, peut-on légalement et légitimement soutenir cette  » junte militaire « , serait-ce même par le maintien de relations diplomatiques ?

    Il y a quelque temps, Monsieur Bertossa, notre Procureur général, avait fait honneur à la Suisse en se rangeant du côté des victimes chiliennes d’ Augusto Pinochet. Dans un Etat de droit en effet, on ne peut se contenter de bénéficier de certaines faveurs, en ignorant le reste de l’univers. Nous avons au contraire des valeurs à défendre devant toutes les autres nations, au-delà de nos intérêts économiques et surtout, au-delà des apparences.

    Les Rédactions des différents organes de presse de Suisse devraient elles-mêmes se demander s’il est souhaitable de vanter la beauté des sites touristiques tunisiens, comme elles le font parfois, et d’en décrire les incomparables délices, alors qu’à quelques kilomètres sont étouffés dans la plus grande indifférence du monde, et dans le secret des prisons, les hurlements de ceux et celles que l’on prétend vainement réduire au silence, et qui ne se tairont pas.

     » Assister au mal sans rien dire, disait Victor Hugo, c’est assister le mal .  » Existe-t-il dès lors un seul argument qui justifie le silence complice de nos Etats ?

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Le Courrier du 22 avril 1999

  • L’ère d’une barbarie nouvelle

    Chaque fois qu’un attentat à la bombe touche des innocents dans le monde, nous avons mille raisons d’être horrifiés et de nous révolter contre la sauvagerie humaine. En Algérie, la situation est telle que nous n’en finissons pas de fustiger la  » barbarie islamiste « , puisqu’il est si aisé de désigner des coupables présumés dans un pays qui ignore la démocratie et les droits de l’homme. Nous sommes particulièrement sensibles au martyre des enfants : les drames des victimes de l’intolérance religieuse en Irlande du Nord, ou encore de la pédophilie en Belgique ont bouleversé toute la planète.

    Nous ignorons, ou nous feignons d’ignorer que nous sommes aujourd’hui les acteurs vivants d’un système économique et politique planétaire, qui génère la mort et la souffrance de façon beaucoup plus odieuse et pernicieuse : ce ne sont pas moins de 4500 enfants de moins de cinq ans qui meurent chaque mois des suites de l’embargo imposé à l’Irak depuis la guerre du Golf.

    Or, les conséquences d’une telle mesure, qui touche le peuple irakien bien plus que le régime dictatorial de Saddam Hussein, étaient non seulement prévisibles, mais aussi parfaitement calculées. L’ONU a décrété contre tout un peuple qu’il devait payer pour la folie meurtrière de son dirigeant.

    En Irak, des enfants meurent chaque jour, l’abdomen gonflé, atteint par tous les maux de la terre. Des bébés deviennent aveugles, faute de soins et par manque de médicaments. Des mères effarées regardent leurs nourrissons périr lentement sur des lits d’hôpitaux insalubres que la médecine a déserté.

    La prédiction américaine s’est entièrement réalisée. Avant l’expédition punitive contre le dictateur de Bagdad en 1991, le gouvernement des Etats-Unis avait clairement énoncé par la bouche de son secrétaire d’Etat James Baker son intention de détruire l’Irak, de le réduire à la misère et de le ramener à une ère préindustrielle.

    C’est aujourd’hui chose faite. Mais au prix de quelle barbarie !

    L’opération  » pétrole contre nourriture  » résume à elle seule le credo d’une mondialisation à sens unique, qui ne vise que les intérêts des pays développés, au mépris des droits de l’homme. Elle signifie qu’à grande échelle, l’économie des pays industrialisés se nourrit du sang des peuples. La politique de l’embargo, réglementée par le droit international, est l’instrument dont se servent les puissances aveugles pour asseoir leur domination et conforter leur pouvoir. Son inefficacité n’a d’égale que l’hypocrisie de ceux qui la soutiennent : les Bosniaques, privés d’armes, ont été livrés à leurs agresseurs serbes, dans des conditions épouvantables et insupportables. Tout comme les résistants kosovars à qui l’on refuse aujourd’hui des armes contre la belliqueuse armée yougoslave.

    On peut dès lors s’interroger sur cette barbarie des temps modernes. Elle ne fait que perpétuer une conception du monde et des répartitions de ses richesses qui accorde aux uns ce qu’elle refuse aux autres. Conception légitimée jadis par le droit romain, et dont nous ne sommes visiblement pas sortis. Il faut un dominateur et un dominé. Un maître et un esclave. La prospérité des uns est proportionnelle à la misère croissante des autres. Aux uns reviennent les avantages et les bienfaits de la démocratie, de la justice, du développement et des droits de l’homme. Aux autres il n’appartient que de se soumettre aux dictatures et à l’oppression, de vivre dans la misère et l’avilissement.

    Il est consternant d’observer cependant que la politique de l’embargo est orientée de façon évidente contre les populations musulmanes. Les maîtres du monde, grisés par leur supériorité militaire, n’hésite pas à s’en servir sous le moindre prétexte : le peuple libyen paie aujourd’hui pour un attentat qu’il n’a pas commis. Le Soudan subit les conséquences économiques de son isolement. L’Iran vit sous la menace constante des pressions américaines.

    Jamais par contre une telle mesure ne pourrait être appliquée par le Conseil de Sécurité contre l’Etat d’Israël, qui se signale pourtant depuis quelques décennies par de constantes transgressions contre le peuple palestinien, faisant fi des résolutions de l’ONU.

    Ces injustices sont de plus en plus flagrantes. Elles mettent en évidence la perversité d’un système qui, tout en prônant les droits de l’homme, bafoue les droits de l’homme, en évoquant les principes de la démocratie, se moque de la démocratie, en prêchant la paix et l’engagement humanitaire, participe aux massacres et à l’exploitation des populations. Expression extrême de cette perversité : la mort des enfants irakiens qui vient couronner les exploits glorieux des Marines et l’héroïsme de pacotille des alliés.

    Ce qui est nouveau, c’est que la presse et les médias, même si trop souvent ils contribuent à donner une image politiquement correcte de toute cette mascarade, nous permettent à l’heure actuelle d’avoir pleinement conscience du caractère absurde de ces dysfonctionnements planétaires. Le choc des images et des événements a parfois la vertu de remettre en cause nos certitudes. Il en résulte un sentiment qui nous fait douter du sens des valeurs universelles que nous énonçons verbalement, mais que nous avons bien du mal à exporter.

    Qui donc viendra &endash;sinon Dieu- rendre justice à l’enfance meurtrie, à ces jeunes mères, qui jour après jour, voient s’éteindre dans une agonie indescriptible la flamme qui vacille en des regards absents, tournés déjà vers une mort inéluctable ? Mort programmée, enregistrée, voulue ?

    Le vrai danger qui nous menace, tous et quelles que soient nos opinions, c’est que nous finissions par rester insensibles devant de telles images. C’est que notre silence complice, comme celui de nos Etats, ne nous laisse pas au fond de la gorge un arrière-goût de détresse morale et de révolte contre la bêtise des hommes. Car alors, notre indifférence signifierait que nous avons définitivement accepté d’entrer dans l’ère d’une barbarie nouvelle.

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

     Le Courrier du 12 novembre 1998

  • Les intellectuels, l’islam et l’Algérie.

    Le mois dernier, à Paris, un certain nombre d’intellectuels de tous pays ont débattu du lourd dossier de l’Algérie. La question centrale a été, bien entendu, de déterminer qui sont les commanditaires de la barbarie dont nous sommes les témoins passifs. Et la réponse fut on ne peut plus claire : Bernard-Henri Levy aussi bien que la députée Khalida Messaoudi ont désigné avec évidence les « islamistes » comme étant la principale cause du drame algérien.

    Or, notre souci est de chercher à comprendre le fondement de positions si radicales. Car si les prétendus maîtres à penser de cette fin de siècle se livrent à des amalgames laissant supposer qu’un islam engagé conduit d’une façon ou d’une autre au terrorisme, ils ne remplissent plus vraiment leur rôle qui est d’éclairer l’opinion publique, non pas d’aviver les préjugés.

    Bien sûr, les crimes à la hache, les femmes violées, les enfants égorgés, et ces images et témoignages que les médias nous transmettent jour après jour font naître en nous une indignation qui a toute sa raison d’être. Mais il s’agit précisément de savoir contre qui doivent se retourner notre dégoût et noire tristesse.

    Laissons aux intellectuels et aux journalistes la responsabilité des expressions dont ils se servent pour avancer des explications psychiatriques douteuses, comme « la furie sadique des islamistes » , ou encore « l’inversion pathologique de l’islam ». Mais plus concrètement rappelons au moins quelques faits qui nous permettront de comprendre qui sont les coupables.

    D’abord, ni Alain Finkielkraut, ni Bernard-Henri Lévy n’ont fait entendre leurs voix quand, en 1992, la démocratie fut bafouée en Algérie par un coup d’Etat militaire. Il est vrai que lorsque les élus soutiennent un projet de civilisation islamique – c’est-à-dire une perspective qui n’obéit pas nécessairement à la loi du marché occidental et ne sert pas forcément les intérêts des pays fortement industrialisés – la démocratie peut être remise en cause. L’exemple plus récent de la Turquie, dont l’armé gardienne de la laïcité (!) exerce des pressions contre les partis les plus populaires, ne trouble pas davantage les ardents défenseurs de la liberté.

    Ces intellectuels n’ont pas fait entendre leurs voix lorsque le gouvernement algérien a exercé une répression atteignant les sommets de l’horreur. Ce sont des intellectuels aussi, des médecins, des écrivains, des femmes et des enfants qui ont été sauvagement assassinés. Mais ils ont été oubliés parce qu’ils défendaient la cause de l’islam. Pierre Sané, secrétaire général d’Amnesty International avait pourtant dénoncé, dans une interview au Monde, une pratique de « la torture qui tend à être systématisée » et relevé la multiplication des « exécutions extrajudiciaires ». Ce que nous observons aujourd’hui n’est que la résultante et l’extension de ces méthodes militaires abusives. L’avocat Ali-Yahyia Abdennour, président de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme, n’a cessé d’affirmer : « Nous sommes dans un Etat de non-droit. »

    Non seulement, en effet, il faut admettre que le gouvernement algérien actuel n’a aucune légitimité, mais on doit souligner qu’il porte l’entière responsabilité de la situation présente. Qui donc a intérêt à ce que la violence se perpétue en Algérie ? L’armé, qui tire de ce climat de terreur le principe de sa légitimité. En barbouillant de rouge le visage des présumés « intégristes », elle affirme que sa présence est plus que nécessaire. Même s’il a été prouvé depuis qu’un grand nombre de ces crimes odieux ont été perpétrés par des militaires déguisés en barbus ! L’armé encore qui, au service d’une minorité corrompue, ne peut envisager un instant de revenir à un Etat de droit. Dans une saine démocratie, qu’adviendrait-il de ces chefs militaires qu’il faudrait juger un à un ? Nous sommes dans une situation de non-retour. Cette bite en avant autorise tous les excès et coûte énormément en biens et en vies humaines au peuple algérien. Certes, quelques groupuscules armés et fanatisés ont commis des atrocités, mais on ne peut en aucun cas attribuer ces méfaits au mouvement islamique dont les principaux leaders sont soit en prison, soit en exil. Il est donc surprenant que le pouvoir reproche aux « islamistes » les violences qu’il a lui-même provoquées par une politique déloyale. Le chaos est né en Algérie d’une injustice flagrante, et non pas des enseignements de l’islam, dont les valeurs sont la tolérance et le respect des droits de l’homme.

    Et l’Occident, malgré les voix qui s’élèvent pour dénoncer le scandale, s’accommode économiquement de cette situation. Et nous savons tous parfaitement, depuis la guerre de Bosnie, mais aussi en Irak où des enfants meurent chaque jour des suites de l’embargo de la honte, que l’humanisme chez nous vient bien après l’or et les écus.

    J’aurais aimé entendre un intellectuel européen dire seulement une fois ces vérités évidentes : l’Occident a failli en soutenant un régime militaire contre la volonté des Algériens. Lorsqu’un peuple se révolte et refuse la domination des tyrans armés, on ne doit jamais dire que ce peuple est fanatique. Confondre la résistance et le terrorisme, jouer la carte militaire contre celle de la démocratie, c’est peut-être notre manière à nous de rejeter l’aspiration légitime d’une nation dont la culture, l’identité et la vocation sont profondément ancrées dans l’islam.

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Tribune de Genève, le 1er mars 1998

  • Pour une laïcité plurielle.

    J’ai sous les yeux l’arrêt du Tribunal fédéral (TF) qui soutient l’interdiction du port du foulard islamique pour une enseignante. Il faut d’abord considérer que les cinq juges qui composent la Cour du TF ne sont pas infaillibles. Les intellectuels antireligieux qui crient victoire devraient avoir la décence de considérer que les décisions humaines sont susceptibles d’erreur, et ne sont pas parole d’Evangile.

    Car enfin, on vient de légitimer de façon ahurissante une action inquisitoriale qui consiste tout simplement à interdire une pratique religieuse. Mesure qui va à l’encontre de l’article 9 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ; à l’encontre de l’article 49 de notre Constitution ; à l’encontre de l’article 18 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (Pacte ONU II; RS0.103.2).

    Quant à l’article 6 de la loi cantonale du 6 novembre 1940 sur l’instruction publique genevoise, qui stipule que « l’enseignant public garantit le respect des convictions politiques et confessionnelles des élèves et des parents », il ne laisse aucunement supposer qu’être juif, chrétien ou musulman, et pratiquer sincèrement sa religion est une marque d’irrespect vis-à-vis de quiconque.

    Or, le voile est bien une prescription authentiquement coranique, qui ne fait pas de la pratiquante une intégriste, et l’ensemble de la communauté musulmane de ce pays, toutes institutions et mosquées confondues, est profondément choqué par cette forme de discrimination religieuse dont il s’estime victime.

    Ni le Département de l’instruction publique genevois, ni le Conseil d’Etat ni le TF n’ont pris la peine une seule fois de consulter les imams et les représentants suisses musulmans de ce pays avant d’arrêter cette décision.

    Aucun débat de nature pédagogique n’a été réellement engagé pour définir jusqu’où va le devoir de réserve d’un enseignant dans le cadre de ses fonctions.

    Et surtout la question d’une définition moderne de la laïcité n’a jamais été réellement posée.

    En fait le débat sur le sens de la laïcité ne date pas d’hier. C’est la Révolution de 1789 qui a mis un terme à l’Etat confessionnel en France. Et depuis, le terrain choisi de la lutte anticléricale a été l’Ecole, notamment à la fin du XIXe siècle, où Gambetta et Jules Ferry se sont voués à la tâche exclusive « d’organiser l’humanité sans Dieu », selon l’expression présumée de ce dernier.

    Dès les années 20, la laïcité, plus sûre de ses acquis, s’est considérablement adoucie et s’est définie moins par son anticléricalisme que par l’idée de pluralisme : le rôle de l’Etat était désormais de rester neutre devant tous, en admettant les différences sans avantager aucune d’entre elles.

    Cette lente évolution du concept de laïcité ne s’est pas faite sans heurts. Et aujourd’hui encore, la notion reste floue et mal définie. Les musulmans – et surtout les musulmanes – sont les premiers à en souffrir, parce que chacun y va de son interprétation. En France, ce que l’on interdit dans un département est admis dans un autre. En Suisse, les cantons offrent encore le puzzle d’une laïcité à géométrie variable, et l’arrêt du TF ne repose sur aucune définition précise du concept.

    Or, la présence des musulmans en Europe nous offre l’occasion de déterminer de façon concrète le sens de ce terme. Ceux-ci ne voient aucun inconvénient à vivre dans un Etat neutre, affirmant les deux principes de la liberté du citoyen et de l’égalité des droits et des devoirs entre tous. Mais ils ne pourront jamais admettre que cet Etat s’érige en défenseur d’une idéologie qui vise à exclure de l’espace public en général et de l’espace scolaire en particulier les signes des appartenances religieuses.

    Loin de défendre les libertés privées, il est une forme de « laïcisme » qui agresse la conscience, et qui cherche à imposer son unique et seul point de vue. Le domaine public n’est pas la seule propriété des athées et des libres penseurs, qui auraient le privilège de le meubler à leur guise, mais il appartient aussi aux juifs, aux chrétiens et aux musulmans. Et plutôt que de cacher hypocritement nos convictions sous prétexte de protéger la République de futures guerres de religions, nous devrions tous apprendre à vivre ensemble, apprendre à nous connaître tels que nous sommes enfin.

    C’est cette « laïcité adulte », pleinement responsable et ouverte aux autres qui doit devenir un modèle pour nos enfants. Et l’Ecole, plus que tout autre lieu, doit y préparer les citoyens de demain.

    Nombreux sont les intellectuels pour qui le fait d’exclure la religion de la vie scolaire constitue le garant d’une formation équitable, équilibrée et rationnelle. Mais cette conception n’est-elle pas elle même une option ? Pourquoi voir tant d’agressivité dans le phénomène religieux ? Ce combat que certains prétendent mener aujourd’hui encore, ne devrait-il pas appartenir déjà aux siècles passés, et n’est-il pas temps de donner l’exemple en montrant le plus grand respect pour les convictions d’autrui?

    Une telle attitude suppose au moins une réelle humilité, et non pas l’arrogance de ceux qui veulent imposer leur système de pensée.

    Oui, nous réclamons une « laïcité plurielle », où l’Islam pourra enfin être compris et respecté. A condition bien sûr que les intellectuels considèrent que le temps des ardents combats de la pensée libre est bien révolu, au moins dans cette partie du monde, et que ce n’est pas faire preuve de courage d’ôter de force le voile d’une musulmane pratiquante ; pas plus que ce n’est une « capitulation » d’admettre qu’elle puisse vivre simplement selon les impératifs de sa foi.

    Certains athées et libres penseurs veulent construire le monde extérieur à leur image : sans Dieu, sans signe religieux, vidé de toute forme de spiritualité vivante et visible. Ils ne s’aperçoivent pas assez qu’en cherchant à faire subir aux autres leur façon de voir, ils tombent dans l’erreur que précisément ils condamnent.

    Il existe en effet, il faut le dire et le répéter, un fanatisme laïc comme il existe un fanatisme religieux. Ces maîtres de la pensée moderne, assis sur le trône chancelant de la laïcité républicaine à laquelle ils vouent un véritable culte, promulguent des décrets qui visent à chasser du domaine séculier tout ce qui de près ou de loin rappelle l’existence de Dieu.

    Il y a Dieu merci, une autre manière de concevoir la laïcité : comme un espace ouvert qui accueille tous les citoyens d’une même cité, avec pour mots d’ordre : ne pas contraindre, ne jamais exclure, admettre la différence, respecter tout être humain – y compris une honnête enseignante musulmane – et vivre dans l’amour du prochain.

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Journal de Genève, le 5 décembre 1997

  • La France explique pourquoi elle refuse l’entrée d’un imam suisse

    Le Ministère de l’intérieur à Paris confirme sa volonté de ne pas laisser Hani Ramadan franchir la frontière. Le directeur du Centre Islamique de Genève dénonce la confusion entre l’Islam et l’intégrisme terroriste.

    « Votre présence constituerait une menace pour l’ordre public. » C’est par cette formule lapidère que les policiers français de la douane de Cornavin avaient refusé, le 1er février dernier, l’entrée de l’Hexagone à Hani Ramadan. Citoyen suisse, professeur de littérature française dans un Cycle d’orientation genevois, docteur en philosophie de l’Université, Hani Ramadan est aussi le directeur du Centre Islamique de Genève, qui siège aux Eaux-Vives, et prêche la foi musulmane (imam).

    Hani Ramadan a contesté cette interdiction d’entrer auprès du Tribunal administratif de Lyon. La procédure se déroule par échange d’écritures. L’imam suisse vient de recevoir les motifs qui ont amené le Ministre français de l’Intérieur, Jean-Louis Debré, à donner son feu rouge.

    « Comme il l’indique lui-même, l’intéressé est directeur du Centre Islamique de Genève, cet organisme est connu des services spécialisés de police pour être un lieu de rencontre des principaux islamistes européens et le point de convergence des circuits de financement », relève le Ministère de l’intérieur qui conclut :

    « (…) Ce refus d’admission s’inscrit donc dans un contexte spécifique, la personnalité de M. Ramadan son rayonnement intellectuel devaient être pris en considération alors que l’on assiste en France à une montée en puissance des groupes fondamentalistes dont la propagande menace gravement la cohésion sociale.

    Enfin – et quand bien même cet intellectuel ne pourrait être personnellement suspecté de sympathie pour la mouvance islamique prônant le recours à la violence – les attentats meurtriers dont la France a encore été récemment le théâtre, imposent aux autorités françaises un devoir de vigilance accru qui s’étend à tous les comportements susceptibles, directement ou indirectement, de contribuer au développement des thèses extrémistes sur le territoire français. »

    L’islam et la laïcité

    Pour Hani Ramadan, la motivation de ce ministère est un exemple navrant de confusion entre l’Islam et la violence intégriste.

    Le Centre Islamique a toujours clamé sa désapprobation devant les actes de terrorisme commis frauduleusement au nom de l’Islam. La religion musulmane n’a rien à voir avec de tels crimes. En outre, appartenant à une minorité religieuse qui vit dans un pays non-musulman, nous acceptons la laïcité telle qu’elle est pratiquée en Suisse et en France. Nous prônons une laïcité qui intègre tout en respectant les spécificités religieuses. Il est vrai que pour un musulman habitant dans un pays de l’Islam, la laïcité lui est une notion forcément étrangère, puisque, pour lui, Dieu se trouve partout et donc aussi au coeur de l’économie, du social et de la politique. Mais cela ne signifie pas que le musulman refuse les lois laïques dont un pays s’est librement doté. »

    « Quant au financement, nous avons, certes, organisé, publiquement des collectes pour aider des organisations musulmanes de bienfaisance, mais notre compétence en la matière s’est arrêtée là. Dans ce domaine, les établissements bancaires sont des lieux plus appropriés qu’un centre religieux qui a pignon sur rue! »

    La France avait pris une semblable décision contre le frère de Hani Ramadan, Tarik, en novembre 1995 mais elle l’avait levée en mai de l’an passé.  » En quoi mon cas est-il différent de celui de mon frère ? Cela reste un mystère « , réplique le directeur du Centre Islamique. Il appartient désormais au Tribunal administratif de Lyon d’annuler ou de confirmer le refus ministériel.

    Incohérence

    Chaque pays est libre de recevoir ou non des étrangers. Cela dit, l’interdiction signifiée par la France à Hani Ramadan frappe par son incohérence. Il y a quelques années, elle permettait aimablement à deux Iraniens de regagner leurs foyers au lieu de s’expliquer, devant la justice suisse, sur l’assassinat de Kazem Radjavi. Et maintenant, voilà qu’elle ferme sa porte à un imam suisse dont elle admet qu’il ne prêche pas la violence.

    Cela signifie donc que le Ministère de l’intérieur transige avec les suspects de terrorisme mais refuse d’affronter les orateurs de l’Islam.

    Belle prime donnée à la force brutale.


    Jean-Noël Cuénod

    Tribune de Genève, le 15 avril 1997

  • L’Islam et les Lumières

    Lorsque, aujourd’hui, on évoque l’Islam, aussitôt se présentent à nos esprits les images d’un univers moyenâgeux où règnent encore des formes de despotismes religieux.

    « Intégrisme », « obscurantisme », « fanatisme », ces termes reviennent sans cesse sous la plume d’intellectuels occidentaux et de journalistes qui défendent d’autres valeurs, allant de la liberté d’expression aux principes de la Déclaration universelle des droits de l’honnne. Il s’agit tout simplement afin de ne pas perdre les acquis de la civilisation occidentale, afin de préserver ce qui n’a pu être obtenu qu’au prix d’une grande lutte confie l’obscurantisme religieux, de prévenir la « menace islamiste » venue d’un Orient dépassé.

    La Renaissance, le cartésianisme, les Lumières, les institutions laïques, tels sont les jalons de ce dur combat qui n’a eu d’autre objectif que de libérer la raison, et de rendre l’homme enfin maître de sa destinée, en écartant le dogmatisme religieux. Nous goûtons à présent les fruits de cette longue marche vers la Liberté. Nous en sommes les héritiers. Toute notre culture est fondée sur le sentiment de cette conquête. Nous l’enseignons dans les écoles, les collèges et les universités.

    Nous en érigeons les principes absolus comme étant le modèle nécessaire que d’autres cultures, d’autres civi1i1sations attardées devront tôt ou tard mettre en application. D’où notre émotion et nôtre soutien aux « intellectuels » d’origine musulmane, qui osent remettre en question les principes de l’Islam, qui osent réclamer la venue d’un « Vo1taire arabe », d’un « Rousseau persan », ou d’un « Sartre berbère ». C’est à ce prix que les nations musulmanes, sous-développées et ignorantes, parviendront à s’élever à notre degré de civilisation.

    Mais voici qu’une voix – la voix de l’Islam – se fait entendre pour ne dire qu’un mot « Supercherie. » Cette voix s’exprime clairement et sans détour pour affirmer que l’exemple occidental n’est pas nécessairement le bon, et que le « nouvel ordre mondial » est orchestré par des irresponsables politiques, et qu’en aucune façon nous ne pouvons imaginer une gestion de notre planète plus désastreuse que celle que mène l’Occident.

    Nos idéologies progressistes et nos prétendues Lumières empêchent-elles l’exploitation de l’homme par l’homme, le. culte de l’argent le sacrifice de peuples entiers, la misère grandissante et l’endettement du tiers monde, la course folle aux armements, la destruction progressive de notre environnement, le développement d’épidémies comme le sida, que favorisent le laxisme et l’absence de valeurs et de références ? Le fond commun de ces idéologies se résume en une seule phrase :

    user et abuser des biens terrestres, jusqu’à la corruption de l’espèce humaine et la dégradation de ses ressources naturelles.

    Cette voix de l’Islam nous rappelle que foi et raison, science et religion ne sont pas incompatibles. Une civilisation brillante s’est développée aux premiers temps de l’Islam, qui de Cordoue à Bagdad, a vu s’ouvrir de florissantes universités. Médecine, astronomie, chimie, mathématiques, géographie, histoire, philosophie, sociologie… il n’est pas un domaine de connaissance qui ne doive son essor prodigieux à l’Islam et à ses savants.

    Le même langage

    Cette voix nous rappelle surtout qu’il ne faut pas confondre le monothéisme authentique et les mythologies. Le monothéisme a permis en effet à l’homme de se débarrasser des superstitions qui empêchaient et entravaient le déploiement de sa raison et de sa compréhension du monde. Lorsqu’il a reconnu le Dieu unique, alors les idoles, les intermédiaires et les puissances aveugles de la nature se sont évanouis. Lorsqu’il a reconnu que Dieu est seul le créateur, l’univers lui est apparu comme étant entièrement soumis à la loi divine. Les êtres et les choses parlaient donc tous le même langage. Langage qu’il avait, lui, grâce au don de l’intelligence, la vocation de déchiffrer. A l’origine, le monothéisme, loin de s’opposer à la science, en a été le premier fondement.

    Ce dynamisme du monothéisme ainsi que cette ouverture sur le monde matériel et sur le progrès scientifique, constituent les deux marques distinctives de la civilisation musulmane. Elles permettent ainsi aux homme de vivre dans un équilibre constant qui préserve leurs intérêts vitaux sans perdre de vue leur finalité spirituelle. Equilibre essentiel que l’Occident a rompu, en excluant de ses réformes concrètes la dimension religieuse.

    Gardons-nous donc, lorsque nous évoquons l’Islam, de l’analyser et de l’observer à travers le prisme déformant de notre culture et de nos concepts réducteurs. Qui parle d’obscurantisme ? Il n’y a pas eu d’affaire Gallilée le en terre d’Islam. On y considérait la science comme une forme d’adoration, puisqu’elle n’est autre chose qu’une « lecture de l’univers » et du grand livre de la création.

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Tribune de Genève, le 15 avril 1997

  • L’islam et la tolérance : à propos du foulard islamique.

    Nombreux sont ceux qui se sont exprimés sur la question du foulard islamique ces derniers temps, afin de défendre ou d’attaquer la jeune institutrice musulmane qui est à l’origine de la polémique.

    Tous ceux qui ont pris position contre, ont évoqué le drame que vivent des femmes à l’étranger obligées de se plier au lourd carcan de la religion.

    L’argument de la « réciprocité » est revenu également sans cesse : pourquoi tolérer en Suisse les musulmans et leurs pratiques religieuses, alors que ceux-ci dénigrent le christianisme dans leurs pays ? D’autres enfin se sont présentés comme les ardents défenseurs de la laïcité, qui a tout de même permis d’étouffer dans la plus grande partie du monde occidental la voix du fanatisme religieux. Pourquoi revenir en arrière, et accorder aux musulmans de mépriser les principes républicains ? Le voile est ainsi perçu comme une tache criante sur la page vierge du sécularisme.

    A tous ceux-ci qu’il nous soit permis de répondre en ces termes :

    Premièrement, il nous semble que deux catégories de femmes sont à plaindre dans une même mesure : celles qui ne portent pas l’islam dans leur coeur, et que l’on contraint à porter le voile. Et celles aussi qui portent l’is1am dans leur coeur, et que l’on contraint à ôter le voile. Nous vous signalons à titre d’exemple qu’à l’heure où des touristes européens promènent leur nudité sur les plages tunisiennes, des femmes musulmanes pratiquantes sont sommées par les autorités de ce pays d’enlever leurs foulards. Celles qui résistent sont parfois incarcérées, voire torturées. D’autre part, le cas des talibans en Afghanistan n’a rien à voir avec les prescriptions coraniques, qui n’interdisent pas à la femme de travailler, et même de s’investir politiquement et socialement à l’extérieur de son foyer. De plus, Madame Lucia Dahlab, institutrice musulmane ne demande justement qu’une seule chose : le droit d’exercer sa profession en respectant les principes de sa religion, qui ne sont pas incompatibles avec la laïcité.

    Deuxièmement, si l’on excepte les lieux saints de la péninsule Arabique, on trouve partout des églises et des synagogues en terre d’islam. A titre d’exemple, Le Caire seul abrite un nombre considérable de lieux de culte, et défend le patrimoine culturel des chrétiens d’Egypte, dont la richesse architecturale est le témoin d’une brillante civilisation. Croix et statues de saints dominent depuis des siècles le fronton de certains monuments, au coeur même de cette cité musulmane, alors que l’islam interdit à ses adeptes ce type de représentations.

    L’islam cependant ne recommande pas seulement de « tolérer » et de respecter le non-musulmans . le Coran, de façon très explicite, affirme : « Dieu ne vous défend pas d’être bienfaisants et équitables envers ceux qui ne vous combattent pas dans la religion et ne vous chassent pas de vos demeures. Dieu aime ceux qui sont équitables ».(60-8). En d’autres termes, la bonté, la charité, la justice et l’amabilité sont les sentiments que tout musulman doit manifester vis-à-vis de ses semblables. Quant au verset que certains ont cité : « O vous qui croyez ! Ne prenez pas pour « amis » les juifs et les chrétiens » (5-51), il s’agit en fait d’une traduction erronée. Le mot arabe awlyâ signifie ici « alliés », et non pas « amis ». Ce qui veut dire que les croyants ne doivent pas établir lâchement un alliance avec une nation, juive ou chrétienne, alors que celle-ci les agresse injustement. Ailleurs, le Coran le souligne : « Dieu vous défend seulement de prendre pour alités (awliyâ) ceux qui vous combattent dans la re1iglon, qui vous chassent de vos demeures et qui contribuent à votre expulsion » (60-9).

    A moins qu’à ne s’agisse de légitime défense, jamais l’islam n’encourage la violence, ni dans le cas d’un meurtre, où la loi coranique offre la possibilité de pardonner au criminel (Coran, 2-l78) ; ni vis-à-vis des femmes, que le Coran recommande de traiter avec la plus grande bonté (4-19). On ne devrait en principe jamais citer le Coran en se servant de traduction douteuse.

    Enfin, il existe un fanatisme laïc, tout comme il existe un fanatisme religieux. Ceux qui désirent bannir de l’espace scolaire ou public tout signe qui rappelle l’existence de Dieu et d’un ordre transcendant devraient s’interroger pour savoir si leur attitude ne relève pas elle aussi d’une forme de dogmatisme, et si en imposant leur point de vue, il ne tombe pas dans le piège qu’ils prétendent éviter. Ils finissent ainsi par se donner un pouvoir qui n’appartient qu’à Dieu seul. On chasse alors les croyants pratiquants, comme jadis les inquisiteurs chassaient les sorcières. La psychose de l’invasion musulmane s’installe. On croit deviner dans le voile les indices d’une peste qui menace de contaminer la région, et de dévoyer l’esprit de nos écoliers. Comme si le fait de préserver nos enfants de la religion était un signe de santé intellectuelle et morale !

    On comprend que dans un tel climat, nos politiciens plus soucieux de conserver leur électorat que de défendre sainement les droits de l’homme, aient finalement considéré qu’il n’y a aucun mal à interdire la liberté d’expression religieuse, à forcer la conscience d’autrui en brandissant, au nom de la sacro-sainte laïcité, la menace d’une expulsion.

    Mesure ataturkienne, moyenâgeuse et rétrograde qui ne fit pas honneur à notre cité.


    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Tribune de Genève, le 13 décembre 1996

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