Centre Islamique de Genève

104, rue des Eaux-Vives 1207 Genève – SUISSE –

Catégorie : Archives

  • « Dialogue de civilisations »

    La Tribune : Hani Ramadan, êtes-vous prêt à admettre que la liberté d’expression à des limites et que vous les avez franchies ?

    HR : Il est incontestable que la liberté d’expression ne peut être absolue, même dans un Etat de droit. Le vrai problème, c’est de déterminer ces limites. Cette affaire a mis en évidence que non seulement les choses n’étaient pas claires pour le corps enseignant, mais aussi pour les représentants directs de l’autorité scolaire. Je demande donc qu’un réel débat démocratique s’instaure autour de cette question. Je suis prêt à admettre des restrictions pour autant qu’elles soient déterminées pareillement pour tous.

    La Tribune: Défendez-vous toujours la lapidation ?

    HR : Dans mon article, il ne s’agissait pas de faire l’apologie de la lapidation, mais de chercher à comprendre pourquoi la Bible, comme les sources musulmanes, comprennent des lois –abrogées ou non – d’une telle sévérité. Lois qui concernent aussi bien l’homme que la femme adultères. Je répète qu’il n’a jamais été question d’appliquer ces lois dans le contexte actuel, et que je me suis opposé à cette sentence contre Amina et Safiya au Nigeria. Je suis un simple croyant qui considère que la Torah, l’Evangile et le Coran sont, à l’origine, d’authentiques révélations divines. Ai-je le droit d’exprimer, en dehors du cadre scolaire, comme n’importe quel citoyen, de telles convictions ?

    La Tribune: Bien qu’ordonnant votre réintégration, la Commission de recours du personnel enseignant a estimé que vous avez défendu des valeurs contraires à celles que doit représenter un fonctionnaire de l’Etat. Qu’en pensez-vous ?

    HR : Je dois d’abord saluer le travail remarquable et minutieux des juges du Tribunal administratif de Genève, qui ont bien vu le caractère excessif des mesures prises à mon encontre. Je pense qu’aujourd’hui, nous en sommes aux premiers balbutiements du dialogue des civilisations. Dans mon enseignement, devant mes élèves, j’ai toujours donné à ceux-ci une liberté de pensée telle qu’ils parviennent à se construire, à forger leur propre personnalité. Pas question un instant de prosélytisme, et cela est apparu clairement dans les procédures. En dehors de ce contexte, j’invite chacun à mieux comprendre l’autre : les musulmans respectent les droits humains.  Mais ils vivent aussi avec cette conviction intime que Dieu à des droits sur l’homme.


    Propos recueillis par la Rédaction
    La Tribune de Genève, 6 avril 2004

  • Ahmad Yassine, le message de toute une vie

    Afin de justifier le meurtre odieux du Cheikh Ahmad Yassine, le Ministre de la défense israélien n’a pas hésité à affirmer qu’il était le « Ben Laden palestinien ». Cette comparaison est d’autant moins admissible que le mouvement Hamas avait à plusieurs reprises condamné les attentats du 11 septembre 2001. Tout comme Ahmad Yassine lui-même avait exhorté les Palestiniens à ne rien entreprendre en dehors des territoires qu’il estimait occupés. Quant aux attentats contre les Israéliens, il les justifiait en répétant que le « Hamas n’arrêterait ses attaques qu’à la condition que l’armée israélienne cesse de tuer des femmes, des enfants et des civils innocents ».


    Né en 1936 à Majdel, près d’Ashkélon, Ahmad Yassine a vécu la tragédie du peuple palestinien depuis ses débuts. En 1948, son village, comme beaucoup d’autres, est anéanti par les forces juives. Dès les années cinquante, des lois foncières pour la judaïsation des terres confisquées aux Palestiniens ont permis de « légaliser », entre 1950 et 1966, la destruction de 415 villages palestiniens. Enfant, Ahmad Yassine a donc connu la terreur et la domination sioniste avec son cortège d’atrocités. Veut-on le témoignage d’un Palestinien chrétien sur l’exode de 1948 ? « Il nous ont mis en rang et ont commencé par fouiller chaque personne (….) Puis il nous ont obligés à avancer. Beaucoup de familles furent séparées. Je me souviendrai de cette journée toute ma vie (….) Trente mille êtres humains fuyant, pleurant, criant d’horreur. J’ai vu des enfants, des jeunes gens, des vieillards tomber pour ne plus se relever ! » (Georges Habache, dans Israël et les Arabes : la guerre de 50 ans, de l’auteur israélien Aron Bregman, Fayard, 1998).


    Ahmad Yassine a très vite compris que non seulement la communauté internationale ne ferait rien concrètement pour secourir les Palestiniens contre leurs agresseurs (hélas, le temps lui a donné raison), mais encore que les différents gouvernements israéliens ne restitueraient jamais la moindre parcelle de Jérusalem. Pour lui, les années ne pouvaient justifier l’injustifiable, ni légaliser une appropriation illégitime. Ne dépendant pas des lobbies américains ni de près ni de loin, considérant la démission des nations européennes devant les transgressions continuelles dont son peuple était l’objet, Ahmad Yassine n’avait pas besoin de cacher sa position : Israël devait disparaître parce qu’Israël est né dans la violence et ne cesserait jamais sa politique de colonisation.
    Position extrême pour nous qui vivons bien chez nous, et conduisant à un engagement extrême. Mais l’objectivité la plus élémentaire nous conduit à interroger les faits avant de juger l’homme. Il nous est si facile de proposer des solutions admirables et de verser dans un certain angélisme. Il nous est si facile d’effacer d’un grand trait de plume des décennies d’une histoire sombre, et de prétendre à un avenir radieux en découpant sur le papier l’avenir d’un peuple déchiré. Nous parlons de paix à l’heure même où l’on tue, où l’on détruit des maisons, où l’on emprisonne et où l’on étouffe dans la bande de Gaza une communauté bafouée et abandonnée aux exactions d’une armée dont on connaît les méthodes.


    Aujourd’hui, les Palestiniens pleurent par centaines de milliers le Cheikh Ahmad Yassine. Demain, les grandes nations civilisées pourront reprendre leur refrain sur le caractère odieux des attentats.  Des images sanglantes leur donneront raison. En attendant, elles n’auront rien fait, fidèle à leur veulerie, pour arrêter la folie meurtrière de Sharon. Et que l’on ne nous dise pas que tous sont pareillement victimes de la spirale de la violence, comme s’il s’agissait d’une fatalité. Il n’y a pas de fatalité. Il y a des criminels qui méritent d’être jugés. L’aventure sioniste s’est traduite par l’agression de tout un peuple. Et tant qu’il n’y aura pas de réparation réelle pour tous ces crimes, la résistance, d’une manière ou d’une autre, se poursuivra.


    C’est le message de toute une vie.

    Hani Ramadan

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    24 heures, l’invité, 31 mars 2004

  • Muhammad, sa simplicité

    Muhammad fut une personne très simple durant toute sa vie. Il ne faisait pas de manière et était simple dans ses habitudes. Même lorsqu’il était chef d’Etat, il mangeait ce qu’on lui donnait, portait des habits grossiers, et s’asseyait à même le sol sans protection, ou sur un tapis sans aucune hésitation, qu’il fût seul ou en présence d’autrui. Il mangeait du pain fait de farine grossière et il lui arrivait même de se nourrir uniquement de dattes des jours durant. Il portait des vêtements simples et n’aimait pas l’étalage ni l’exposition. Il aimait la simplicité dans toutes choses.

    Les biens de ce monde terrestre avaient peu d’importance pour le Prophète. Ibn Masʿûd rapporta que le Messager de Dieu dormit sur une natte faite de roseaux si bien que ces flancs en portaient les marques lorsqu’il se réveilla. Il dit : « Ô Messager d’Allah ! Tu aurais dû nous demander d’étendre quelque chose de plus doux sur cette natte pour toi. » Le Prophète répondit : « Qu’ai-je à faire de ce bas-monde ? Je suis dans ce monde tel un cavalier qui se repose un moment à l’ombre d’un arbre, puis qui se lève et s’en va. » [1]

    ʿUbayd Allâh Ibn Muhsin rapporta que le Messager de Dieu dit : « Celui d’entre vous qui se réveille le matin en sécurité parmi les siens, ne souffrant d’aucun mal dans son corps et possèdant la nourriture de sa journée, c’est comme si l’on avait mis tous les biens de ce monde en sa possession. » [2] Abû Hurayrah rapporte que le Messager de Dieu dit : « Regardez ceux qui sont plus bas que vous et ne regardez pas ceux qui sont plus haut. Cela est plus à même de vous éviter de mépriser le bienfait de Dieu à votre égard. »

    Le Prophète s’abstint de mener une vie fastueuse. Il portait souvent des vêtements usés. Son lit était parfois constitué d’une couverture rêche, parfois d’une peau fourrée de fibres de palmiers, et parfois de tissu usagé. La neuvième année de l’Hégire, lorsque l’État islamique s’étendit du Yémen à la Syrie, son chef ne possédait qu’un lit et une outre. ʿÂ’ishah rapporta que lorsqu’il mourut, il n’y avait rien à manger dans la maison, excepté un peu d’orge.

    Une fois, ‘Umar entra dans la maison de Muhammad et observa l’état de l’ameublement. Muhammad lui-même ne portait sur lui qu’un drap pour couvrir la partie inférieure de son corps. Il y avait un simple lit avec un oreiller rempli de fibres de noix. D’un côté de la pièce, il y avait un peu d’orge et dans un coin, près de ses pieds, il y avait une peau d’animal. Il y avait quelques peaux suspendues près de son lit. ʿUmar raconte qu’à la vue de cet ameublement, il eut les larmes aux yeux. Le Messager de Dieu l’interrogea sur la raison de son chagrin. Il répondit : « Ô Messager d’Allah ! Pourquoi ne devrais-je pas pleurer ? Les cordes du lit ont laissé des marques sur ton corps. Cette petite pièce qui contient tous tes meubles, je peux en voir la totalité d’un seul coup d’oeil. L’Empereur byzantin et l’Empereur perse jouissent d’une vie luxueuse tandis que toi, le Messager d’Allah et l’Élu, tu vis ainsi. » Il répondit : « Ô Ibn Al-Khattâb ! N’es-tu pas satisfait qu’ils choisissent ce monde et que nous choisissions l’Au-delà ? » [3]

    En résumé, Muhammad menait et appréciait cette vie simple. Il enseigna à ces Compagnons, par son exemple personnel, de ne pas faire montre d’ostentation et de matérialisme.

    P.-S.

    Traduit de l’anglais du site Islamonline.net.

    Notes

    [1] Conférer le registre d’Ibn Masʿûd dans le Musnad de Ahmad. Ndlr

    [2] Hadîth rapporté dans les Sunan d’At-Tirmidhî et les Sunan d’Ibn Mâjah. Ndlr

    [3] Extrait d’un hadîth du Sahîh de Muslim, dans le chapitre du divorce. Ndlr

  • À mes sœurs féministes

    Mesdames,

    La Coordination Laïque et Féministe milite ardemment contre le voile parce qu’il symbolise pour ses membres une forme d’humiliation de la femme réduite à un objet. Pourtant, vous devez savoir qu’il s’agit non pas d’un signe ostentatoire, mais d’une obligation religieuse. Vous devez réaliser qu’obliger une musulmane à abandonner son foulard aux portes d’un établissement scolaire, est équivalent pour elle à la forcer à boire de l’alcool, comme condition de son intégration. C’est exactement ainsi, du fait de ses convictions et de ses croyances, qu’elle peut percevoir intimement la chose. Et cela, reconnaissez-le, est odieux.

    Toutes les instances officielles musulmanes que le gouvernement français a interrogées ont clairement déclaré que le voile est une prescription religieuse inscrite dans le Coran et la Sunna. La Constitution française respecte et défend la liberté de culte et de croyance. Interdire le voile, c’est donc trahir un acquis de civilisation qui a fait de la France un pays phare pour l’ensemble des nations. Le débat autour du foulard a malheureusement fini par inverser les rôles. De partout en effet, on dénonce la position de l’Élysée et la loi votée par l’Assemblée nationale. En Grande-Bretagne, aux États-Unis, en France aussi, des voix qui ne sont pas musulmanes s’élèvent pour refuser une mesure perçue nécessairement comme discriminatoire à l’encontre d’une communauté.

    On a l’impression que le champ culturel des Français est aujourd’hui envahi par une libre pensée qui refuse tout simplement la présence visible de la foi dans l’espace scolaire. Beaucoup de responsables juifs et chrétiens se sont joints aux musulmans pour rappeler les bienfaits d’une laïcité ouverte. Dans la laïcité sacro-sainte de combat au contraire, il y a une forme d’intransigeance qui contredit les principes d’égalité et de liberté, parce qu’à l’évidence, Mesdames, le cri que vous lancez revient à dire à celle qui a choisi de pratiquer entièrement l’islam en portant le voile : « Tu es libre d’être libre à ma façon. » Vous ne défendez donc pas les libertés individuelles, mais votre liberté et les valeurs qui vous sont propres et que vous voudriez imposer à toutes. En vous rangeant sagement du côté du pouvoir et de la majorité bien-pensante, vous vous en prenez lâchement à des jeunes femmes pour les contraindre à renier leurs convictions intimes.

    De plus, le foulard n’est pas un signe d’infériorité du point de vue de l’islam. Nous réclamons une égalité des consciences, et non pas une égalité de façade. Il est des jeunes musulmanes qui aujourd’hui se déterminent contre l’avis de leur père et de leur entourage masculin en se couvrant les cheveux. La République se doit de défendre aussi ces citoyennes-là. Que fait-elle au contraire ? Elle cherche à les soumettre à un cruel dilemme : le voile ou l’instruction publique. Et parce qu’elles ne partagent pas vos idées, elles sont forcément manipulées par les barbus !

    Tout cela ne constitue en somme qu’une forme de dogmatisme obscurantiste des temps modernes. Le dieu qui érige les lois républicaines est désormais le dieu des sondages. Le droit et l’égalité sont interprétables à outrance lorsqu’il est question d’apaiser les craintes islamophobes. Les classes dirigeantes ne pensent donc plus en termes de références universelles, mais de perspectives électoralistes. La tyrannie du nombre est censée marginaliser les hérétiques et les exclus. Le dialogue avec les « islamistes » commence par la censure et l’interdiction de parole. Et finalement, sur le bûcher de vos ardeurs partisanes, vous n’aurez aucune pitié pour la musulmane pratiquante, votre sœur qui comme vous défend ses droits, et qui pleure en silence, déchirée entre sa foi et l’inconscience des hommes.

    Hani Ramadan
    Directeur du Centre Islamique de Genève
    Le Figaro, 5 mars 2004

  • Non, le voile n’est pas un signe de l’oppression

    France Soir a rendu compte des récentes manifestations autour de la question du voile, notamment en citant dans ses colonnes les propos de Nadia Amiri, déclarant : « Les jeunes filles qui ont manifesté se réclament d’une liberté qui arbore les signes de l’oppression. »
    Commençons par remarquer que le projet de loi proposé par la commission Stasi repose sur une forme d’hypocrisie qui cache très mal la volonté se s’en prendre à une seule communauté. Alain Duhamel, dans l’émission Cent minutes pour comprendre sur France 2 ce lundi 19 janvier 2004, a habilement interpellé Jack Lang sur la question : cette nouvelle loi ne viserait finalement que les musulmans, quelles que soient les justifications avancées par Monsieur Stasi ? Monsieur Lang a soigneusement évité de répondre, parce que cela est évident. Parler de signes ostentatoires ou ostensibles relève d’une généralisation qui ne nuira en aucune manière aux chrétiens portant une croix ou aux juifs rangeant leurs kipas. Car dans les deux cas, ces signes ne constituent nullement une obligation religieuse. Par contre, interdire le foulard, c’est s’en prendre directement et sans détour à une prescription religieuse, et donc, c’est violer l’intimité des consciences. C’est aller à contresens de la Déclaration des droits de l’homme et de la Constitution française qui prévoient les libertés de culte et de croyance. Comment peut-on en arriver là, sinon parce que l’opinion française est submergée par une vague d’islamophobie et s’imagine qu’en effaçant les signes, on efface aussi les dangers liés aux problèmes de l’immigration et du terrorisme.
    Autre hypocrisie : le voile serait un symbole d’appartenance religieuse. Or il n’en est rien : la musulmane qui porte le voile n’entend pas par là s’afficher. Dans les pays musulmans, des millions de femmes sortent voilées, et elles ne le font nullement par ostentation, mais uniquement pour obéir à une injonction divine. Si l’on respecte la femme, on doit aussi respecter ses choix, et non pas la mettre de force sous la tutelle d’une quelconque loi. Autant la République se doit d’accompagner celles qui sont contraintes de porter le voile, autant elle se doit de défendre celles qui veulent le porter. Toute prise de position à sens unique nous renvoie à une forme de dogmatisme qui contredit la signification profonde de la laïcité.
    Autre hypocrisie encore : le Président Chirac soutient le projet de loi, parce que le degré d’une civilisation se mesure à la façon dont les femmes sont traitées. Bravo. Mais dans le contexte, cela sous-entend que le foulard islamique infériorise la femme, et exprime une inégalité des sexes inacceptable. Question aux classes dirigeantes dominées par les sondages : Et si l’avilissement de la femme résidait plutôt dans la prostitution que la République autorise ? Ou dans l’exploitation dégradante de son corps livré aux appétits malsains d’une horde d’hommes qui consomment à fortes doses, sur grand écran ou dans des lits de hasard, les femmes dites libérées ?
    L’islam est la religion de la pudeur. La femme en islam a une valeur inestimable. Elle est la perle qui illumine le foyer et la société. Une perle que l’on protège dans un écrin de velours, et que l’on tient à l’abri des privautés. C’est une autre philosophie, une autre façon de voir les choses. Difficilement compréhensible certes pour des communautés déchristianisées qui considèrent qu’il est parfaitement normal de multiplier les partenaires. Un peu comme l’on se passe une pièce de cent sous.
    Non, Madame Nadia Amiri, la liberté ne se limite pas à votre seule façon occidentalisée de voir les choses. En prétendant interdire le voile à l’école contre la volonté de celle qui le porte librement, c’est vous qui rejoignez les rangs de l’oppression. En islam, l’être humain n’est réellement libre – homme ou femme – qu’à partir du moment où il se soumet entièrement à Dieu, et à Dieu seul. S’il l’oublie, il se tourne inéluctablement vers des idoles. Et l’une d’entre elles s’appelle la tyrannie des hommes. La femme qui choisit de porter le voile est persécutée aujourd’hui en Tunisie, et exclue des universités de Turquie. Cependant, loin d’être manipulée, elle résiste autant que vous et souvent contre des hommes, mais pour des valeurs qui vous sont étrangères. Nous aimerions qu’en France, on se ressaisisse en défendant le principe d’une laïcité réellement ouverte. Nous devons y respecter le judaïsme, comme le christianisme, comme l’islam et la libre pensée. Et l’école qui prépare de futurs citoyens, plus que tout autre espace républicain, ne saurait devenir le lieu de l’exclusion et du rejet de la différence. 

    France Soir, Tribune Libre

    3 février 2004

  • Lettre ouverte à Monsieur Sarkozy

    Monsieur,

    Je ne reviendrai pas sur les détails du débat, proposé par France 2, qui vous a opposé à mon frère. Ce dernier, je le pense, vous a clairement montré qu’il était un homme de dialogue avant tout.

    Mais puisque vous avez cru bon de consacrer une partie de cet échange à la question de la lapidation et de la condition des femmes maltraitées – en faisant ironiquement allusion à ma modeste personne- permettez-moi de vous reprendre sur ce thème et sur d’autres.

    Premièrement, jamais en effet je n’ai parlé de la « lapidation des femmes adultères ». L’article publié dans Le Monde en septembre 2002 donne au contraire l’exemple d’un homme, Mâ‘iz, qui était venu se livrer au Prophète de l’islam et qui avait volontairement subi cette peine. J’ai précisé dans le même article le caractère « dissuasif » et « pratiquement irréalisable » de ce châtiment. Soit donc vous n’avez pas lu mes propos, et dans ce cas il eût été préférable de vous taire, soit vous les avez lus, et dans ce cas votre diatribe réductrice qui consiste à focaliser la question sur la maltraitance des femmes relève de la diffamation et de l’hypocrisie. J’ajoute que je me suis toujours exprimé contre la lapidation d’Amina et de Safiya au Nigeria.

    Deuxièmement, vous osez réclamer des excuses à un homme qui a composé un texte dans lequel il ne se trouve pas la moindre trace d’antisémitisme. La vérité, c’est qu’il devient aujourd’hui de plus en plus difficile de critiquer ouvertement Israël, et de remarquer qu’un certain nombre d’intellectuels à la fois sionistes et laïques tiennent un double langage : le soutien implicite à un Etat qui méprise les droits humains, et qui s’est donné une légitimation religieuse, et l’exigence du strict respect d’une laïcité forcenée pour toutes celles et tous ceux qui veulent en Europe vivre selon les préceptes de leur religion.

    Monsieur Sarkozy, je vous demande solennellement de condamner la politique d’Ariel Sharon et d’affirmer la légitimité de la résistance palestinienne. Si vous ne le faites pas, alors vous êtes indigne des responsabilités politiques qui sont les vôtres, dans un pays -la France- qui fut celui de la résistance contre toutes les formes d’occupations et d’ingérences.

    Troisièmement, la Déclaration universelle des droits de l’homme, la Constitution française prévoient la liberté de croyance et de culte pour l’ensemble des citoyens. Obliger une musulmane à ôter son voile, Monsieur Sarkozy, est une infamie. Le viol même de la conscience d’autrui. Chacun doit être libre de vivre selon ses convictions, sans contrainte et sans exclusion.

    La laïcité n’est pas un concept fermé à l’origine, même s’il tend à le devenir hélas depuis le 11 septembre. Votre discours qui veut assimiler toutes celles qui portent le voile à des intégristes ou à des femmes manipulées, révèle votre profonde ignorance des valeurs de l’islam. Cette seule perspective, et vous en avez conscience, risque de vous faire perdre aux yeux des musulmans tout le bénéfice des efforts que vous avez consentis.
    Un bon musulman français, Monsieur le Ministre, n’est pas un musulman assimilé, mais un musulman intégré. On s’étonne de voir que la subtilité de cette distinction ait échappé à un esprit aussi perspicace que le vôtre, quand il le veut bien…

    En clair, votre devoir le plus élémentaire vous impose de ne pas confondre ce qui relève de la pratique pure et simple de la religion islamique, et ce qui relève de l’extrémisme et du terrorisme. Ce n’est pas le même champ de bataille, Monsieur Sarkozy, et nos drapeaux ne sont pas tachés du sang des enfants de Palestine.

     

    Hani Ramadan

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    24 heures – L’invité – 26 novembre 2003

  • Est-il permis à la femme musulmane d’ôter son voile en France ?

    Question

    Je voudrais savoir comment appréhender le problème du voile à l’école en France et en Occident de manière générale, et le fait qu’on y empêche les élèves musulmanes de respecter le port du voile alors qu’il s’agit pour elles d’un devoir religieux.

    Réponse du Conseil Européen de la Fatwâ et de la Recherche

    Le hijâb, c’est-à-dire le vêtement que la femme musulmane doit porter pour recouvrir son corps à l’exception de ses mains et de son visage – et ses pieds selon certaines écoles de jurisprudence -, est une obligation islamique qui ne fait l’objet d’aucune divergence.

    Son caractère obligatoire est établi explicitement dans le Coran, dans la Sunnah authentique et par le consensus de la Communauté musulmane, toutes écoles confondues. Aucune école de jurisprudence ne s’est distinguée des autres sur cette question, et aucun juriste n’a affiché la moindre divergence. La pratique musulmane l’a entériné pendant treize siècles jusqu’à la colonisation des pays musulmans. Cette dernière a alors imposé son lot de conceptions intruses, qui ont dévoyé la pensée des musulmans, et son lot de coutumes étrangères qui ont affecté leur comportement, et ce, jusqu’à l’avènement de l’éveil et du renouveau islamique. Les musulmans et les musulmanes ont alors retrouvé leur confiance en eux-mêmes et en leur religion et sont revenus librement à l’observance du voile par les femmes, jeunes et moins jeunes.

    L’avis que le CEFR retient et confirme est le suivant.

    Il ne fait aucun doute et il n’y a aucune divergence sur le caractère obligatoire du voile, au plan religieux, pour toute musulmane pubère. Suffit à cet effet la Parole de Dieu – Glorifié soit-Il : « Et dis aux croyantes de retenir leurs regards, de garder leur chasteté, et de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît et qu’elles rabattent leurs voiles sur leurs poitrines. » [1] ainsi que Sa Parole : « Ô Prophète ! Dis à tes épouses, à tes filles, et aux femmes des croyants, de ramener sur elles leurs grands voiles : elles en seront plus vite reconnues et éviteront d’être offensées. Dieu est Pardonneur et Miséricordieux. » [2]

    Du moment que cela constitue un devoir religieux pour la musulmane, il n’est pas acceptable – du point de vue de la religion, de l’éthique, de la coutume, de la loi et de la constitution – qu’elle soit contrainte de l’enlever, violant ainsi ses convictions et sa conscience.

    Et si une telle contrainte était admissible dans quelque pays, cela ne saurait l’être en France, pays dont la révolution avait pour emblème, et dont la république a pour fondement, les principes de liberté, d’égalité, de fraternité et de respect des droits de l’Homme.

    Tout être humain a le droit de respecter ses obligations religieuses, d’œuvrer pour obtenir l’agrément de son Seigneur et d’obéir à Ses commandements, sans que personne ne lui fasse subir de pression, matérielle ou morale, afin qu’il délaisse ses obligations. Il va sans dire que cela rentre dans le cadre de la liberté religieuse d’une part, et de la liberté individuelle d’autre part. Ces deux libertés font partie des libertés fondamentales spécifiées dans les constitutions modernes, dans les conventions internationales, et dans la Déclaration des Droits de l’Homme.

    Par ailleurs, la laïcité libérale – comme chacun le sait – n’est ni hostile, ni favorable aux religions. Elle adopte une position neutre à leur égard. Tout comme personne n’empêche celle qui le souhaite de porter une mini-jupe, une micro-jupe ou tout effet vestimentaire similaire, personne ne doit empêcher celle qui souhaite porter le voile de le faire. Autrement, la civilisation occidentale fonctionnerait avec deux poids et deux mesures, et pratiquerait le double langage.

    Il n’y a guère que la laïcité athée qui livre la guerre au sentiment religieux dans son ensemble et considère la religion, quelle qu’elle soit, comme l’opium des peuples.

    Enfin, l’affirmation de certains Français, selon qui le voile est un symbole religieux, est totalement fausse. Le symbole est un objet qui n’a pas de fonction propre, il est un emblème et une manifestation, comme l’étoile de David et la kippa pour les Juifs, ou le crucifix pour les chrétiens. Le voile, quant à lui, remplit une fonction connue, à savoir la couverture du corps et la pudeur.

    Malgré cela, personne n’empêche le juif de porter la kippa, ni le chrétien de porter la croix, ni le sikh de porter son turban. Pourquoi empêcherait-on uniquement la musulmane de porter son voile ?

    Nous demandons à la France, qui se targue d’être la mère des libertés, de respecter les convictions et les sentiments des musulmans du monde entier, et d’accepter la diversité culturelle et religieuse dans sa société, à l’instar de la civilisation musulmane qui a su faire une place à diverses religions, cultures et appartenances ethniques, chacune d’elles ayant apporté sa pierre à l’édifice comme en atteste l’Histoire.

    Nous nous adressons également aux dignitaires musulmans, aux religieux qualifiés, aux institutions scientifiques et religieuses, ainsi qu’aux instances islamiques reconnues dans les contrées musulmanes, afin qu’ils s’expriment franchement sur le statut juridique du voile pour la femme musulmane, qu’ils soient solidaires des musulmans en Europe de manière générale, et en France en particulier, et qu’ils invitent le monde civilisé à être solidaire de nos filles et à les soutenir.

    Et Dieu dit la vérité et c’est Lui qui guide vers la bonne voie.

    P.-S.

    Traduit de l’arabe du site Islamonline.net. La version originale est consultable sur archive.org.

    Notes

    [1] Sourate 24, An-Nûr, la Lumière, verset 31.

    [2] Sourate 33, Al-Ahzâb, les Coalisés, verset 59.

  • Notre ennemi, c’est le terrorisme d’Etat

    Le Soir a donné carte blanche à Monsieur Bernard Kouchner, qui s’est exprimé sur l’horrible attentat qui a emporté en Irak la vie d’un homme honnête et courageux, Sergio Vieira de Mello, ainsi que celle de ses  amis.

    Unanimement condamné, décrit comme un acte d’une barbarie sans précédent, on s’est jeté sur l’événement pour dénoncer une nouvelle fois l’oeuvre de «  l’extrémisme religieux » et des «fanatismes ». La description du carnage a permis également de renforcer l’idée que le monde libre se trouve face à un monstre qui lui voue une haine indescriptible.

    A-t-on le droit cependant d’avoir la mémoire aussi courte ?

    S’il est bien vrai, comme le dit Bernard Kouchner, que les émissaires de l’ONU « tentaient d’établir un dialogue, d’amorcer les réconciliations, d’empêcher tout fanatisme », et s’il est parfaitement exact qu’ils « voulaient donner aux Irakiens les clés de leur maison devenue démocratique », il convient de souligner que l’ONU a cautionné par sa présence sur le terrain une agression qu’elle n’avait pas consentie. On ne bâtit pas la démocratie par des actes militaires qui se moquent des démocraties. On ne construit pas la paix – mission essentielle de l’ONU – en se soumettant à la tyrannie des armes.

    Le terrorisme ne réside-t-il pas plutôt dans le fait d’envahir une nation, contre l’avis du Conseil de sécurité ? Le pouvoir américain, aidé de quelques roitelets et vassaux, n’a-t-il pas imposé sa guerre au reste du monde, et n’a-t-il pas en ce sens transgressé les règles du droit international ? Les envahisseurs ne sont-ils pas venus pour tout simplement voler le bien du peuple irakien ? Les faits n’ont-ils pas suffisamment démontré que Bush et Blair ont sciemment menti pour engager leur ignoble campagne ?

    En Irak, comme en Palestine et comme en Tchétchénie, il y a des agresseurs et des agressés. Il y a ceux dont on a volé les terres et que l’on a chassés de leurs maisons. Il y a ceux dont on a bombardé les villes et les habitations. Il y a ceux qui voient leur pays soumis à des forces d’occupation qui n’ont aucune légitimité, et qui ressentent jour et nuit cette humiliation.

    Lorsque des Etats reconnus par la communauté internationale se comportent en assassins, on finit toujours par trouver des compromis pour arranger les choses. S’ils tuent par milliers des musulmans, on oublie de compter les morts. S’ils décrètent un embargo contre l’Irak, dont la conséquence est le meurtre de centaines de milliers d’enfant -acte ignoble soutenu pendant des années pas l’ONU- on range bien vite ce triste épisode dans les registres oubliés de l’histoire. Et lorsque ces peuples oppressés choisissent de se défendre avec les seules armes dont ils disposent, leur action ne peut être que du « fanatisme » et du « terrorisme » ? A ce titre, la position de l’ONU, se pliant sagement aux bons vœux du pouvoir américain est absolument écoeurante et inadmissible. Il ne s’agit pas ici de justifier d’une quelconque façon la mort des innocents, mais de comprendre pourquoi on en vient finalement à de telles extrémités.

    Il est une vérité qu’il importe cependant de dire clairement, et tant pis si cela ne convient pas au langage « journalistiquement » correct  dont doit se parer un respectable quotidien : Bush, Poutine et Sharon sont des criminels de guerre. Le terrorisme qu’il vous est si facile de condamner n’est que la réponse au mépris affiché de la vie humaine et la conséquence de trop d’injustice.

    Le meilleur hommage que nous puissions rendre à Sergio Vieira de Mello et ses amis, c’est de rappeler qu’il ont été victimes, tout comme ces dizaines de jeunes militaires américains venus mourir en Irak, d’une administration de gangsters qu’il est impératif de conduire au Tribunal de la Hayes.

    Cela ne se fera pas. Parce que l’invasion de l’Irak marque un tournant de notre histoire, qui voit s’effondrer les valeurs humanistes que nous étions censés, en Occident, défendre contre la volonté de puissance des fascistes et de l’impérialisme.

    Dans les faits, nous avons définitivement admis les exactions sionistes, le martyre tchétchène et la démagogie de Bush.


    Le Soir (Belgique), Carte Blanche, 1er septembre 2003

    24 heures, l’invité, 30-31 août 2003

  • Irak : pour un « Congrès du Silence »

    La guerre contre l’Irak est ou était inéluctable. Nous en avions conscience depuis longtemps et nous savions parfaitement que rien ne saurait arrêter la détermination de l’administration Bush. Pourtant, la solidarité internationale contre cette mesure « illogique, illégitime et immorale », pour reprendre les expressions d’un député britannique opposé à Tony Blair, s’est manifestée de façon gigantesque : les attroupements populaires ont gagné la planète pour dire NON à l’agression du peuple irakien. Le Conseil de sécurité a bien rempli son rôle en soulignant que le travail des enquêteurs pouvait se poursuivre sereinement. Des hommes politiques ont affirmé haut et clair que rien ne justifiait une décision précipitée, que le processus de désarmement se réalisait en Irak normalement, conformément à la résolution 1441 de l’ONU. Beaucoup même ont eu le courage de dénoncer une forme d’impérialisme visant purement et simplement l’accaparement des ressources énergétiques de la région. Sur le terrain des faits, cette guerre illustre cependant à merveille l’échec évident de certaines valeurs de notre civilisation occidentale :

    La démocratie ? Elle est aujourd’hui sans voix, et déjà les peuples résignés ont admis qu’après tout, les massacres annoncés sont le prix à payer pour débarrasser le monde du dictateur Saddam Hussein. Finalement, la démocratie n’appartient plus aux peuples, mais aux puissants et aux manipulateurs qui savent s’en servir. C’est la grande leçon qu’il conviendra de retenir.

    Les droits de l’homme ? Ils sont bafoués et les résolutions de la communauté internationale ne sont que lettre morte devant l’usage de la force. À Davos, on a applaudi, debout, Collin Powell, alors qu’il était venu s’expliquer sur le projet américain. Cela, pendant que des mères irakiennes voyaient et voient encore leurs enfants mourir, victimes d’un embargo inhumain. Le plus dangereusement fascinant, dans cette affaire, c’est notre faculté de nous adapter à ce qui, il y a quelques années, était inimaginable.

    La laïcité ? Bush prie les mains jointes et prétend s’en prendre au diable en personne, alors qu’hier encore, l’Amérique soutenait le régime sécularisé du parti Baath contre la République islamique d’Iran.

    Et vous, qui reprochez aux musulmans leur « fondamentalisme » et « leurs lois barbares », tâchez donc de leur expliquer pourquoi le clan des faucons étasuniens a aujourd’hui les mains libres pour perpétrer de telles violations, en interprétant à sa guise le « droit international ».

    Vous qui reprochez aux « islamistes » la violence et le terrorisme, essayer de justifier un instant la terreur exercée par des Etats bombardant des villes et méprisant les vies humaines.

    Et vous encore, qui voyez dans l’islam une religion qui pousse au fatalisme, observez comment les « forces de progrès » et les Etats dits de droit sont paralysés devant le destin en marche, devant la toute-puissance des seigneurs de la guerre. Complices inavoués d’une économie de marché qui boit le sang des innocents.

    Comble de l’horreur, l’aide humanitaire s’organise, CICR en tête, et ces peuples martyrisés contemplent effarés le monstre hybride venu de l’Occident, qui tue et blesse d’une main, et de l’autre soigne déjà et guérit.

    Dès lors, puisque les protestations, les manifestations et les résolutions se sont révélées tout à fait inutiles, nous suggérons au plus grand nombre la tenue d’un rassemblement réunissant tous ceux qui s’estiment trahis : une sorte de congrès mondial du silence, pendant lequel aucun mot, aucune parole ne seraient prononcés. Les participants seraient surtout invités à se taire, la règle étant de ne rien dire qui soit effectivement réalisable pour arrêter la folie des hommes.

    Un silence nourrit de certitudes, avec seulement peut-être, en toile de fond, la rumeur lointaine des hurlements de ceux que l’on sacrifie et que l’on assassine.

    Un silence qui seul désormais nous épargnerait tant d’indécence et tant d’hypocrisie.

    Hani Ramadan

    L’invité, 24 heures, 20 mars 2003

    Le Nouvelliste, 24 mars 2003

    Le Temps, 24 mars 2003

  • Guerre et prophétie

    Dans un éditorial récent (Hebdo du 30 janvier 2003), Denis Etienne a relevé avec lucidité la seule perspective qui s’offre concrètement aux Quinze : celle d’une reconnaissance de la légitimité de l’agression militaire contre l’Irak dont vont se rendre coupables les Etats-Unis. Les huit dirigeants européens qui ont signé un texte de soutien à Bush ont évoqué les raisons suffisantes de cet alignement. C’est d’abord le partage transatlantique des mêmes valeurs : « démocratie, liberté individuelle, droits de l’homme et autorité de la loi ». C’est aussi la volonté de vaincre le terrorisme après le 11 septembre, et bien entendu de faire respecter la résolution 1441 de l’ONU. « Nous ne pouvons pas, disent-ils à l’unisson, laisser un dictateur violer systématiquement ces résolutions. Si elles ne sont pas appliquées, le Conseil de sécurité perdra sa crédibilité… »

    Le malheur est que ce discours ne peut convaincre personne : les Etats-Unis se sont eux-mêmes placés au-dessus de toute loi, et leur soutien inconditionnel à l’Etat d’Israël, qui viole systématiquement les résolutions de l’ONU, a depuis longtemps relativisé la crédibilité de cette vénérable institution.

    Le malheur est aussi que si la plupart doutent de la « mission civilisatrice de Washington », tout le monde est absolument certain de ses « intérêts économiques » dans une sale guerre dont on mesure par avance le désastre humanitaire qu’elle va engendrer.

    La vérité, il faut la percevoir dans la bouche d’un Prophète qui vécut au VII e siècle – pour autant que l’on soit encore capable d’écouter un autre son de cloche que celui que l’on veut bien entendre- et qui disait alors même que l’islam gagnait l’ensemble de la Péninsule arabique : « Peu s’en faut que les nations ne se jettent contre vous comme des mangeurs autour d’un plat. » Quelqu’un demanda : « Est-ce parce que nous serons peu nombreux ce jour-là, ô Messager de Dieu ? » Il répondit : « Au contraire, vous serez nombreux ce jour-là. Mais vous serez comme l’écume du torrent. En vérité, Dieu enlèvera du cœur de vos ennemis la crainte de vous, et il mettra dans vos cœurs la faiblesse. » Quelqu’un demanda : « Et qu’est-ce donc que cette faiblesse, ô Messager de Dieu ? » Il répondit : « L’amour de ce bas monde, et le fait de détester la mort. » (hadith authentique rapporté par Abû Dâwûd).

    Qui pourrait nier que cet avertissement du Prophète Muhammad traduit avec une précision admirable la situation présente : Une immense communauté trahie par des chefs d’Etats illégitimes, lâches et incapables de se défendre, et des nations enhardies prêtes à se mettre à table ?

    A méditer.

    Hani Ramadan

    L’Hebdo, 13 février 2003

⚠ SITE DE DÉVELOPPEMENT — cigdev.supor.me