On ne s’explique pas qu’une armée puisse autant faire souffrir des civils, alors que le monde entier est témoin de ces scènes de barbarie qui se répètent quotidiennement en Palestine. Bombardements, exécutions sommaires de la garde de Yasser Arafat, meurtres de gens de religions chrétienne et musulmane, obstructions à l’aide humanitaire, arrestations suivies d’humiliations et de tortures, destruction volontaire des infrastructures que l’Autorité palestinienne, soutenue par la communauté internationale, a mis des années à établir, mépris affiché des résolutions de l’ONU et des Conventions de Genève… rien ne semble être en mesure de contrer l’arrogance d’Ariel Sharon et de ses acolytes.
Plusieurs raisons ont été invoquées pour justifier de tels agissements : il faut mettre une bonne fois pour toute un terme au terrorisme. Arafat n’a pas fait son travail. Les attentats sanglants fournissent un excellent prétexte pour aller de l’avant. Mais en réalité, c’est exactement le contraire que l’on doit comprendre : les attentats sont la conséquence et non la cause de la colonisation continue de la Palestine. Sharon a résolument rejeté tous les plans de paix qui lui étaient proposés. Depuis toujours, soutenu par tous les fanatiques de l’extrême droite israélienne, il ne cache pas son intention d’étendre son territoire et de maintenir les Palestiniens dans des zones dominées par les colons et les militaires. Jamais il n’a été question pour Sharon de partager Jérusalem ou de reconnaître un véritable Etat palestinien. Inutile d’envisager un traitement équitable concernant le retour des réfugiés. En veut-on une preuve sans équivoque possible ? Le leader d’extrême droite Ephraim Eitam vient d’être nommé ministre sans portefeuille du Gouvernement d’union nationale de Sharon. Ephraim Eitam, qui préconise la fondation d’un Etat israélien aux frontières bibliques, et qui affirmait dans une interview donnée au journal Le Monde (6 avril 2002) : «Les Palestiniens des territoires auront tous les droits hormis la souveraineté, la citoyenneté et le port d’arme. A terme, la Jordanie deviendra l’Etat des Palestiniens.» L’étoile montante de l’ultranationalisme israélien n’est aucunement gêné lorsqu’il évoque sa conception universelle de la domination mondiale du peuple élu : «Nous croyons en l’existence du Maître du monde (….) Nous sommes seuls au monde à entretenir un dialogue avec Dieu en tant que peuple.» Demander aux Palestiniens de renoncer à leur résistance devant tant d’injustices – injustices qui sont la traduction dans les faits du fanatisme religieux protégé par la folie inhumaine de Sharon – c’est faire preuve d’une parfaite mauvaise foi.
Autre mensonge savamment entretenu par le bourreau sanguinaire : son combat est celui d’un Etat de droit contre le terrorisme, alors qu’Arafat est présenté comme «l’ennemi du monde libre». L’armée israélienne identifie son action à celle de la grande Amérique, à tel point que ses mesures de représailles contre ses prisonniers s’apparentent à celles prises par l’armée de Bush à Guantanamo : avant son départ, l’anti-mondialiste José Bové a pu voir ainsi plusieurs centaines de civils palestiniens agenouillés à même le sol, les yeux bandés avant d’être «interrogés». Suivant cette même logique aberrante, le Président américain avait dit comprendre les motifs qui ont entraîné cette invasion de la Palestine ! Il est vrai qu’il s’est ressaisi depuis par son appel au retrait israélien. En attendant, ces nuances dans les propos du chef de la Maison blanche ne démontrent qu’une chose : le gouvernement américain est l’allié objectif de l’agression sioniste conduite par Tsahal, qu’il somme hypocritement de se retirer des territoires tout en lui accordant les délais nécessaires pour perpétrer des massacres plus que prévisibles. Les critiques verbales ne sauveront pas les blessés que les militaires laissent mourir faute de soins ; elles ne rendront pas la vie à ceux et celles qui ont péri pendant la lamentable tournée de Colin Powell. Bush vient d’assurer, alors que le monde entier découvre avec horreur Djenine en ruine, que Sharon est «un homme de paix» ! Comble de l’infamie, l’administration Bush est décidée une nouvelle fois à opposer son veto à l’envoi d’une force d’intervention internationale.
Mais la palme de la dérision doit sans aucun doute être décernée à ce rapporteur spécial de l’ONU, qui observant les mauvais traitements infligés aux enfants et aux adolescents palestiniens, «demande aux autorités israéliennes qu’elles nomment elles-mêmes une commission d’enquête indépendante qui fasse des visites surprises dans les prisons où sont incarcérés ces adolescents.» (Pierre Hazan, Inquiétudes sur le sort des lanceurs de pierres détenus, in Le Temps, 28 mars 2002) Quelle idée magnifique ! Comme cela, nous sommes sûrs que les tortionnaires seront châtiés ! Qu’on ne s’y trompe pas toutefois, ce discours est bien celui qu’adressent implicitement tous nos dirigeants à l’Etat d’Israël depuis des années : «Nous voyons très clairement que votre armée massacre des Palestiniens de façon continue. Nous voyons que vous utilisez des missiles et des hélicoptères contre des innocents désarmés. Serait-il possible de mener une enquête afin de vous juger et de vous condamner ? Bien entendu, devant votre refus, nous n’insisterons pas.»
Il se peut qu’un jour le monde dit «libre et démocratique» se reprenne et condamne Sharon comme il se doit : non par des paroles et des remontrances indignées, mais par des actes clairs conduisant ce dernier au Tribunal de la Hayes. Alors on soulignera ses nombreux crimes, de Sabra et Chatila aux journées funestes de ses massacres perpétrés contre les populations palestiniennes. Cependant, la communauté dite civilisée lui aura laissé amplement le temps de s’en prendre aux musulmans, tout comme elle a agi avec Milosevic, reconnu pendant des années comme un interlocuteur autorisé alors même qu’il ordonnait le massacre des Bosniaques et des Kosovars.
Aujourd’hui, nous sommes las de cette justice à retardement, de la lenteur des réactions des instances dirigeantes lorsque c’est précisément le sang des nations dominées qui coule. Nous sommes las de cette hypocrisie généralisée, de cette barbarie à peine voilée qui fait de chaque citoyen du monde un spectateur paralysé devant la puissance des armées et l’arrogance des Etats dont la terreur n’est justifiée que parce qu’ils sont des Etats, alors que toute résistance qui émane des peuples martyrisés est aussitôt qualifiée de terrorisme. Nous sommes las du traitement médiatique des informations, conduit par des journalistes sans conscience qui osent encore parler «d’échanges terribles» et de «guerre entre Israéliens et Palestiniens», alors que dans les faits, une armée dont on sait depuis longtemps les méthodes impitoyables a les mains libres pour humilier à huis clos un peuple à sa merci. Nous sommes las de voir les juifs de tous pays rappeler au monde entier l’atrocité des exactions nazies d’il y a plus d’un demi-siècle – exactions que tous nous condamnons et dont nous connaissons l’horreur insoutenable – et réclamer à coups d’enquêtes historiques que justice soit rendue, alors que l’Etat hébreu nous donne impunément en direct et sur écran couleur une version tout aussi authentique de la barbarie dont les hommes sont capables !
Les Etats-Unis, l’Union européenne, les chefs d’Etats arabes inexistants, l’ONU, sont tous pareillement coupables d’avoir laissé Israël en venir à de telles extrémités. Crime d’autant plus odieux que tout le monde connaissait le passé d’Ariel Sharon. Il fallait donc s’attendre à tout cela. Mais les premiers responsables sont certainement ceux qui ont sciemment élu un criminel de guerre, pensant ainsi étouffer le juste combat des Palestiniens. Ces malheureux n’ont pas compris que Sharon est une calamité pour le peuple juif, bien plus que pour les musulmans qui pour de longues années encore, sont prêts au martyre.
Hani RAMADAN
Le Courrier, 22 avril 2002

