Les intellectuels, l’islam et l’Algérie.

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Le mois dernier, à Paris, un certain nombre d’intellectuels de tous pays ont débattu du lourd dossier de l’Algérie. La question centrale a été, bien entendu, de déterminer qui sont les commanditaires de la barbarie dont nous sommes les témoins passifs. Et la réponse fut on ne peut plus claire : Bernard-Henri Levy aussi bien que la députée Khalida Messaoudi ont désigné avec évidence les « islamistes » comme étant la principale cause du drame algérien.

Or, notre souci est de chercher à comprendre le fondement de positions si radicales. Car si les prétendus maîtres à penser de cette fin de siècle se livrent à des amalgames laissant supposer qu’un islam engagé conduit d’une façon ou d’une autre au terrorisme, ils ne remplissent plus vraiment leur rôle qui est d’éclairer l’opinion publique, non pas d’aviver les préjugés.

Bien sûr, les crimes à la hache, les femmes violées, les enfants égorgés, et ces images et témoignages que les médias nous transmettent jour après jour font naître en nous une indignation qui a toute sa raison d’être. Mais il s’agit précisément de savoir contre qui doivent se retourner notre dégoût et noire tristesse.

Laissons aux intellectuels et aux journalistes la responsabilité des expressions dont ils se servent pour avancer des explications psychiatriques douteuses, comme « la furie sadique des islamistes » , ou encore « l’inversion pathologique de l’islam ». Mais plus concrètement rappelons au moins quelques faits qui nous permettront de comprendre qui sont les coupables.

D’abord, ni Alain Finkielkraut, ni Bernard-Henri Lévy n’ont fait entendre leurs voix quand, en 1992, la démocratie fut bafouée en Algérie par un coup d’Etat militaire. Il est vrai que lorsque les élus soutiennent un projet de civilisation islamique – c’est-à-dire une perspective qui n’obéit pas nécessairement à la loi du marché occidental et ne sert pas forcément les intérêts des pays fortement industrialisés – la démocratie peut être remise en cause. L’exemple plus récent de la Turquie, dont l’armé gardienne de la laïcité (!) exerce des pressions contre les partis les plus populaires, ne trouble pas davantage les ardents défenseurs de la liberté.

Ces intellectuels n’ont pas fait entendre leurs voix lorsque le gouvernement algérien a exercé une répression atteignant les sommets de l’horreur. Ce sont des intellectuels aussi, des médecins, des écrivains, des femmes et des enfants qui ont été sauvagement assassinés. Mais ils ont été oubliés parce qu’ils défendaient la cause de l’islam. Pierre Sané, secrétaire général d’Amnesty International avait pourtant dénoncé, dans une interview au Monde, une pratique de « la torture qui tend à être systématisée » et relevé la multiplication des « exécutions extrajudiciaires ». Ce que nous observons aujourd’hui n’est que la résultante et l’extension de ces méthodes militaires abusives. L’avocat Ali-Yahyia Abdennour, président de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme, n’a cessé d’affirmer : « Nous sommes dans un Etat de non-droit. »

Non seulement, en effet, il faut admettre que le gouvernement algérien actuel n’a aucune légitimité, mais on doit souligner qu’il porte l’entière responsabilité de la situation présente. Qui donc a intérêt à ce que la violence se perpétue en Algérie ? L’armé, qui tire de ce climat de terreur le principe de sa légitimité. En barbouillant de rouge le visage des présumés « intégristes », elle affirme que sa présence est plus que nécessaire. Même s’il a été prouvé depuis qu’un grand nombre de ces crimes odieux ont été perpétrés par des militaires déguisés en barbus ! L’armé encore qui, au service d’une minorité corrompue, ne peut envisager un instant de revenir à un Etat de droit. Dans une saine démocratie, qu’adviendrait-il de ces chefs militaires qu’il faudrait juger un à un ? Nous sommes dans une situation de non-retour. Cette bite en avant autorise tous les excès et coûte énormément en biens et en vies humaines au peuple algérien. Certes, quelques groupuscules armés et fanatisés ont commis des atrocités, mais on ne peut en aucun cas attribuer ces méfaits au mouvement islamique dont les principaux leaders sont soit en prison, soit en exil. Il est donc surprenant que le pouvoir reproche aux « islamistes » les violences qu’il a lui-même provoquées par une politique déloyale. Le chaos est né en Algérie d’une injustice flagrante, et non pas des enseignements de l’islam, dont les valeurs sont la tolérance et le respect des droits de l’homme.

Et l’Occident, malgré les voix qui s’élèvent pour dénoncer le scandale, s’accommode économiquement de cette situation. Et nous savons tous parfaitement, depuis la guerre de Bosnie, mais aussi en Irak où des enfants meurent chaque jour des suites de l’embargo de la honte, que l’humanisme chez nous vient bien après l’or et les écus.

J’aurais aimé entendre un intellectuel européen dire seulement une fois ces vérités évidentes : l’Occident a failli en soutenant un régime militaire contre la volonté des Algériens. Lorsqu’un peuple se révolte et refuse la domination des tyrans armés, on ne doit jamais dire que ce peuple est fanatique. Confondre la résistance et le terrorisme, jouer la carte militaire contre celle de la démocratie, c’est peut-être notre manière à nous de rejeter l’aspiration légitime d’une nation dont la culture, l’identité et la vocation sont profondément ancrées dans l’islam.

Hani RAMADAN

Directeur du Centre Islamique de Genève

Tribune de Genève, le 1er mars 1998