La dégradation de la situation des droits de l’homme en Tunisie est une réalité que nul ne saurait mettre en doute, en dépit des dernières déclarations de M. Majed Nehmé, parue dans le Courrier du vendredi 16 avril 1999.
Si cet Etat policier respectait tant soit peu ses citoyens, personne ne songerait à dénoncer ouvertement les abus du pouvoir en place. Or, un nombre considérable de victimes , que l’on ne peut assurément pas accuser de collaborer avec des terroristes, subit une répression impitoyable dans ce pays.
Monsieur Majed Nehmé, qui est pourtant journaliste, se moque de ses lecteurs lorsqu’il affirme que l’on ne saurait trop reprocher à la Tunisie » quelque bavure de commissariat, quelque abus bureaucratique entre administrés et administration, comme on en déplore dans tant de grandes démocraties occidentales. » Il paraît hélas que les exactions commises par le gouvernement tunisien depuis des années contredisent les beaux discours des encenseurs de la dictature de Ben Ali.
Expliquez-nous pourquoi Monsieur Khémis Ksila, vice-président de la Ligue Tunisienne de Défense des Droits de l’Homme, licencié abusivement, a été condamné à trois ans de prison en février 1998, après que l’on ait confisqué son passeport.
Expliquez-nous pourquoi les rapports d’Amnesty International ont dénoncé à maintes reprises les pratiques barbares exercées dans ces prisons (voir en particulier : Tunisie, des femmes victimes de harcèlement, de torture et d’emprisonnement, MDE 30/02/93, Londres, 3 juin 1993).
Expliquez-nous pourquoi le Comité contre la torture (ONU) parle encore des » violations caractérisées, graves et systématiques » de ce régime. Pourquoi dans son dernier rapport, la Fédération Internationale des Ligues des Droits de l’Homme ( No 267-novembre 1998), sur 31 pages, expose avec des détails parfois insoutenables comment des détenus sont soumis à diverses formes de tortures : » Les séances de torture les plus courantes consistent en des coups assénés à un rythme progressif sur l’ensemble du corps et sur la plante des pieds par des matraques et des gourdins de tailles différentes plus ou moins imbibés d’eau, ou de tuyaux de caoutchouc. Le supplicié est suspendu et attaché à une barre de fer horizontale, les mains attachées derrière les genoux. Il est battu jusqu’à ce qu’il perde conscience ; il est alors remis sur pieds, puis la séance recommence, parfois assortie de brûlures à l’eau de Javel ou à l’éther sur les parties sensibles du corps, d’électrocution, d’immersion de la tête dans de l’eau mélangée à de l’urine, des excréments ou des produits chimiques, d’aspersion à l’eau bouillante, d’aspersion d’alcool et de mise à feu du système pileux. Des instruments sont utilisés pour blesser : chignoles, bouteilles. Les femmes sont étranglées avec des foulards et subissent les attouchements des policiers. Les sévices sexuels sont monnaie courante à l’encontre des hommes et des femmes, mis à nu… «
Nous pourrions citer ici quelques cas précis, parmi des centaines d’autres, pris sur une liste qui s’étend sur des pages et des pages, avec son cortège d’horreurs et d’atrocités (voir le Rapport de la FIDH). Nous ne le ferons pas par prudence, afin de protéger les familles prisonnières d’un système impitoyable.
Si le régime de Ben Ali est avec évidence condamnable, on ne comprend pas le manque de réaction de la communauté européenne face à une telle situation. Interrogé sur cette question par un journaliste du Courrier en décembre 1998, M. Kamel Jendoubi, porte-parole du Comité pour le respect des libertés et des droits de l’homme en Tunisie, a eu une réponse très claire : » L’Europe est égoïste et la situation en Tunisie l’arrange étant donné que les apparences sont sauves. » Ces apparences, en regard des réelles exigences de toute démocratie qui se respecte, confinent au ridicule : Ben Ali est élu en 1994 à 99,9% des voix. On reconnaîtra aux dictatures militaires le mérite de ne pas donner dans la nuance, et d’exprimer rondement par des chiffres une grossièreté qui est le propre de tous les Etats policiers.
Devant de telles aberrations et la résignation européenne, ce sont les journalistes qui devraient avoir le courage de réveiller les consciences, et d’opposer au silence complice la dénonciation de tous les abus. Ce sont eux qui devraient rejeter sans relâche tous les compromis inacceptables avec les Etats de non-droits, sur les plans politique, économique, voire touristique.
Prétendre par ailleurs que le régime tunisien ne s’est endurci que pour contrer la menace islamiste est un mensonge. Sous la poigne de fer de Ben Ali, ce sont depuis des années tous les mouvements d’opposition qui sont visés par les militaires. Malheur à celui qui ose défier le régime de Carthage en s’engageant politiquement. Monsieur Ahmad Manaï, candidat aux élections législatives d’avril 1989 et auteur du livre Supplice tunisien , préfacé par Gilles Perrault (éd. La Découverte, Paris 1995), a décrit de façon détaillée ses déboires politiques, allant des tortures les plus infamantes à l’exil en France. Cependant, ses tortionnaires l’ont poursuivi, n’hésitant pas à le rouer de coups : il fut hospitalisé dans la banlieue parisienne. Madame Louiza Toscane, militante de gauche vivant à Montreuil , et représentante de la FIDH, qui depuis des années se bat avec courage contre ces violations, est constamment l’objet de manœuvres d’intimidations et d’appels anonymes répétés. La terreur que veut imposer cette dictature s’étend ainsi bien au-delà de ses frontières. Un certain nombre de ressortissants tunisiens vivant en Suisse sont systématiquement arrêtés aux douanes lorsqu’ils passent leurs vacances au pays. A leur retour, on les menace en leur interdisant de fréquenter en Suisse les lieux où l’on critique et où l’on remet en cause le régime de Ben Ali.
Au vu de ces transgressions du droit international, peut-on légalement et légitimement soutenir cette » junte militaire « , serait-ce même par le maintien de relations diplomatiques ?
Il y a quelque temps, Monsieur Bertossa, notre Procureur général, avait fait honneur à la Suisse en se rangeant du côté des victimes chiliennes d’ Augusto Pinochet. Dans un Etat de droit en effet, on ne peut se contenter de bénéficier de certaines faveurs, en ignorant le reste de l’univers. Nous avons au contraire des valeurs à défendre devant toutes les autres nations, au-delà de nos intérêts économiques et surtout, au-delà des apparences.
Les Rédactions des différents organes de presse de Suisse devraient elles-mêmes se demander s’il est souhaitable de vanter la beauté des sites touristiques tunisiens, comme elles le font parfois, et d’en décrire les incomparables délices, alors qu’à quelques kilomètres sont étouffés dans la plus grande indifférence du monde, et dans le secret des prisons, les hurlements de ceux et celles que l’on prétend vainement réduire au silence, et qui ne se tairont pas.
» Assister au mal sans rien dire, disait Victor Hugo, c’est assister le mal . » Existe-t-il dès lors un seul argument qui justifie le silence complice de nos Etats ?
Hani RAMADAN
Directeur du Centre Islamique de Genève
Le Courrier du 22 avril 1999

