L’islam et la tolérance : à propos du foulard islamique.

863 mots
4–5 minutes

Nombreux sont ceux qui se sont exprimés sur la question du foulard islamique ces derniers temps, afin de défendre ou d’attaquer la jeune institutrice musulmane qui est à l’origine de la polémique.

Tous ceux qui ont pris position contre, ont évoqué le drame que vivent des femmes à l’étranger obligées de se plier au lourd carcan de la religion.

L’argument de la « réciprocité » est revenu également sans cesse : pourquoi tolérer en Suisse les musulmans et leurs pratiques religieuses, alors que ceux-ci dénigrent le christianisme dans leurs pays ? D’autres enfin se sont présentés comme les ardents défenseurs de la laïcité, qui a tout de même permis d’étouffer dans la plus grande partie du monde occidental la voix du fanatisme religieux. Pourquoi revenir en arrière, et accorder aux musulmans de mépriser les principes républicains ? Le voile est ainsi perçu comme une tache criante sur la page vierge du sécularisme.

A tous ceux-ci qu’il nous soit permis de répondre en ces termes :

Premièrement, il nous semble que deux catégories de femmes sont à plaindre dans une même mesure : celles qui ne portent pas l’islam dans leur coeur, et que l’on contraint à porter le voile. Et celles aussi qui portent l’is1am dans leur coeur, et que l’on contraint à ôter le voile. Nous vous signalons à titre d’exemple qu’à l’heure où des touristes européens promènent leur nudité sur les plages tunisiennes, des femmes musulmanes pratiquantes sont sommées par les autorités de ce pays d’enlever leurs foulards. Celles qui résistent sont parfois incarcérées, voire torturées. D’autre part, le cas des talibans en Afghanistan n’a rien à voir avec les prescriptions coraniques, qui n’interdisent pas à la femme de travailler, et même de s’investir politiquement et socialement à l’extérieur de son foyer. De plus, Madame Lucia Dahlab, institutrice musulmane ne demande justement qu’une seule chose : le droit d’exercer sa profession en respectant les principes de sa religion, qui ne sont pas incompatibles avec la laïcité.

Deuxièmement, si l’on excepte les lieux saints de la péninsule Arabique, on trouve partout des églises et des synagogues en terre d’islam. A titre d’exemple, Le Caire seul abrite un nombre considérable de lieux de culte, et défend le patrimoine culturel des chrétiens d’Egypte, dont la richesse architecturale est le témoin d’une brillante civilisation. Croix et statues de saints dominent depuis des siècles le fronton de certains monuments, au coeur même de cette cité musulmane, alors que l’islam interdit à ses adeptes ce type de représentations.

L’islam cependant ne recommande pas seulement de « tolérer » et de respecter le non-musulmans . le Coran, de façon très explicite, affirme : « Dieu ne vous défend pas d’être bienfaisants et équitables envers ceux qui ne vous combattent pas dans la religion et ne vous chassent pas de vos demeures. Dieu aime ceux qui sont équitables ».(60-8). En d’autres termes, la bonté, la charité, la justice et l’amabilité sont les sentiments que tout musulman doit manifester vis-à-vis de ses semblables. Quant au verset que certains ont cité : « O vous qui croyez ! Ne prenez pas pour « amis » les juifs et les chrétiens » (5-51), il s’agit en fait d’une traduction erronée. Le mot arabe awlyâ signifie ici « alliés », et non pas « amis ». Ce qui veut dire que les croyants ne doivent pas établir lâchement un alliance avec une nation, juive ou chrétienne, alors que celle-ci les agresse injustement. Ailleurs, le Coran le souligne : « Dieu vous défend seulement de prendre pour alités (awliyâ) ceux qui vous combattent dans la re1iglon, qui vous chassent de vos demeures et qui contribuent à votre expulsion » (60-9).

A moins qu’à ne s’agisse de légitime défense, jamais l’islam n’encourage la violence, ni dans le cas d’un meurtre, où la loi coranique offre la possibilité de pardonner au criminel (Coran, 2-l78) ; ni vis-à-vis des femmes, que le Coran recommande de traiter avec la plus grande bonté (4-19). On ne devrait en principe jamais citer le Coran en se servant de traduction douteuse.

Enfin, il existe un fanatisme laïc, tout comme il existe un fanatisme religieux. Ceux qui désirent bannir de l’espace scolaire ou public tout signe qui rappelle l’existence de Dieu et d’un ordre transcendant devraient s’interroger pour savoir si leur attitude ne relève pas elle aussi d’une forme de dogmatisme, et si en imposant leur point de vue, il ne tombe pas dans le piège qu’ils prétendent éviter. Ils finissent ainsi par se donner un pouvoir qui n’appartient qu’à Dieu seul. On chasse alors les croyants pratiquants, comme jadis les inquisiteurs chassaient les sorcières. La psychose de l’invasion musulmane s’installe. On croit deviner dans le voile les indices d’une peste qui menace de contaminer la région, et de dévoyer l’esprit de nos écoliers. Comme si le fait de préserver nos enfants de la religion était un signe de santé intellectuelle et morale !

On comprend que dans un tel climat, nos politiciens plus soucieux de conserver leur électorat que de défendre sainement les droits de l’homme, aient finalement considéré qu’il n’y a aucun mal à interdire la liberté d’expression religieuse, à forcer la conscience d’autrui en brandissant, au nom de la sacro-sainte laïcité, la menace d’une expulsion.

Mesure ataturkienne, moyenâgeuse et rétrograde qui ne fit pas honneur à notre cité.


Hani RAMADAN

Directeur du Centre Islamique de Genève

Tribune de Genève, le 13 décembre 1996