Une forme d’obscurantisme moderne

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Bien que l’on ait abondamment traité la question du foulard islamique ces dernières années, je me vois contraint de répondre à la ,lettre de M. Alfred Werner, parue dans « Le Courrier » du 26 juillet 1999 (La laïcité, conquête essentielle du XXe siècle, doit être défendue ).

Personne ne conteste ici le principe de la neutralité religieuse et confessionnelle de l’Etat. La vraie question est de savoir si l’idée « d’un pacte d’humanité qui transcende les particularismes avec leurs étiquettes et leurs confrontations idéologiques » signifie tout simplement l’exclusion de la différence, et le rejet d’une liberté essentielle que défend la Constitution helvétique : la liberté de croyance et d’expression religieuse. Si, pour vivre dans l’harmonie et la compréhension mutuelle, nous éprouvons le besoin de cacher absolument les signes de nos appartenances confessionnelles, cela veut dire que nous n’avons pas atteint le degré d’une civilisation respectable, où chacun apprend à connaître et comprendre les convictions de l’autre. Il y a, au contraire, une forme de dogmatisme réel à vouloir contraindre notre voisin à exister selon notre modèle, comme s’il était nécessairement le meilleur.

En outre, l’argument, de la « réciprocité » est parfaitement déplacé en la matière. Les musulmans et les musulmanes de Suisse sont les premiers à condamner les abus dont peuvent souffrir des minorités chrétiennes à l’étranger. M. Werner doit savoir cependant que l’islam n’est pas un pays, mais une civilisation et une culture. Parmi les musulmanes qui sont inquiétées parce qu’elles portent le voile, les premières sont des Suissesses de souche purement helvétique. Leur pratique n’a rien à voir avec les événements tragiques qui se déroulent en Asie ou en Afrique.

Elles ne demandent qu’une chose : que l’on respecte leur conviction religieuse. Et en cela, elles sont en plein accord avec les lois constitutionnelles de leur pays, qui est tolérant par principe.

Enfin, ce débat sur le foulard a déjà eu lieu dans la presse et les médias. J’ai toujours pu remarquer que les « fanatiques laïcs », mettaient en avant des arguments qui faisaient du voile le symbole de tous les abus, allant de l’islam intégriste à la condition humiliante de la femme en climat musulman. Ils projettent sur ce qui, finalement, n’est qu’une pratique religieuse prescrite par le coran, la vision étroite qu’ils ont d’une culture qu’ils ne connaissent pas.

Cette forme d’obscurantisme moderne nous laisserait parfaitement indifférents si elle ne se traduisait malencontreusement par les restrictions que l’on veut imposer aux musulmanes, contre leur liberté, au nom de la liberté.

Vous avouerez qu’on a vu mieux.

Hani RAMADAN

Directeur du Centre Islamique de Genève

Le Courrier du 10 août 1999