Chaque fois qu’un attentat à la bombe touche des innocents dans le monde, nous avons mille raisons d’être horrifiés et de nous révolter contre la sauvagerie humaine. En Algérie, la situation est telle que nous n’en finissons pas de fustiger la » barbarie islamiste « , puisqu’il est si aisé de désigner des coupables présumés dans un pays qui ignore la démocratie et les droits de l’homme. Nous sommes particulièrement sensibles au martyre des enfants : les drames des victimes de l’intolérance religieuse en Irlande du Nord, ou encore de la pédophilie en Belgique ont bouleversé toute la planète.
Nous ignorons, ou nous feignons d’ignorer que nous sommes aujourd’hui les acteurs vivants d’un système économique et politique planétaire, qui génère la mort et la souffrance de façon beaucoup plus odieuse et pernicieuse : ce ne sont pas moins de 4500 enfants de moins de cinq ans qui meurent chaque mois des suites de l’embargo imposé à l’Irak depuis la guerre du Golf.
Or, les conséquences d’une telle mesure, qui touche le peuple irakien bien plus que le régime dictatorial de Saddam Hussein, étaient non seulement prévisibles, mais aussi parfaitement calculées. L’ONU a décrété contre tout un peuple qu’il devait payer pour la folie meurtrière de son dirigeant.
En Irak, des enfants meurent chaque jour, l’abdomen gonflé, atteint par tous les maux de la terre. Des bébés deviennent aveugles, faute de soins et par manque de médicaments. Des mères effarées regardent leurs nourrissons périr lentement sur des lits d’hôpitaux insalubres que la médecine a déserté.
La prédiction américaine s’est entièrement réalisée. Avant l’expédition punitive contre le dictateur de Bagdad en 1991, le gouvernement des Etats-Unis avait clairement énoncé par la bouche de son secrétaire d’Etat James Baker son intention de détruire l’Irak, de le réduire à la misère et de le ramener à une ère préindustrielle.
C’est aujourd’hui chose faite. Mais au prix de quelle barbarie !
L’opération » pétrole contre nourriture » résume à elle seule le credo d’une mondialisation à sens unique, qui ne vise que les intérêts des pays développés, au mépris des droits de l’homme. Elle signifie qu’à grande échelle, l’économie des pays industrialisés se nourrit du sang des peuples. La politique de l’embargo, réglementée par le droit international, est l’instrument dont se servent les puissances aveugles pour asseoir leur domination et conforter leur pouvoir. Son inefficacité n’a d’égale que l’hypocrisie de ceux qui la soutiennent : les Bosniaques, privés d’armes, ont été livrés à leurs agresseurs serbes, dans des conditions épouvantables et insupportables. Tout comme les résistants kosovars à qui l’on refuse aujourd’hui des armes contre la belliqueuse armée yougoslave.
On peut dès lors s’interroger sur cette barbarie des temps modernes. Elle ne fait que perpétuer une conception du monde et des répartitions de ses richesses qui accorde aux uns ce qu’elle refuse aux autres. Conception légitimée jadis par le droit romain, et dont nous ne sommes visiblement pas sortis. Il faut un dominateur et un dominé. Un maître et un esclave. La prospérité des uns est proportionnelle à la misère croissante des autres. Aux uns reviennent les avantages et les bienfaits de la démocratie, de la justice, du développement et des droits de l’homme. Aux autres il n’appartient que de se soumettre aux dictatures et à l’oppression, de vivre dans la misère et l’avilissement.
Il est consternant d’observer cependant que la politique de l’embargo est orientée de façon évidente contre les populations musulmanes. Les maîtres du monde, grisés par leur supériorité militaire, n’hésite pas à s’en servir sous le moindre prétexte : le peuple libyen paie aujourd’hui pour un attentat qu’il n’a pas commis. Le Soudan subit les conséquences économiques de son isolement. L’Iran vit sous la menace constante des pressions américaines.
Jamais par contre une telle mesure ne pourrait être appliquée par le Conseil de Sécurité contre l’Etat d’Israël, qui se signale pourtant depuis quelques décennies par de constantes transgressions contre le peuple palestinien, faisant fi des résolutions de l’ONU.
Ces injustices sont de plus en plus flagrantes. Elles mettent en évidence la perversité d’un système qui, tout en prônant les droits de l’homme, bafoue les droits de l’homme, en évoquant les principes de la démocratie, se moque de la démocratie, en prêchant la paix et l’engagement humanitaire, participe aux massacres et à l’exploitation des populations. Expression extrême de cette perversité : la mort des enfants irakiens qui vient couronner les exploits glorieux des Marines et l’héroïsme de pacotille des alliés.
Ce qui est nouveau, c’est que la presse et les médias, même si trop souvent ils contribuent à donner une image politiquement correcte de toute cette mascarade, nous permettent à l’heure actuelle d’avoir pleinement conscience du caractère absurde de ces dysfonctionnements planétaires. Le choc des images et des événements a parfois la vertu de remettre en cause nos certitudes. Il en résulte un sentiment qui nous fait douter du sens des valeurs universelles que nous énonçons verbalement, mais que nous avons bien du mal à exporter.
Qui donc viendra &endash;sinon Dieu- rendre justice à l’enfance meurtrie, à ces jeunes mères, qui jour après jour, voient s’éteindre dans une agonie indescriptible la flamme qui vacille en des regards absents, tournés déjà vers une mort inéluctable ? Mort programmée, enregistrée, voulue ?
Le vrai danger qui nous menace, tous et quelles que soient nos opinions, c’est que nous finissions par rester insensibles devant de telles images. C’est que notre silence complice, comme celui de nos Etats, ne nous laisse pas au fond de la gorge un arrière-goût de détresse morale et de révolte contre la bêtise des hommes. Car alors, notre indifférence signifierait que nous avons définitivement accepté d’entrer dans l’ère d’une barbarie nouvelle.
Hani RAMADAN
Directeur du Centre Islamique de Genève
Le Courrier du 12 novembre 1998

