Notre ennemi, c’est le terrorisme d’Etat

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Le Soir a donné carte blanche à Monsieur Bernard Kouchner, qui s’est exprimé sur l’horrible attentat qui a emporté en Irak la vie d’un homme honnête et courageux, Sergio Vieira de Mello, ainsi que celle de ses  amis.

Unanimement condamné, décrit comme un acte d’une barbarie sans précédent, on s’est jeté sur l’événement pour dénoncer une nouvelle fois l’oeuvre de «  l’extrémisme religieux » et des «fanatismes ». La description du carnage a permis également de renforcer l’idée que le monde libre se trouve face à un monstre qui lui voue une haine indescriptible.

A-t-on le droit cependant d’avoir la mémoire aussi courte ?

S’il est bien vrai, comme le dit Bernard Kouchner, que les émissaires de l’ONU « tentaient d’établir un dialogue, d’amorcer les réconciliations, d’empêcher tout fanatisme », et s’il est parfaitement exact qu’ils « voulaient donner aux Irakiens les clés de leur maison devenue démocratique », il convient de souligner que l’ONU a cautionné par sa présence sur le terrain une agression qu’elle n’avait pas consentie. On ne bâtit pas la démocratie par des actes militaires qui se moquent des démocraties. On ne construit pas la paix – mission essentielle de l’ONU – en se soumettant à la tyrannie des armes.

Le terrorisme ne réside-t-il pas plutôt dans le fait d’envahir une nation, contre l’avis du Conseil de sécurité ? Le pouvoir américain, aidé de quelques roitelets et vassaux, n’a-t-il pas imposé sa guerre au reste du monde, et n’a-t-il pas en ce sens transgressé les règles du droit international ? Les envahisseurs ne sont-ils pas venus pour tout simplement voler le bien du peuple irakien ? Les faits n’ont-ils pas suffisamment démontré que Bush et Blair ont sciemment menti pour engager leur ignoble campagne ?

En Irak, comme en Palestine et comme en Tchétchénie, il y a des agresseurs et des agressés. Il y a ceux dont on a volé les terres et que l’on a chassés de leurs maisons. Il y a ceux dont on a bombardé les villes et les habitations. Il y a ceux qui voient leur pays soumis à des forces d’occupation qui n’ont aucune légitimité, et qui ressentent jour et nuit cette humiliation.

Lorsque des Etats reconnus par la communauté internationale se comportent en assassins, on finit toujours par trouver des compromis pour arranger les choses. S’ils tuent par milliers des musulmans, on oublie de compter les morts. S’ils décrètent un embargo contre l’Irak, dont la conséquence est le meurtre de centaines de milliers d’enfant -acte ignoble soutenu pendant des années pas l’ONU- on range bien vite ce triste épisode dans les registres oubliés de l’histoire. Et lorsque ces peuples oppressés choisissent de se défendre avec les seules armes dont ils disposent, leur action ne peut être que du « fanatisme » et du « terrorisme » ? A ce titre, la position de l’ONU, se pliant sagement aux bons vœux du pouvoir américain est absolument écoeurante et inadmissible. Il ne s’agit pas ici de justifier d’une quelconque façon la mort des innocents, mais de comprendre pourquoi on en vient finalement à de telles extrémités.

Il est une vérité qu’il importe cependant de dire clairement, et tant pis si cela ne convient pas au langage « journalistiquement » correct  dont doit se parer un respectable quotidien : Bush, Poutine et Sharon sont des criminels de guerre. Le terrorisme qu’il vous est si facile de condamner n’est que la réponse au mépris affiché de la vie humaine et la conséquence de trop d’injustice.

Le meilleur hommage que nous puissions rendre à Sergio Vieira de Mello et ses amis, c’est de rappeler qu’il ont été victimes, tout comme ces dizaines de jeunes militaires américains venus mourir en Irak, d’une administration de gangsters qu’il est impératif de conduire au Tribunal de la Hayes.

Cela ne se fera pas. Parce que l’invasion de l’Irak marque un tournant de notre histoire, qui voit s’effondrer les valeurs humanistes que nous étions censés, en Occident, défendre contre la volonté de puissance des fascistes et de l’impérialisme.

Dans les faits, nous avons définitivement admis les exactions sionistes, le martyre tchétchène et la démagogie de Bush.


Le Soir (Belgique), Carte Blanche, 1er septembre 2003

24 heures, l’invité, 30-31 août 2003