Dans un éditorial récent (Hebdo du 30 janvier 2003), Denis Etienne a relevé avec lucidité la seule perspective qui s’offre concrètement aux Quinze : celle d’une reconnaissance de la légitimité de l’agression militaire contre l’Irak dont vont se rendre coupables les Etats-Unis. Les huit dirigeants européens qui ont signé un texte de soutien à Bush ont évoqué les raisons suffisantes de cet alignement. C’est d’abord le partage transatlantique des mêmes valeurs : « démocratie, liberté individuelle, droits de l’homme et autorité de la loi ». C’est aussi la volonté de vaincre le terrorisme après le 11 septembre, et bien entendu de faire respecter la résolution 1441 de l’ONU. « Nous ne pouvons pas, disent-ils à l’unisson, laisser un dictateur violer systématiquement ces résolutions. Si elles ne sont pas appliquées, le Conseil de sécurité perdra sa crédibilité… »
Le malheur est que ce discours ne peut convaincre personne : les Etats-Unis se sont eux-mêmes placés au-dessus de toute loi, et leur soutien inconditionnel à l’Etat d’Israël, qui viole systématiquement les résolutions de l’ONU, a depuis longtemps relativisé la crédibilité de cette vénérable institution.
Le malheur est aussi que si la plupart doutent de la « mission civilisatrice de Washington », tout le monde est absolument certain de ses « intérêts économiques » dans une sale guerre dont on mesure par avance le désastre humanitaire qu’elle va engendrer.
La vérité, il faut la percevoir dans la bouche d’un Prophète qui vécut au VII e siècle – pour autant que l’on soit encore capable d’écouter un autre son de cloche que celui que l’on veut bien entendre- et qui disait alors même que l’islam gagnait l’ensemble de la Péninsule arabique : « Peu s’en faut que les nations ne se jettent contre vous comme des mangeurs autour d’un plat. » Quelqu’un demanda : « Est-ce parce que nous serons peu nombreux ce jour-là, ô Messager de Dieu ? » Il répondit : « Au contraire, vous serez nombreux ce jour-là. Mais vous serez comme l’écume du torrent. En vérité, Dieu enlèvera du cœur de vos ennemis la crainte de vous, et il mettra dans vos cœurs la faiblesse. » Quelqu’un demanda : « Et qu’est-ce donc que cette faiblesse, ô Messager de Dieu ? » Il répondit : « L’amour de ce bas monde, et le fait de détester la mort. » (hadith authentique rapporté par Abû Dâwûd).
Qui pourrait nier que cet avertissement du Prophète Muhammad traduit avec une précision admirable la situation présente : Une immense communauté trahie par des chefs d’Etats illégitimes, lâches et incapables de se défendre, et des nations enhardies prêtes à se mettre à table ?
A méditer.
Hani Ramadan
L’Hebdo, 13 février 2003

