Centre Islamique de Genève

104, rue des Eaux-Vives 1207 Genève – SUISSE –

Catégorie : Archives

  • La démission onusienne

    L’ONU est-elle encore crédible? C’est à cette institution, qui était déjà en novembre 1947 la proie des lobbies sionistes, qu’Israël doit son existence.

    Or, la seule légitimité qui justifiait alors l’occupation de la Palestine reposait sur un argument soi-disant religieux, qui consacrait une terre promise à un peuple élu. Première imposture donc: une majorité de nations qui proclament chez elles les valeurs républicaines ou laïques soutiennent sans condition l’Etat hébreu. Aux musulmans cependant, il est interdit de concevoir des gouvernements qui ne seraient pas soumis au diktat de la sécularisation. Pourquoi?

    Par ailleurs, la reconnaissance d’un Etat palestinien est-elle nécessaire? Les Palestiniens vivaient chez eux avant l’invasion sioniste. Quel paradoxe tout de même: on vous vole votre terre, puis on attribue au voleur le bien volé, puis on demande à la victime expropriée illégitimement non seulement d’admettre ces pratiques coupables, mais aussi de bien vouloir qu’elles se poursuivent ici et là, en lui signifiant que toute forme de résistance serait du terrorisme.

    Quelle aurait dû être la position de l’ONU et de l’Etat d’Israël s’il y avait une quelconque rationalité dans l’idéologie sioniste? S’en tenir au partage de 1967, bien qu’il consacre déjà une injustice flagrante infligée aux Palestiniens depuis 1948. Arrêter la colonisation, accepter le retour des réfugiés selon un accord raisonnable, et surtout, admettre la restitution de Jérusalem-Est. Mais de tout cela, il ne peut être question: l’expansion entre dans la genèse du sionisme.

    A cela s’ajoute la misérable démonstration du président Obama à la tribune de la 66e Assemblée générale des Nations Unies, ce 21 septembre 2011. Un président qui est la marionnette des lobbies juifs, sans le soutien desquels il ne peut espérer être réélu. Raison pour laquelle il est obligé de revenir sur ses propres déclarations: il y a une année, il exhortait les nations à tout entreprendre pour reconnaître un futur Etat palestinien.

    Si de surcroît on considère l’usage qui est fait de l’exécrable droit de veto réservé aux élites des nations, que reste-t-il dans l’enceinte onusienne des valeurs réellement démocratiques?

    Dès lors, il convient d’énoncer sans détour des vérités évidentes:

    1. Le Quartette pour le Moyen-Orient (Etats-Unis, Union européenne, Russie et ONU) est entièrement complice du projet sioniste.

    2. Le parti de Benjamin Netanyahou comprend dans son projet la réalisation d’Eretz Israel (le Grand Israël) et la non-reconnaissance d’un Etat palestinien. Dans les faits, c’est exactement ce qui est en train de se produire.

    3. La position normale des pays dits libres aurait dû être de refuser toute négociation avec l’Etat hébreu sans l’arrêt de la colonisation.

    Mais nous vivons une ère irrationnelle de privilèges accordés au pouvoir de l’argent et des armes. C’est la triste réalité d’un Occident qui se croyait arrivé au sommet de la gloire des droits humains, mais dont le sionisme est le talon d’Achille.

    Qui donc libérera la Palestine?

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    24 Heures, L’invité, 10 octobre 2011

  • Les leçons des attentats d’Oslo

    Quelles leçons peut-on tirer des deux attentats d’Oslo provoqués par Anders Behring Breivik ?

    D’abord, que les références chrétiennes du tueur de Norvège ne nous autorisent en aucun cas à le qualifier de « christianiste ». Tout chrétien authentique serait choqué par l’usage d’une telle expression, surtout si elle était répétée à toutes les sauces pour rendre haïssable une communauté. Cela vous permet de comprendre pourquoi il faut appeler par leur nom ceux qui sèment la terreur, et éviter d’y introduire une terminologie religieuse douteuse visant à stigmatiser à long terme des croyants pratiquants, seraient-ils musulmans.

    Ensuite, qu’il est temps que la communauté occidentale se réveille pour comprendre que le véritable ennemi du genre humain n’est pas la civilisation de l’islam, mais bien plutôt cette extrême droite qui se développe partout en Europe et aux Etats-Unis à une vitesse vertigineuse.

    Pourquoi beaucoup de politiciens, d’intellectuels et de journalistes ferment-ils les yeux et ne critiquent-ils pas vertement les thèses nauséabondes qui rappellent l’Allemagne des années trente ? Sans doute parce que nos démocraties ont beaucoup de mal à résister à ce qui constitue leur perversion : le populisme fondé sur la manipulation des citoyens, qu’on retrouve aussi bien dans les sphères fortunées du pouvoir et de l’argent, qu’au niveau des masses inquiétées par les crises financières et influencées par la peur. On instaure ainsi un cercle vicieux qui se nourrit de la tyrannie du nombre : politiques et journalistes se plient à la loi de la bête immonde. Ceux qui hier condamnaient sans détour les thèses racistes du rejet de l’étranger, sont aujourd’hui beaucoup plus nuancés pour la simple et mauvaise raison que trente pour cent de la population soutiennent de tels partis. Contrer une tendance en expansion serait une forme de suicide politique, ou d’extinction journalistique.

    Il s’agit de conduire à l’excès la pensée  tribale qui place l’identité nationale au-delà des droits humains. Or, la pensée tribale est foncièrement hostile aux valeurs universelles, d’où le paradoxe qui ne devrait pas nous tromper : tous les particularismes se rejoignent dans l’idée d’un partage établi sur des critères nationalistes, voire racistes. Cela explique pourquoi tant de leaders d’extrême droite défendent le projet sioniste, avec lequel ils ont des affinités certaines et qu’ils considèrent comme un rempart contre le multiculturalisme qui favoriserait trop la présence musulmane.

    La pensée tribale nous sert de façon constante une rhétorique qui tourne en boucle : il convient de poser des murs pour se protéger de l’envahisseur, liquider le mouton noir. L’islam est le grand ennemi auquel il faut imposer de disparaître de la voie publique.

    On nous dit, à la lecture de son manifeste abject, qu’Anders Behring Breivik avait de l’admiration pour la Suisse pour son vote antiminarets. Le pire n’est pas là : en quelques heures, à coups d’explosions et arme à la main, ce fou a synthétisé, pour nous, ce que nous préparent plus minutieusement et plus subtilement, étalé sur quelques décennies, les partisans bornés du nationalisme exclusif. Lorsque par tous les moyens on alimente la haine, il faut en mesurer les conséquences.

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Tribune de Genève, L’invité, 4 août 2011

  • Le mois de Ramadan : école de la réforme

    Tous ceux qui considèrent avec amour et attention la situation de la communauté musulmane, sur le plan local comme sur le plan international, ressentent le besoin d’une réforme salutaire permettant aux musulmans de vivre pleinement selon leurs valeurs.

    Entendons-nous bien : se réformer ici ne consiste pas à transformer notre religion ou à y installer d’inutiles dissensions. Non, il s’agit simplement de retrouver l’élan matinal de l’Islam, qui lui a donné tant de lumière et de force à ses débuts.

    Quel est donc ce secret qui a fait de simples bergers du désert les porteurs d’un Message intemporel ? D’où vient cette détermination qui a conduit des hommes vivant dans le dénuement à propager les lumières d’une civilisation qui a éclairé, et éclaire encore les habitants de tous les continents ?

    Ce secret réside dans l’éveil de la conscience humaine, lorsque la Révélation se fait, et qu’elle rappelle à l’enfant d’Adam sa dignité fondamentale : il est l’adorateur d’un Dieu unique.

    Cette détermination se situe dans la prise de conscience de notre responsabilité devant Lui, et Lui Seul : Il nous a ordonné de lutter contre le mal et de répandre le bien.

    Avant tout – et c’est là le plus grand des jihads, c’est là notre point de départ incontournable – de lutter contre le mal qui est en nous.

    Notre ego cherche la domination et le pouvoir. Il faut lui imposer la soumission à Dieu, et à Dieu Seul, condition de notre liberté. Tu es  libre en proportion de ton amour de Dieu, qui te conduit à suivre le chemin qu’Il a tracé pour toi, et qui souvent s’oppose à ton désir. Car le désir, la passion sont des idoles :

    « Ne vois-tu pas celui qui a pris pour dieu sa passion ? » (Coran, 25, 43 et 45, 23)

    « Que périsse l’esclave du dinar et du dirham ! » (Hadith rapporté par Al-Bukhârî)

    Notre ego aime la possession et les biens. S’en libérer consiste à partager et soulager la souffrance du prochain, à oublier son intérêt dans l’intérêt d’autrui. A aimer le bien pour tous et à tendre sans relâche la main aux plus démunis.

    Notre ego aime le désir et la passion. Sans frein, livré à ses pulsions et ses instincts, il nous entraîne vers l’animalité, vers des plaisirs qui une fois assouvis réclament d’autres plaisirs. Une insatisfaction perpétuelle que perpétuent les sociétés de consommation. Pour éviter cette dérive, il n’existe qu’une seule voie : lui imposer les limites que nous dicte la loi divine. Nous écarter de ce qui est illicite, et éviter les excès. Refuser cette prétendue libération des mœurs qui fait de la femme un objet, et retrouver notre liberté par la pleine maîtrise de nous-mêmes.

    Ce qui est vrai des individus, est vrai aussi des communautés humaines. Le musulman a non seulement le devoir de vivre individuellement selon ces principes, mais il doit également agir pour qu’ils soient connus de tous. Comment son action serait-elle efficace, s’il ne commence pas par l’appliquer lui-même ?

    « Dieu ne modifie pas l’état d’un peuple, tant que les (individus qui le composent) ne modifient pas ce qui est en eux-mêmes. » (Coran, 13, 11)

    Voilà qui est clair et limpide. La sagesse islamique est universelle comme l’est toute sagesse authentique. Mais comment agir ? Quelle formation suivre ? A quelle école devons-nous nous rendre ?

    Pendant un mois, chaque année, le Ramadan nous convie à cette réforme essentielle : le jeûne a été institué pour renforcer notre lien à Dieu :

    « Ô vous qui avez cru ! Le jeûne vous est prescrit comme il a été prescrit à vos prédécesseurs. Peut-être craindriez-vous Dieu.  » (Coran : 2,183)


    Le programme est donné : La  piété et le sentiment de la proximité de Dieu sont la finalité du culte.

    « Et lorsque Mes adorateurs t’interroge à Mon sujet, …Je suis Proche. Je réponds à l’invocation de celui qui M’invoque quand il M’invoque. » (Coran, 2, 186)

    Le mois de Ramadan est celui du Coran :

    « Le mois de Ramadan au cours duquel le Coran a été descendu comme guide pour les gens… » (Coran, 2, 185)

    Sa lecture quotidienne s’impose, en soulignant que la méditation sur les versets est plus importante que la quantité lue. Cela, sans pour autant négliger l’occasion de lire toujours plus.

    Le mois de Ramadan est celui du rappel : nous allons pratiquer le dhikr soir et matin, en suivant l’authentique tradition de notre Prophète (ﷺ).

    Le mois de Ramadan est celui de la patience et de la maîtrise de nos instincts. Nous allons nous libérer de nos pesanteurs, du plaisir excessif des sens, de la lourdeur des repas et de la consommation outrancière.

    Le mois de Ramadan est celui du partage. Nous allons donner à celui qui est dans le besoin, nous occuper de la veuve et de l’orphelin ; et nous engager afin de porter secours aux peuples opprimés.

    Avec cette pleine conscience que nous ne viendrons à bout de la tyrannie pour établir la justice et l’égalité, ici et ailleurs, qu’en renversant d’abord le despote capricieux qui sommeille en chacun de nous.

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Paru dans « La Plume de l’est », juillet-août 2011

  • Revolution In Egypt

    Interview With Grandson Of Muslim Brotherhood Founder Hassan Al-Banna.

    Dr. Hani Ramadan is an author and the director of the Islamic Center in Geneva, Switzerland where he also works as an Imam. He is the grandson of Hassan al-Banna, the founder of the Muslim Brotherhood and the older brother of Tariq Ramadan, a well known controversial intellectual. Hani’s father, Said Ramadan was a prominent figure in the Muslim Brotherhood in Egypt before he was exiled by Gamal Abdul Nasser in 1954. While his brother Tariq is often accused by his critics of practicing double talk, Hani is seen as a straight talker who never shies away from controversy. In 2002 Hani Ramadan created much controversy in Europe after he wrote an article in the French paper “Le Monde” defending stoning for adulterers. I was able to speak with him last week and asked him to share his thoughts on the recent events in Egypt.

    NR: Can you give me your general impression on the events unfolding in Egypt right now? Did you expect a resignation of Mubarak? 

    Hani Ramadan: We were all surprised by what happened in Tunisia and Egypt. One can only rejoice to see two dictators fall. It’s a sign that the people in this region understand now the power they can have. Regarding the resignation of Mubarak, I had one certainty: that the revolution could only be stopped by his resignation.

    NR: Do you trust the army to lead the country in this transition to free and fair elections in September? Is there a risk to see the army simply take over in Egypt? 

    Hani Ramadan: The risk exists. Especially since the army receives a considerable amount of aid from the US and that the Obama administration is completely dependent on the Zionist lobbies. However, the army has so far shown an exemplary restraint. It would be a mistake to impose a new dictatorship now.

    NR: Do you think that there is a risk of a witch-hunt against the people who benefitted from the Mubarak regime? 

    Hani Ramadan: There is a distinction between those who engaged in corruption and those who simply received a favorable financial position. Justice must be done. However, no one would want to see bloodshed in Egypt or Tunisia. We must move towards reconciliation with the respect of the popular will and equal treatment of citizens.

    NR: Many observers in America like to compare the movement in Tunisia and Egypt with the popular movement in Iran. Is it a fair comparison in your opinion? 

    Hani Ramadan: Many wrongly demonize the Iranian regime. It is, in my opinion, infinitely more respectable than the Zionist state – which massacres Palestinian civilians. That said, Turkey’s example shows that we can reconcile the values of Islam and the positive achievements of the West. But there will be variations from one country to the other. The revolution will be run according to local conditions and cultural specificities.

    NR: Going back to Egypt, in your opinion, who are the true leaders behind the revolution? It was very well-disciplined and organized.

    Hani Ramadan: The best answer is one that was recently given by the guide of the Muslim Brotherhood, Dr. Muhammad Badi: “We confirm that this revolution is the blessed revolution of the Egyptian people as a whole. It is not animated by a party, an organization or a clan, and though all participated, none can claim to take the reins alone, or claim to be its representative alone”

    NR: What is the difference between today’s Muslim Brotherhood movement and the movement in the time of your grandfather in the 40′s 30′s ? How has it changed? Has it become more plural and more open to Western values?

    Hani Ramadan: The movement has gained a valuable experience since. But it remains completely faithful to the guidelines set out in its infancy. Its current leader, Dr. Muhammad Badi ‘said today: “We have said repeatedly that we do not want power or leadership or senior positions. We do not aim to become a majority in Parliament. Our only goal is a comprehensive reform in political, economic and social spheres, in the areas of education, information and all aspects of life”. Hassan Al-Banna had the same discourse. The movement is open to all persuasions, and is very attentive to young people.

    NR: In your opinion if the Muslim Brotherhood has a strong position in parliament or if their presidential candidate is elected, do you think the future government will respect the Egyptian peace treaty with Israel?

    Hani Ramadan: We need a just and lasting peace in the region. This will only occur if the borders of the State of Israel are determined. The problem is that Israel continues to build settlements. Obama is not even capable of asking for a freeze.

    NR: What is the ideal democratic system for Egypt? Can we have an Egypt following the Turkish model?

    Hani Ramadan: Each country has its specific cultural and historical context. We have to be cautious when we try to compare. Having said that, if Turkey is maybe not a model it could be at least an excellent example.

    NR: What are the next regimes to fall after Egypt?

    Hani Ramadan: Now anything is possible. You only need people who decide that their autocratic regime must go.

    NR: Thank you for your time.

    From : Eurasia Review (12 mars 2011)

  • Recette et ingrédients pour diaboliser l’islam

    Veut-on diaboliser l’islam? Veut-on alimenter l’islamophobie ? Rien ne semble plus aisé aujourd’hui.

    Il suffira de rappeler combien les chrétiens sont persécutés en terre musulmane. Persécutions et violences prouvent la volonté d’extermination de toutes les minorités religieuses d’Orient. Même si, depuis la chute de Moubarak, on a découvert que son gouvernement pourrait être impliqué dans l’attentat d’Alexandrie, imputé d’abord à d’invisibles islamistes.

    On peut aussi évoquer la charia, la loi islamique, en mentionnant le cas d’une femme qui vit sous la menace de la lapidation en Iran, ou celui d’une autre qui, au Pakistan, risquerait la peine de mort pour avoir blasphémé et s’être obstinée à refuser une conversion forcée à l’islam. Quelle horreur! Il est inutile d’aller chercher plus loin. L’islam est l’ennemi de la civilisation.

    Il est possible également de montrer du doigt le voile imposé à la femme. Rien n’est susceptible de révéler l’humiliation des musulmanes autant que leur tenue vestimentaire! Avec un tel argument, vous invitez l’ensemble des militantes de la libération des mœurs à s’engager contre l’islamisation menaçante.

    N’hésitez pas en outre à démontrer que l’islam est lié au problème de l’immigration. Par leur nombre, les musulmans inquiètent. Par la croyance fondamentaliste qui est la leur, ils sont des étrangers. Les mosquées qui débordent sur l’espace public sont un danger pour la république. Les minarets volent quelque chose de notre ciel et de notre horizon.

    Et bien sûr, il n’est pas question d’oublier la menace terroriste. Elle ne touche pas seulement les chrétiens d’Orient, mais l’ensemble des capitales de l’Occident. La nébuleuse d’Al-Qaida – que personne ne parvient à définir exactement – reste une menace associée dans bien des esprits à l’islam, qui recèle la violence.

    Ai-je omis d’autres ingrédients de cette recette? Sans doute. L’essentiel est d’observer que rien ne semble plus pouvoir arrêter cette vague irrationnelle d’islamophobie. Et cependant, il existe des dignitaires chrétiens qui se tiennent aux côtés de leurs frères musulmans pour dire que tout amalgame fait entre le terrorisme et l’islam est un leurre qui doit être condamné. Il existe des musulmanes qui portent volontairement le voile, qui sont féministes et réclament dans leurs pays une juste application de la loi islamique, et qui malheureusement sont rarement sollicitées par les médias pour exprimer une autre vérité. Il existe des musulmans d’Occident qui ne viennent pas d’ailleurs, et dont la présence atteste l’universalité d’une foi que l’on ne chassera pas à coups de préjugés.

    Et néanmoins, malgré cette soupe infecte et cette propagande nauséabonde, il est des âmes éclairées qui savent apprécier les parfums subtils d’une spiritualité qui rend l’homme à Dieu, le Très Miséricordieux.

    Hani RAMADAN

  • Il faut sauver le peuple libyen

    Les condamnations pleuvent contre le tyran Kadhafi, pour fustiger la répression du dictateur qui n’hésite pas à massacrer son peuple.

    On apprend par les agences de presse que l’ONU a averti les autorités libyennes que les attaques contre les civils pourraient être assimilées à des crimes contre l’humanité. Le bel avertissement ! La Ligue arabe condamne l’action sanglante du colonel et l’Organisation de la conférence islamique dénonce une « catastrophe humanitaire contraire aux valeurs de l’islam ». La belle condamnation ! Beaucoup de discours, et peu d’action.

    Cette nouvelle révolution montre de façon encore plus perceptible l’hypocrisie de l’Occident et des gouvernements qui se sont empressés de fréquenter le tortionnaire fou en se fondant sur des intérêts purement économiques, mais en oubliant les droits de tout un peuple, volé, humilié, dominé par l’autocratie. Et l’on a peur aujourd’hui. On hésite. La Libye représente des enjeux qui se chiffrent en milliards de pétrodollars et de richesses naturelles investis dans le travail de multinationales qui n’ont eu aucun scrupule à collaborer avec le pouvoir despotique contre les intérêts d’une nation. Telles sont les exigences de la realpolitik : une belle escroquerie mafieuse qu’aucun principe moral ne peut justifier, sinon le culte de l’or. Les sociétés américaines et européennes, sud-coréennes et chinoises sont prises au piège de leurs alliances financières avec la tyrannie. Pourquoi laissera-t-on mourir des femmes, des enfants et des civils innocents pendant quelques heures encore, pendant quelques jours ? Parce que Mouammar Khadafi a disposé jusqu’à présent de quelque 130 milliards de pétrodollars de revenus annuels. Ainsi va le monde !

    Les chancelleries organisent l’évacuation de leurs ressortissants, signe que le danger va grandissant. Le bel élan d’humanisme contre la barbarie ! Mais le devoir d’ingérence, que les Etats-Unis sont si prompts à mettre en avant en ce qui concerne des pays comme l’Afghanistan qui regorge de ressources et de minerais, reste une simple hypothèse, qui ne sera envisagée que lorsque beaucoup de Libyens auront péri. Un massacre se déroule ici et là, et le seul souci des Etats dit libres est de venir au secours de l’homme blanc, celui qui n’est pas basané. Tous les hommes sont égaux, certes, mais il est des égalités qui ont plus de valeur que d’autres. Cela dépend aristocratiquement de tes origines et du lieu où tu es né.

    Voilà donc ce que dévoilent les soulèvements populaires : les grandes puissances ont fait fausse route. Elles ont trahi leurs propres principes, inscrits dans des chartes qui ne sont destinées qu’à être lues, ou qui ne concernent que les privilégiés de la planète. Les démocraties occidentales se sont servies de l’absolutisme sous toutes ses formes, y compris les plus inhumaines, pour exploiter le monde arabe.

    Les coffres de nos banques sont souillés par la faim et le sang des peuples. Nous ne devons pas avoir peur de le dire. Et si nous ne faisons rien pour arrêter ces tueries, nous sommes complices. 

    Hani RAMADAN

  • A propos des Coptes

    Un peu d’histoire contre les généralités :

    C’est avec surprise que j’ai lu la lettre de Denys Wasem (7 février 2011). Après avoir grossièrement évoqué le cas de l’apostasie en islam, l’auteur prétend que le Coran contient des versets qui appellent au massacre des chrétiens, sans pour cela les citer.

    Il se livre ensuite à des considérations exégétiques qui le dépassent, notamment sur l’abrogation, et il affirme que la conquête de l’Egypte s’est traduite par le meurtre de 4 millions d’Egyptiens ! « L’Egypte a dû épouser son violeur », affirme-t-il sans détour. Pourtant, ce chiffre est un pur mensonge contredit par les études les plus sérieuses, menées par les chrétiens eux-mêmes !

    « En 639, l’armée arabe pénètre en Egypte. `Amr, lieutenant du Calife ‘Umar, entre dans Memphis et s’empare de Babylone (aujourd’hui le Vieux Caire). En 642, Alexandrie se rend au terme d’un siège de 14 mois. Le traité d’Alexandrie consomme la défaite des Melkites et des Byzantins et assure la suprématie des Jacobites en Egypte, qui s’appelleront désormais les Coptes. Pour ces derniers, la conquête arabe est d’abord une libération ; la population s’en tient à une attitude passive, à laquelle répond la modération de `Amr. » (Source : L’Egypte chrétienne. Dossiers histoire et archéologie, N° 133 (décembre 1988))

    Dans le livre Le christianisme oriental, Surial Attiya, fondateur du Haut institut des études coptes, a relevé que les Arabes ont libéré les coptes du joug byzantin et que leur attitude à leur égard était généreuse et tolérante. A cette époque, le patriarche Benyamin, qui s’était réfugié dans le désert pendant 10 ans pour fuir les persécutions des Byzantins, a été accueilli avec respect par le dirigeant ‘Amr Ibn Al-‘Âs qui lui a restitué son poste à Alexandrie, afin de parrainer les affaires de l’Eglise.

    Tous les témoignages convergent ainsi vers le fait que les 8000 hommes venant d’Arabie ne pouvaient conquérir l’Egypte sans l’appel des Coptes qui cherchaient par tous les moyens à se débarrasser de la domination byzantine.

    Hani RAMADAN

  • Quand la fin de la tyrannie préfigure le déclin de l’hégémonie occidentale

    Hani Ramadan, directeur du Centre islamique de Genève, dénonce l’hypocrisie des Etats-Unis, d’Israël et de l’Europe qui ont maintenu au pouvoir les despotes au Proche-Orient.

    Les événements d’Egypte, précédés de la grande révolution tunisienne, posent une question essentielle sur l’avenir de l’humanité: l’Occident va-t-il enfin prendre la résolution de considérer le choix des peuples, quand bien même cela remettrait en question son hégémonie? L’histoire atteste au contraire que depuis des siècles, de la grande épopée des croisades à la soumission actuelle des nations arabes par l’endettement ou la domination militaire, en passant par la phase colonialiste, l’Occident n’a jamais envisagé d’abandonner sa position dominante.

    Il y a d’abord une forme de duplicité dans la politique des «puissances occidentales» qui n’échappe désormais à personne: comment se fait-il que l’on ait découvert, du jour au lendemain, que Ben Ali était un tortionnaire qui volait impunément son peuple asservi à une dictature policière impitoyable? Qu’en Suisse, on se soit décidé à geler des fonds dont on connaissait depuis longtemps la provenance, et que l’on considère avec inquiétude les révélations sur la fortune immense de Moubarak? Comment a-t-on pu serrer la main de ces deux hommes sur les marches de l’Elysée, en fermant les yeux sur des exactions commises contre des militants des droits de l’homme, sur la torture et les meurtres? Comment se fait-il que Barack Obama en soit venu subitement à sermonner le gouvernement pharaonique, en appelant «au respect des droits universels», alors que les Etats-Unis ont systématiquement soutenu dans les faits ce régime militaire déguisé en démocratie, par crainte de la montée des forces d’opposition défavorables à la politique américaine dans la région, notamment le mouvement très populaire des Frères musulmans? Où résident les principes inaliénables de la civilisation moderne? Est-ce à dire que seuls les alliances géostratégiques et les intérêts financiers mènent le monde? Aujourd’hui, paradoxalement, c’est l’Arabe de la rue, l’Oriental dont on a volé la liberté, qui rappelle à tous qu’il ne faut plus pactiser avec la tyrannie.

    Le prétexte d’assister, ici ou là, à l’avènement d’un Etat islamique, a toujours été mis en avant afin de justifier une préférence pour des régimes autoritaires. Plutôt un chef d’armée qu’une théocratie conduite par des religieux! Mais l’islam authentique, faut-il le répéter, ne connaît pas la théocratie! Et l’exemple de la Turquie démontre qu’un Etat orienté selon les valeurs de l’islam ne renoncera pas nécessairement à la modernité et aux acquis positifs de l’Occident, qu’il peut encourager le dialogue des cultures, et que seul le suffrage assurera une stabilité durable pour des peuples assoiffés de liberté.

    Autre hypocrisie: les dirigeants de l’Etat d’Israël n’ont cessé de se vanter d’être la seule démocratie authentique dans la région. Or, leurs récentes déclarations révèlent combien leur inquiétude est profonde: les absolutismes arabes offrent certainement une plus grande garantie de stabilité pour l’édification et l’expansion de l’Etat hébreu que la colère des peuples qui réclameront un juste partage! En d’autres termes, la démocratisation des pays musulmans constituerait une sérieuse menace pour l’axe américano-sioniste. Les Egyptiens pourront-ils enfin ouvrir la frontière qu’ils ont en commun avec Gaza, et mettre fin au scandale entretenu d’une nation que l’on condamne ignoblement à étouffer dans une prison à ciel ouvert? La vérité, c’est que le processus de libération en cours ne menace pas la paix dans la région, mais seulement une volonté d’expansion infinie qui s’est appuyée jusqu’à présent sur des dictatures.

    Les Egyptiens ne veulent pas d’une transition dont le seul but viserait à préserver une mise sous tutelle étrangère, tant sur le plan financier que par l’entremise de marionnettes. L’ingérence des Etats-Unis est de ce fait criante: Moubarak est non seulement traité avec attention, mais le peuple est invité à négocier avec des militaires, qui dépendent eux-mêmes des subventions étasuniennes. Signe cependant que le vent tourne, ces derniers invitent les Frères musulmans à la table des négociations. Réponse officielle des Frères par un communiqué du «Quatorzième jour de la révolution populaire»: le peuple a définitivement fait tomber ce régime qui doit s’en aller. Ils ont entamé ce dialogue sans aucune compromission en rappelant qu’ils exigent le départ du dictateur, que la révolution se poursuivra, que le droit de manifester pacifiquement ne peut être remis en question et qu’ils n’ont en aucun cas «signé» ni reconnu les nouvelles propositions faites par le gouvernement actuel.

    La révolution tunisienne ainsi que la marche du peuple égyptien rencontrent aujourd’hui, de façon quasi universelle, l’approbation verbale des gouvernements, des citoyens libres, de la presse et des médias. On doit relever le courage de ses populations sans armes qui se soulèvent et se soulèveront encore jusqu’au déboulonnement des idoles du pouvoir. Saluer aussi le courage de ces journalistes venus d’Occident, molestés, frappés, enfermés, humiliés, mettant leurs vies en péril en se tenant aux côtés du peuple. Leur présence et leurs témoignages contribuent certainement à limiter une répression infâme.

    Le mur de la peur est tombé. Les dictateurs doivent s’en aller. Sans concession aucune. Toute option contre-révolutionnaire doit être dénoncée comme un crime contre la liberté. Et même si le peuple est majoritairement musulman, il va falloir désormais, de Washington à Paris, apprendre à respecter le peuple.

    Hani RAMADAN

  • Respect pour les chrétiens d’Orient

    Les attaques récentes contre les chrétiens d’Orient ne doivent connaître qu’une réponse : une réprobation sans faille. Ces attentats nous sont d’autant plus odieux qu’ils visent des lieux de culte, là où chacun devrait avoir le droit d’exercer sa foi.

    Cependant, il est étonnant d’observer avec quelle diligence la presse et les médias se sont emparés de ce sujet pour désigner le coupable, et cela alors même que les commanditaires de ces actions, dont l’attentat d’Alexandrie, ne sont pas connus. Le coupable, c’est l’islam intransigeant qui menace le christianisme. Il suffit de relever les gros titres : « La chasse aux chrétiens », « Persécutions », « Le calvaire des chrétiens », « Chrétiens à l’agonie ». On dresse ensuite une carte géographique de la répartition de ces communautés meurtries dans le monde musulman, et l’on donne des chiffres : six fidèles tués en Haute-Egypte, huit chrétiens assassinés à Mossoul, 44 fidèles et deux prêtres tués dans une église syriaque catholique de Bagdad, 21 morts et 79 blessés à Alexandrie. D’autres enquêtes révèlent également que beaucoup de ces victimes ont choisi le chemin de l’exil. Or, cette mise en perspective n’est pas objective et ne contribue qu’à attiser des relents d’islamophobie de plus en plus visibles.

    D’abord, parce que la persécution et l’intolérance sont contraires aux principes de l’islam. Le Coran précise qu’un chrétien ne peut être détourné de sa foi : « Pas de contrainte en religion. » (Coran, 2, 256)

    Ensuite, parce que sur le plan historique, les musulmans ont mis en application ces préceptes. Lorsqu’il entre à Jérusalem, le Calife ‘Umar établit par écrit un pacte avec les chrétiens, en déclarant :

    « Au Nom de Dieu, le Très Miséricordieux, le Tout Miséricordieux ! Ceci est la sauvegarde accordée par le serviteur de Dieu, ‘Umar, commandeur des croyants, aux habitants de Ilya (Jérusalem) : il leur garantit la sauvegarde de leurs vies, de leurs biens, de leurs églises, de leurs croix – quel que soit l’état de celles-ci – et de leur culte en général. Leurs églises ne seront ni occupées, ni détruites et ne subiront aucun dommage ; il en sera de même pour leurs annexes, leurs croix et leurs biens. Aucune violence ne leur sera faite en matière de religion ; et l’on ne fera tort à aucun d’entre eux. »

    La sharia n’a jamais prescrit le massacre des chrétiens : les membres des églises syriaques, byzantines, chaldéennes, melkites, maronites, arméniennes et coptes ont vécu pendant des siècles en terre d’islam. Jamais il n’a été question de les exterminer ou de les contraindre à l’exil. Si tel avait été le cas, il y a longtemps qu’ils auraient disparu.

    De fait, il n’est pas juste de tomber dans la démesure. Si des églises ont été détruites récemment, c’était en Irak sous les bombardements de l’armée américaine. Les dignitaires chaldéens ont été les premiers à dénoncer courageusement ces agressions. Et si des chrétiens d’Irak choisissent le chemin de l’exil, ils le font comme des milliers de musulmans. Tous fuient la terreur qui est, comme chacun peut aisément le constater, la conséquence désastreuse d’une ingérence inacceptable.

    Hani RAMADAN

  • Comment comprendre le silence d’Elie Wiesel ?

    Elie Wiesel vient d’effectuer un passage remarqué en Suisse pour recevoir un doctorat honoris causa de l’Université de Genève. Invité de la presse et des médias, l’homme qui côtoie les présidents et les «grands» de ce monde ne laisse personne indifférent. 

    D’abord pour le témoignage qu’il n’a cessé de porter afin de dénoncer ce que furent le nazisme et les camps de concentration: il a été question d’exterminer, dans des conditions inhumaines et indescriptibles, le Juif parce qu’il était Juif. Infatigable porteur de la mémoire essentielle, l’écrivain explique que tout ce qu’il possède, «ce sont les mots». Mots aujourd’hui qui nous touchent, qui bousculent notre passivité, parce qu’ils relèvent d’un vécu que nul ne peut nier.

    Toutefois, j’aimerais exprimer un malaise que d’autres, je le pense, ont ressenti avec moi. Elie Wiesel considère que le mystère de l’Holocauste est «incommunicable». Comparer la souffrance subie pendant cette tragédie avec la souffrance des autres peuples constitue pour lui «une trahison absolue de l’histoire juive». (Against Silence, 1985)

    Peut-on aller si loin en se réservant le monopole de la souffrance absolue? A force de présenter ce drame comme le crime et la faute suprêmes, la tragédie insurpassable qui efface par son terne éclat toutes les misères du monde, c’est indirectement la souffrance des autres qui est minimisée et reléguée au second plan.

    Elie Wiesel veut être un témoin universel, mais il ne parvient pas à surpasser une forme de pensée tribale, qui souligne la spécificité d’un peuple se distinguant des autres.

    Comme il eût été remarquable de voir cet homme au parcours exceptionnel intervenir au Proche-Orient auprès des dirigeants de l’Etat hébreu pour leur dire: «Cela suffit. Trop de souffrance de part et d’autre. Arrêtez la colonisation. Rendez leur dignité aux réfugiés qui croupissent par milliers dans les camps. Entendez-vous dignement avec les Palestiniens sur le statut de Jérusalem. Arrêtez les horreurs répétées de la guerre contre les civils. Recevez les femmes et les hommes libres qui, pacifiquement, abordent en bateau à Gaza pour dire non au blocus.»

    Sur ces questions, Elie Wiesel est malheureusement silencieux. Et l’on a l’impression que les journalistes qui le reçoivent sont vaguement complices de son silence. Lui se contente de dire en trois mots que le Hamas est l’ennemi des Palestiniens, ou de souligner la menace du «terrorisme suicidaire». Il est étonnant qu’il ne voie pas que c’est la poursuite de la colonisation qui empêche la paix et contraint tout un peuple à la résistance. Pas un mot sur les massacres de Gaza, dont le souvenir est si présent. Pas un mot sur l’usage du phosphore blanc, reconnu par les responsables de l’armée israélienne.

    Pas un mot, Elie Wiesel, pour l’enfant palestinien qui voit son père mourir et qui ne peut rien ?

    Hani RAMADAN

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