Centre Islamique de Genève

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Catégorie : Archives

  • Egypte : un mensonge et des chiffres

    La nouvelle Constitution a été adoptée par un « oui » massif du peuple égyptien. On nous dit que 98% des voix se sont exprimées en ce sens, plébiscitant déjà la candidature du futur président, le général promu maréchal Sissi, invité à prendre « démocratiquement » le pouvoir. Certes, on prétend que seulement 38% des électeurs se sont déplacés mais, tout de même, les urnes parlent donc à nouveau, comme au temps de Moubarak, alors le bien-aimé du bon peuple. Bien entendu, il y a de quoi rester sceptique.

    D’abord, par une impression qui domine largement ce merveilleux tableau : celui d’être face à un mensonge par les chiffres,qui dure depuis la pétition du mouvement Tamarrod, qui aurait réuni des millions de signatures pour réclamer le départ du président Morsi. Puis par le rassemblement du 30 juin dernier, où une manifestation était censée regrouper plus de 20 millions de personnes dans le même but. Vérifications faites, la pétition s’est révélée frauduleuse. Et le décompte réel des manifestants du mois de juin, établi plus objectivement sur la base de prises de vue aériennes, ne dépassait pas le million, à moins d’estimer que 80 personnes peuvent tenir sur un mètre carré ! « Mascarade », c’est le mot qui revient dans la bouche des Egyptiens déçus, pris en otages par l’oligarchie militaire.

    Ensuite, on doit bien considérer que l’Occident est d’une certaine façon complice de ce processus, parce que le respect du droit imposait à tous, y compris aux Etats-Unis, de dénoncer ce coup d’Etat. Les sanctions auraient dû suivre, jusqu’à ce que les élus soient libérés, les putschistes pourchassés. Or, les événements ont plutôt démontré le contraire : depuis l’investiture du président Morsi, un réseau incluant l’administration américaine, mais aussi plusieurs pétromonarchies, s’est constitué pour renverser le président légitime. Comble de la désinformation, depuis le mois de juillet, les manifestations populaires en faveur de Morsi, exprimant le refus de renoncer aux acquis de la révolution du 25 janvier 2011, se sont multipliées, sans bénéficier d’une couverture médiatique honorable.

    Pendant des décennies, nos démocraties ont fermé les yeux sur les exactions pourtant visibles des Etats policiers. Ben Ali et Moubarak étaient des dirigeants reconnus. Nous voici donc revenu à la case départ, avec un argument qui n’est pas nouveau : cette collaboration se justifie pour prévenir le « danger islamiste ».

    Une chose cependant pourrait faire échouer cette vaste mise en scène destinée à imposer au peuple un régime militaire déguisé en démocratie (la nouvelle Constitution stipule que le ministre de la défense sera désigné par l’armée pour les huit années à venir !) : la soif de justice qui habite les consciences libres. Et ils sont beaucoup – une majorité sans voix – qui ne connaissent plus le mur de la peur, et iront jusqu’au bout, manifestant contre l’intronisation calamiteuse du maréchal et contre l’hypocrisie de la communauté internationale.

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Tribune de Genève, L’invité, 8 février 2014

    24 Heures, L’invité, 30 janvier 2014

  • L’admirable président

    Les images de la comparution du Président Morsi viennent de faire le tour de la planète.

    Que voit-on ? Un homme qui a refusé de porter l’habit des prisonniers et qui s’est tenu debout, avec élégance et fermeté, devant la fausse Cour des marionnettes du coup d’Etat.

    Immédiatement, la vérité que les autruches refusent de voir s’est imposée à tous. Il est bien, lui, le seul président légitime en Egypte.

    Ce sont les « juges » que notre conscience a immédiatement condamnés, estimant qu’ils étaient indignes de siéger là, devant un homme que son peuple a soutenu par les urnes.

    Et derrière lui et avec lui, les embastillés levant quatre doigts, signe de ralliement à une noble cause, devenue internationale.

    Que disent ces mains levées ? Que dit le président en renvoyant les juges dans leurs casernes ?

    Qu’il est monstrueux et illégal de soutenir les militaires, comme le fait insidieusement l’administration américaine, quand c’est le peuple que l’on massacre.

    Qu’il est particulièrement infâme de voir les gouvernements, qui prétendent défendre la démocratie, se taire et accepter de collaborer avec les putschistes.

    Qu’il est tout à fait odieux de constater qu’une grande partie de la presse s’enlise dans une conspiration du silence, refusant aux foules immenses qui se soulèvent, jour après jour, une couverture médiatique honorable.

    Pendant des mois, l’humoriste Bassem Youssouf s’est livré à des critiques particulièrement acerbes contre la présidence. Il avait fait l’objet d’une enquête pour « insulte » contre Morsi suite à de nombreuses plaintes auxquelles ce dernier a choisi de ne pas donner suite. Le satiriste n’a donc jamais été inquiété quant à l’exercice de son « art » et a poursuivi publiquement ses mimiques.

    Hélas pour Bassem Youssouf, il a osé s’en prendre dernièrement au général Sissi. Ce vendredi 1er novembre 2013, la chaîne CBC a décidé de ne pas diffuser sa dernière émission. L’animateur va probablement être inculpé pour « menace à la sécurité ». Si une telle censure avait été ordonnée par Morsi, imaginez le tollé qu’elle aurait suscité ! Mais puisqu’il s’agit du général, dont les médias occidentaux ont ménagé l’image,  les champions de la liberté d’expression – quand il est question d’insulter le Prophète de l’Islam – sont tout à coup étonnamment absents.

    Nous avons pour consolation extrême d’être du côté de la liberté et de la dignité, alors que du camp adverse suinte une hypocrisie nauséabonde qui ne peut qu’entraîner le dégoût profond de toutes les consciences saines.

    Notre combat est évident :

    Les urnes contre les armes.
    La vérité contre le mensonge.
    La liberté contre l’oppression.
    Le respect de la vie contre le crime.

    Voilà le message que le président Morsi adresse à toutes et à tous.

    Et les quatre doigts levés.


    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Tribune de Genève, L’invité, 13 novembre 2013

  • Une autre conception de la liberté

    Michel Barde devrait montrer beaucoup plus de prudence en parlant d’une religion qu’il ne connaît pas, et en relayant les mensonges de la propagande putschiste en Egypte.


    Le voile est bien une prescription coranique : « Ô Prophète ! Dis à tes épouses, à tes filles et aux femmes des croyants de se couvrir de leurs voiles. » (Coran, 33, 59) Il s’agit donc d’une pratique protégée par l’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme :  » Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté (….) de manifester sa religion ou sa conviction, seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites « . Le principe d’égalité devrait signifier que la femme, autant que l’homme, est libre de se vêtir comme elle l’entend, selon sa conviction religieuse. Pourquoi vouloir, Monsieur Barde, lui imposer votre conception de la liberté ?


    Par ailleurs, nulle part dans la Constitution égyptienne votée à plus de 63 % des voix sous la présidence de Morsi, et suspendue illégalement par le coup d’Etat, il n’est question de rétablir « le mariage des filles dès l’âge de 8 ans » ! Quelle aberration !

    A l’heure où des élus se retrouvent en prison, et où des militaires désignent des gouvernants, on aimerait entendre des propos plus décents.


    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Tribune de Genève, 2 octobre 2013 

  • Le compas de la vérité

    C’est vraiment un excellent texte que Monsieur François Modoux vient de publier dans Le Temps du 28 septembre 2013 sous le tire : Ma semaine suisse : Le compas libéral

    Un article que tous nos hommes politiques, et notamment ceux qui prétendent défendre le libéralisme, devraient lire avec beaucoup d’attention.

    En un mot et sans résumer l’ensemble de ce texte, il rappelle quelles sont les valeurs adoptées par le Parti libéral-radical suisse, comprenant les principes fondamentaux garants de l’Etat de droit et de la démocratie : « la liberté d’opinion, la liberté de croyance, le droit de pratiquer sa religion… »

    Et de mettre en garde le politicien libéral qui en viendrait à perdre ces valeurs dans un climat où l’électorat est séduit par des mesures discriminatoires, notamment devant «l’islam galopant ». Monsieur François Modoux donne pour exemple le modèle allemand, qui fort de « l’héritage de la débâcle nazie », défend résolument l’Etat de droit.

    Une « semaine suisse » donc salutaire, dont on aimerait qu’elle dépasse aussi nos frontières pour dénoncer ce qui se passe ailleurs, notamment en Egypte. Alphonse de Lamartine disait : « Je suis concitoyen de toute âme qui pense ; la vérité, c’est mon pays. »

    Les élus en Egypte sont en prison. Quel journaliste courageux prendra donc leur défense sans craindre d’être accusé aussitôt de défendre les islamistes ? Sans craindre la désertion de son lectorat ? Comment pourrais-je admettre qu’une rédaction se taise devant tant d’injustices ? Ne fustige en aucun cas et de façon véhémente ce coup d’Etat qui trahit les urnes ? Comme si un peuple assassiné alors qu’il manifeste pacifiquement n’avait pas le droit  que l’on compte ses morts et que l’on désigne clairement ses assassins ?

    Voyez-vous, « électorat-lectorat », les enjeux sont finalement un peu les mêmes.

    Et à la perversion de nos démocraties par le populisme correspondent inévitablement certains silences journalistiques, dus à la nécessité de ne pas heurter les opinions dominantes.

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Le Temps, 1er octobre 2013 

  • Réflexions sur la Syrie

    Jusqu’où ira la lâcheté internationale?

    Jusqu’où ira la lâcheté de la communauté internationale dans le dossier syrien?

    Rien n’a été fait pour sauver un peuple innocent. Il est évident que la realpolitik impose des contraintes qui font passer les intérêts géostratégiques des uns avant le droit à l’existence et à la liberté des autres.

    Des enquêtes sont menées pour déterminer qui porte la responsabilité de l’usage des armes chimiques, alors que les Syriens en exil, qui ont fui la dictature de Bachar et sont en contact permanent avec leurs proches, peuvent vous énumérer pendant des heures la liste des atrocités commises par le régime, dont bien évidemment l’usage d’armes sophistiquées non conventionnelles.

    La Syrie, c’est aujourd’hui plus de 100 000 tués (ce chiffre officiel est malheureusement bien en deçà de la réalité si l’on tient compte de plus de 100 000 disparus) et, selon une source humanitaire, 400 000 blessés, près de 2 millions de maisons détruites, 57% des hôpitaux publics endommagés, 2535 écoles éventrées, 1992 écoles reconverties en abris pour les déplacés. C’est aussi 1,9 million de réfugiés dans les pays voisins, et 4,25 millions de personnes déplacées à l’intérieur de la Syrie.

    Pendant ce temps, on tergiverse encore pour désigner des coupables.

    Un peu comme si, ayant la certitude qu’un assassin a commis une multitude de crimes, et devant les corps mutilés de ses victimes, on se posait la question du choix de ses armes pour se donner une raison de l’inquiéter.

    Quelle logique y a-t-il derrière tout cela?

    Lorsque les Syriens sont sortis sans armes pour réclamer le départ de Bachar, les capitales occidentales ont applaudi en apparence pour saluer ce nouveau Printemps arabe. Puis très vite, parce que le peuple agressé par les militaires a choisi de se défendre, on a parlé d’une guerre civile, ce qui permettait de poursuivre de nouvelles procédures diplomatiques interminables. Le conflit a été enfin perçu comme une guerre confessionnelle entre chiites et sunnites, à quoi il fallait ajouter la venue des «djihadistes» assimilés à des terroristes.

    Dès lors, on ne pouvait s’attendre qu’à une paralysie générale anéantissant tout effort pour conjurer le triste sort de la Syrie.

    On a très vite oublié que, lorsqu’un peuple sort pour exiger la chute d’une dictature, c’est l’ensemble du «monde libre» qui doit immédiatement lui prêter main-forte pour qu’un pas décisif soit fait vers la démocratie.

    On a oublié que, lorsqu’une armée tire sur des civils, le devoir de protéger ceux-ci s’impose sans délai au «monde civilisé».

    On a oublié tout simplement que la barbarie a le même visage immonde pour tous les humains. Elle se livre à des monstruosités que nul n’a le droit d’admettre par une passivité complice, ou en évoquant des prétextes fallacieux. Et parce qu’il faut la combattre de toute notre force, sans concession aucune, il est particulièrement odieux de confondre coupables et victimes.

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    24 Heures, L’invité, 25 septembre 2013 


  • Egypte : la révolution trahie

    C’est un éclairage étonnant qui nous a été donné ce 30 juin 2013 sur les manifestations qui ont eu lieu en Egypte. Les caméras de la presse occidentale étaient braquées sur la place Tahrir, et avaient visiblement oublié les grands rassemblements de soutien au président Morsi, dans au moins 19 villes. Le mouvement Tamarrod (rébellion en arabe) a revendiqué quelque 22 millions de signatures, chiffre repris en boucle par les médias, comme s’il constituait un argument démocratique incontournable pour justifier le départ anticipé de Morsi.

    Une telle mise en scène médiatique relève de la désinformation. Il suffit pour s’en convaincre de considérer les points suivants :

    Le mouvement Tamarrod a dit avoir récolté un million de voix dans la ville el- Mahalla el-Koubra. Or, sa population totale ne dépasse pas 460 000 habitants, y compris les enfants ! Le célèbre poète égyptien Ahmed Fouad Negm  a déclaré publiquement qu’il a signé seize fois cette pétition !

    Le respect de la volonté populaire suppose l’acceptation des élections selon une réglementation précise. Lorsque des partis s’opposent dans une saine démocratie, se sont précisément les urnes qui rendent légitime la prise du pouvoir. Et surtout pas les militaires. Les urnes qui assurent la cohésion sociale.

    Or, ceux qui, au contraire, ont fomenté des troubles, n’ont jamais admis la présidence de Morsi. Vaincus par le scrutin, ils se sont unis pour semer le désordre : payant des jeunes gens pour jeter des pierres, et allant même jusqu’à fournir des armes aux voyous qui ont tué de sang-froid des civils. Complice, une partie de la police et des forces de l’ordre s’est bien gardée de défendre les citoyens, laissant à dessein la situation se dégrader. Bien sûr, nul ne peut nier la déception de ceux qui rêvaient d’un redressement économique radical en l’espace de quelques mois. De cette naïveté aussi les agitateurs ont su tirer profit.

    On nous avait mis en garde contre les « islamistes » au pouvoir qui allaient confisquer les libertés. Qu’a-t-on vu ? Un gouvernement qui a refusé d’interdire l’expression des revendications. Il est regrettable que certains s’en soient servis pour remettre en cause le choix du peuple. Au final, des généraux se sont octroyé le droit de destituer un président élu, et de suspendre l’exercice de la Constitution, approuvée par 63,8 % des votants il y a six mois. Actions anticonstitutionnelles, illégitimes et illégales. A noter que ces militaires n’agissent jamais vraiment seuls. L’aide annuelle fournie par Washington à l’armée égyptienne est de 1,3 milliard de dollars par an. Ce qui explique bien des manipulations.


    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Tribune de Genève, L’invité,  5 juillet 2013 


  • Le drame syrien

    Sommes-nous devenus insensibles au drame syrien?

    Rien n’a été efficacement fait pour soutenir le peuple syrien, alors qu’il est massacré depuis plus de deux ans. L’Occident se targue d’être à la pointe de la civilisation, alors même que, sous nos yeux, les droits de l’homme sont bafoués dans l’enceinte onusienne qui était censée les protéger. Un système infâme, fondé sur un droit de veto tout aussi infâme, nous invite à une paralysie si douce que nous voilà bien incapables de réagir.

    Nos démocraties, alors même que le sang des musulmans coule impunément, élargissent curieusement leur conception des négociations nécessaires pour aboutir à des consensus improbables sur ce qu’il faudrait envisager d’accomplir, pour autant qu’il soit possible de l’accomplir, quand tout le monde se sera enfin mis d’accord, un demi-million de morts plus tard…

    Les gouvernements français et britannique avaient fait une déclaration en faveur de l’armement de «l’opposition armée». Mais la France s’est ravisée, et ni l’Union européenne ni le G8 n’ont jugé bon de donner suite à cet appel.

    Non, vraiment. Derrière le drame de la Syrie – plus de 70 000 morts, les villes bombardées, les citoyens exterminés, amputés, déchiquetés par les agressions continues et répétées de l’aviation du dictateur de Damas –, il est possible de mesurer toute la lâcheté qui caractérise nos politiques étrangères.

    Tout cela n’est certes pas nouveau. Rappelez-vous: la communauté internationale avait été également longtemps réduite à l’inaction devant la tragédie bosniaque (environ 100 000 morts). Les démocraties avaient alors aussi été perverties: sous prétexte de respecter le plus grand nombre d’acteurs politiques, les atermoiements se sont traduits, durant des années, par des atrocités.

    Comble de l’hypocrisie pour laisser des innocents mourir, pour ignorer la famine et les épidémies qui se propagent, pour bouleverser de fond en comble une nation tout entière (quatre millions de déplacés en Syrie et plus d’un million de réfugiés dans les pays voisins)? Mettre en avant le danger «djihadiste», en prétextant qu’une aide armée détournée ne ferait qu’envenimer les choses. Argument fallacieux qui cache une volonté de nuire à la révolution, susceptible de porter au pouvoir un représentant digne des Syriens musulmans et chrétiens.

    C’est ainsi que nous sommes devenus insensibles: nous n’avons plus d’ouïe pour entendre ni d’yeux pour voir. Voir la souffrance des Syriens qui meurent de faim: deux millions d’enfants blessés, orphelins ou souffrant de malnutrition. Entendre le cri des mères qui se plaignent à Dieu de l’abandon des grandes puissances, qui disposent de moyens pour mettre un terme à la tyrannie de Bachar, et qui ne font rien.

    «Amis de la Syrie», gardez pour vous et entre vous, dans vos palais feutrés qui sentent l’imposture, votre amitié de façade et vos beaux discours.


    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    24 Heures, L’invité, 17 avril 2013

    Tribune de Genève, L’invité,  13-14 avril 2013 


  • Mali : comme un malaise

    Libération ou exploitation, la question se pose

    Les musulmans éprouvent de grandes difficultés à se positionner en ce qui concerne l’intervention spectaculaire des Français au Mali. Cela s’explique par le souvenir des humiliations coloniales, et par une méfiance que leur dicte le sentiment qu’ils ont de ne pas comprendre ce qui arrive réellement dans cette région africaine. A cela s’ajoute une série d’interrogations légitimes, qui traduisent autant de malaises.

    Considérez avec quelle rapidité le gouvernement français est entré en guerre, sans se heurter au moindre obstacle, rencontrant l’approbation de tous; et avec quelle lenteur, au contraire, le peuple syrien est abandonné depuis vingt-deux mois, sans aucune réaction efficace. Selon l’ONU, les violences ont fait à ce jour plus de 60 000 morts.

    Autre remarque: le journal Al Watan a relevé que «c’est curieusement le jour où devaient s’ouvrir, à Ouagadougou, les discussions entre les représentants du gouvernement malien, d’un côté, le Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA) et Ançar Eddine, de l’autre, que le coup de grâce a été donné au processus politique». Cela, alors qu’un soutien réel aux révolutionnaires syriens a été lamentablement repoussé sous prétexte qu’il était nécessaire de donner une chance à d’interminables négociations avec le dictateur de Damas.

    On prétend que la France ne fait que répondre à une demande du président malien. Mais on omet de préciser que ce dernier ne dispose d’aucune légitimité démocratique. Il a été porté au pouvoir après un coup d’Etat militaire en mars 2012, et a bénéficié de l’aide de la France, précisément.

    Le Mali est-il vraiment seulement ce désert habité par des pseudo-islamistes armés jusqu’aux dents, qui, de leurs dunes, menacent Paris? Ou bien regorge-t-il d’or, d’uranium, de pétrole, de ressources prodigieuses dont il faut protéger l’exploitation au profit des puissants et aux dépens de leurs propriétaires légitimes, les Maliens, maintenus dans la pauvreté malgré la richesse potentielle de leur pays ?

    Certes, l’argument de «la civilisation contre la barbarie» est avancé pour justifier une opposition farouche aux «islamistes», aux «djihadistes», à tous ces «istes» qui riment avec terroristes. Presse, médias et gens de pouvoir s’accordent pour relever la légalité de l’opération française. Mais comment ne pas douter de ces nobles intentions lorsque l’Occident, depuis des décennies, reste insensible à l’agonie de nations martyrisées ?

    Une remarque encore: ces dangereux «terroristes» – il est bon de répéter, comme tout le monde, ce mot pour rendre acceptables, aux yeux de l’opinion publique manipulée, des actions militaires d’une telle envergure – ont aussi des familles, des femmes et des enfants, n’est-ce pas? Combien de morts, combien de vivants, ne serait-ce que pour témoigner de ce qui s’est passé, et nous assurer que le respect des Conventions de Genève concerne aussi ces êtres humains-là ?


    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    24 Heures – L’invité, 31 janvier 2013

  • L’Egypte et sa révolution

    Il faut entendre ce que dit le président Morsi.

    La presse et les médias occidentaux se sont largement fait l’écho des accusations portées par les opposants du gouvernement Morsi. Ce dernier serait en passe d’accumuler tous les pouvoirs : exécutif, législatif et judiciaire. Mohamed ElBaradei, qui s’était retiré de la course électorale, parle d’une nouvelle dictature.

    Pourtant, on gagnerait à entendre ce que dit Morsi. Il s’est récemment exprimé à deux reprises sur la première chaîne publique égyptienne, et s’est expliqué clairement.

    On remarquera d’abord le ton libre, voire offensif des journalistes interrogeant le premier homme du pays. Chose qui eût été impensable il y a à peine trois ans sous le régime de Moubarak. Ensuite, on relèvera les arguments dont il est difficile de ne pas reconnaître la pertinence :

    Morsi soutient l’ensemble des manifestations, y compris celles de ses rivaux. Il demande seulement à tous de respecter les individus et les lieux publics, et d’éviter la violence. Ces revendications sont pour lui le signe que le pays s’engage résolument sur la voie du respect de la volonté populaire.

    Le président refuse en outre la désignation des chrétiens coptes comme étant une «minorité». Cette appellation ne pourrait concerner que des personnes venues de l’extérieur. Or, les Coptes sont chez eux dans la vallée du Nil au même titre que leurs concitoyens musulmans.

    A la journaliste qui l’interroge sur le sort et l’inquiétude des femmes, il déclare sans ambiguïté que tous les Egyptiens, quel que soit leur sexe, doivent bénéficier des mêmes droits.

    Il n’a par ailleurs aucune intention de limiter l’action des juges, mais au contraire de distinguer nettement les appareils exécutif et judiciaire. Ceux-ci sont  priés en revanche de ne pas entraver la mise en œuvre de la Constitution permettant d’établir dans le pays un véritable Etat de droit. Rappelons que ce sont ces mêmes juges qui ont eu l’audace de dissoudre le Parlement égyptien en juin dernier, alors qu’il venait d’être élu par le peuple. Soulignons qu’une partie de ces magistrats s’est compromise dans des malversations sous l’ancien régime, et qu’il faudra bien qu’ils rendent des comptes. L’action de Morsi signifie que nul n’échappera à la justice, quand la justice sera vraiment indépendante.

    Morsi entend respecter le mandat qui lui a été confié, en prenant ses responsabilités. L’alternance sera en tous les cas garantie et le peuple choisira de sanctionner ou de plébisciter son président le moment venu. L’Egypte est un pays riche de potentialités : au niveau de sa culture, du développement, des entreprises, des terres agricoles exploitables. Une vaste réforme doit être à présent engagée, dans le respect des traités avec les pays partenaires.

    En écoutant cet homme, qui a passé six mois en prison avec d’autres parlementaires élus sous Moubarak, et qui dit comprendre, pour cette raison, les exigences de ceux qui réclament la liberté, on ne peut qu’être impressionné par sa modestie qui n’est pas feinte, sa détermination qui s’inspire d’un authentique humanisme, et sa vision de l’avenir qui décrète qu’aucun obstacle n’est désormais infranchissable.

    Alors, soyons prudents lorsque la coalition des opposants qui n’ont pas encore digéré leur défaite électorale, appelle à de vaines agitations, et entonne le refrain de la menace islamiste.

    Le peuple, dans sa grande majorité, soutient son président.


    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    L’Invité

    24 Heures, 7 décembre 2012

    La Tribune de Genève, 12 décembre 2012

  • Religions, guerre et paix

    Christian Bibollet (Le Temps, 25 septembre 2012) nous parle du « décryptage d’un malaise » dû à l’islam en appelant le témoignage de l’histoire. Son argumentation vise à démontrer que le christianisme serait une religion de paix alors que Muhammad serait « devenu un homme de guerre».

    Hélas, l’histoire et les sources ne vont pas nécessairement dans le sens voulu par notre ami.

    Les croisades ont été une suite d’épisodes épouvantables entraînant le massacre des musulmans, et les historiens les plus rigoureux s’accordent à dire que la barbarie des croisés contrastait fortement avec le respect et la tolérance de Salâh ad-Dîn al-Ayyûbî (Saladin).

    Le Coran a autorisé les musulmans à prendre les armes en cas de légitime défense :

    « Autorisation est donnée à ceux qui sont attaqués (de se défendre) – parce que vraiment ils sont lésés; et Dieu est certes Capable de les secourir. Ceux qui ont été expulsés de leurs demeures, contre toute justice, simplement parce qu’ils disaient :  » Notre Seigneur est Dieu « . » (Coran, 22, 39-40) 

    Ces versets montrent les raisons de l’engagement armé des musulmans, que les polythéistes avaient l’intention d’exterminer. Le Prophète Muhammad n’a donc pas décidé de « razzier les caravanes mecquoises » comme un vulgaire brigand.

    Nous lisons en  Matthieu 10: 34–35 ces paroles qu’aurait prononcées le fils de Marie : «Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère. »

    Or, nous savons tous que Jésus – ce modèle universel dont l’humanité ferait bien de s’inspirer –  n’était pas pour autant un homme de guerre.


    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Le Temps, 3 octobre 2012

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