Centre Islamique de Genève

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  • L’Occident a perdu son âme entre Homs et Alep

    Nous sommes arrivés au comble de l’horreur. Le drame syrien préfigure, en Occident, l’effondrement de la prétendue civilisation des droits de l’homme. Et cela, pour plusieurs raisons.

    L’élan révolutionnaire, qui a gagné le monde arabe contre les dictatures, a porté le peuple syrien à manifester pacifiquement pour renverser le régime de Damas. La répression a été terrible, et la lutte pour l’indépendance était dès lors nécessaire.

    Devant cette confrontation opposant les hommes libres au tyran assassin, la réponse de l’Occident aurait dû se traduire par une aide immédiate empêchant les tueries. Mais rien de tout cela. Représentants successifs de l’ONU, du CICR et d’autres vénérables institutions sont passés à la table du dictateur sans obtenir un quelconque résultat, si ce n’est le fait d’accorder encore une forme de reconnaissance au criminel de Damas, et de permettre que les terribles exactions se poursuivent.

    Ce qui se passe en Syrie n’est pas une guerre civile, mais une obstruction à la révolution. Comment expliquer la passivité de la communauté internationale?

    La Syrie représente un enjeu géostratégique financier important pour la Russie et la Chine. Cette seule considération révèle le degré de barbarie que nous avons atteint lorsque, dans l’enceinte onusienne, notre système accorde une quelconque légitimité au droit de veto sino-russe qui se traduit déjà sur le terrain par la mort de 30 000 Syriens, dont plus de 2000 enfants.

    Mais l’enjeu est aussi politique. Si, en apparence, il est de bon ton de s’associer publiquement au Printemps arabe, dans la réalité l’administration américaine aussi bien que la communauté européenne observent avec la plus grande inquiétude cette libération des peuples musulmans, qui menace fortement l’hégémonie occidentale.

    Les Assad, de père en fils, se sont illustrés et s’illustrent encore par leur haine des Frères musulmans, mouvement qui, dans une grande partie du monde arabe, n’a cessé d’exiger le respect de la volonté populaire. En 1982, afin de briser la résistance des Frères, la ville de Hama était écrasée, et plusieurs dizaines de milliers de civils étaient massacrés par les bombardements acharnés de l’armée syrienne. Ce scénario, tout le monde le connaissait, et tout le monde pressentait que Bashar suivrait le modèle de son père.

    Mais personne, dans le monde prétendument libre, n’est venu vraiment au secours du peuple syrien. Depuis 18 mois, les citoyens poursuivent leur combat au sol et gagnent du terrain. Le régime ne dispose plus que d’une stratégie pour survivre: les bombardements indiscriminés. Avec un embargo aérien, la révolution aurait connu rapidement un dénouement favorable. Et tant de vies auraient pu être sauvées! Mais rien. Une passivité complice écœurante, qui montre que décidément, oui, l’Occident a perdu son âme entre Homs et Alep sous les bombes.


    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    24 Heures – L’invité, 24 septembre 2012

  • L’innocence des musulmans

    La confusion la plus totale, c’est l’impression que nous avons en considérant les origines et les effets du film intitulé L’innocence des musulmans, dont tout le monde ou presque s’accorde à dire qu’il s’agit d’un vulgaire navet, destiné seulement à insulter l’islam et ses adeptes. Quant à ses origines, il a été d’abord question, selon Associated Press et le Wall Street Journal, d’un islamophobe israélo-américain, disposant de 5 millions de dollars venant de donateurs juifs. Information démentie par une autre version désignant Nakoula Basseley Nakoula, un copte américain, comme étant le programmateur de cette vaste manipulation cinématographique, dont les acteurs se disent eux-mêmes être les victimes, ayant été trompés sur le scénario. Quant aux conséquences de cette séquence de 14 minutes diffusée sur YouTube, elle se traduit par une réprobation quasi générale : une vidéo « écoeurante et condamnable », selon Hillary Clinton, avec laquelle « le gouvernement américain n’a rien à voir». Cependant, après avoir estimé que l’attaque du consulat des Etats-Unis à Benghazi, qui a entraîné la mort de l’ambassadeur John Stevens et de trois autres Américains, était le résultat injustifié de la colère des musulmans, le FBI s’intéresse à une autre piste qui conduirait à Al-Qaida, ce qui ne fait que renforcer la part de mystère qui entoure l’événement.

    A notre sens, trois points essentiels peuvent être retenus dans cette affaire.

    Premièrement, la date de cette explosion de violence n’est certainement pas un hasard du calendrier. D’année en année, le 11 septembre sert désormais à commémorer, pour de nombreux Occidentaux en général, et pour le peuple américain en particulier, un jour historique qui démontre qu’il existe une forme de terrorisme islamiste révélateur de la haine qu’une partie du monde musulman voue à l’Amérique, alliée d’Israël. La presse et les médias ravivent annuellement ce sentiment, et lorsque la tension baisse, tout à coup, nous sommes surpris par une action qui met le feu aux poudres. De quoi détourner notre attention d’une actualité qui est autrement plus urgente, comme le massacre des civils syriens pour lesquels la communauté internationale ne fait rien.

    Deuxièmement, le film en question, présenté comme un navet, nous semble plutôt composé avec toute l’habileté dont disposent les propagandistes de l’islamophobie. Je rappellerais que le ridicule et l’outrance peuvent être des valeurs artistiques sous nos latitudes.  Il y est question de musulmans qui s’en prennent à des chrétiens. On les voit piller par groupes des maisons et des magasins. Une terrible scène décrit comment une jeune femme, la croix au cou, est égorgée. Puis, pour expliquer l’origine de ces tueries sauvages et inhumaines, on est ramené aux premiers temps de l’islam. Et là, c’est effectivement une caricature infecte qui nous est proposée, où le faux « Mahomet » est un personnage vil, cruel et j’en passe. Un tableau particulièrement horrible montre une vieille dame, de type occidental, écartelée entre deux chameaux ! Or, ceux qui ont composé cette œuvre misérable savaient parfaitement ce qu’ils faisaient. Tous les préjugés fréquemment énoncés contre l’islam sont étalés ici, allant de la barbarie à l’intolérance en passant par le vice. Leur but est d’abord de faire en sorte que, malgré la réprobation universelle de façade, beaucoup voient dans ces images une confirmation de ce qu’ils ressentent lorsque l’islam, cette religion dont ils ignorent tout, est évoqué. Ensuite, de provoquer de nouvelles tensions entre les chrétiens et les musulmans, notamment en Egypte. Notons que le film est incontestablement orienté contre les Frères musulmans. La preuve : les acteurs grimaçants hurlent, dans un anachronisme délirant et sabres au poing : « Le Coran est notre constitution », devise couramment utilisée par les Frères. Dieu merci, nombreux sont les coptes qui, en Egypte,  sont descendus dans la rue pour manifester avec leurs concitoyens contre  cette vidéo. Mais ceux qui veulent semer le trouble s’arrêteront-ils là ?

    Troisièmement, il n’est pas interdit de penser que pour les provocateurs, seul compte le résultat. Dans le monde dit libre en effet – pour qui la liberté d’expression est un bien acquis non négociable –, combien est  disproportionnée cette façon de défendre des principes sacrés par une vague de protestations incontrôlées ! Or, cette impression de démesure fait écho à la caricature exposée dans le film, où l’on voit des acteurs vociférant et criant leur haine. Elle résonne, pour l’Occidental moyen habitué à rire de tout, comme une confirmation. Fâcheux effet de miroir qui montre que beaucoup de musulmans, devant le piège qu’on leur tend, n’ont pas réfléchi. Ce qui ne signifie pas qu’en pareils cas, ils devraient s’abstenir de manifester. Oui, il faut publiquement dire notre tristesse. Mais avec la gravité qui s’impose.

    Que répondre finalement à tout cela ?

    Que ce « Mahomet » n’est pas celui – Muhammad – que nous connaissons, mais seulement la projection de préjugés qui habitent des âmes maladives. Que si la liberté d’expression est un droit, elle conserve des limites déterminées par un seul terme : la dignité. Que si, enfin, pour justifier les guerres à venir, certains estiment qu’il est bon de préserver ce climat d’agitations et de tensions, d’autres ont compris au contraire que ce dont nous avons besoin aujourd’hui, plus que jamais,  c’est de désamorcer toutes les formes de violence, d’engager le dialogue au nom des valeurs que nous partageons, et de respecter nos frères humains.


    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Le Temps – Débats, 19 septembre 2012

  • ONU : au cœur de la barbarie

    Que vaut le sang versé des musulmans, aux yeux de l’ONU ?

    Pas grand-chose.

    Ce qui se passe depuis des mois dépasse toute mesure. Et ce vendredi 31 août 2012 n’aura pas fait exception : les agences de presse nous annoncent sans surprise que la réunion des ministres des Affaires étrangères des 15 membres du Conseil de sécurité de l’Onu sur la crise humanitaire syrienne s’est achevée sans résolution ni communiqué ! S’adressant au Conseil de sécurité,  le ministre turc des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, a déclaré :

    « Combien de temps allons-nous rester assis à regarder, alors qu’une génération entière est en train d’être décimée par des bombardements aveugles et des attaques ciblées de masse ? Je pensais que cette réunion déboucherait sur des solutions concrètes aux souffrances du peuple syrien », a-t-il ajouté. « Nous n’avons rien de neuf à dire aux milliers de Syriens qui souffrent aux mains du régime, alors que l’Onu est piégée par l’inaction. »

    Piégée n’est pas exactement le mot. L’ONU doit être clairement déclarée, de par son disfonctionnement monstrueux, comme étant l’organisme qui sert à programmer des massacres en neutralisant toute action efficace par l’inique droit de veto. L’ONU est le système le plus judicieusement mis en place pour donner aux assassins le temps nécessaire pour perpétrer leurs crimes. L’ONU est le cœur du monstre et de la bête.

    Le sang des enfants et des civils syriens qui coule impunément, par centaines et par milliers jour après jour, sans que les armées  de l’Occident ne bougent le petit doigt, nous interdit de penser le contraire.

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Tribune de Genève, 7 septembre 2012

  • Machiavélisme sioniste et drame syrien

    Le Temps (13 mars 2012) a cru bon d’offrir une tribune à Shlomo Ben Ami, ancien ministre des Affaires étrangères israélien, afin qu’il s’exprime sur la répression et la guerre en Syrie.

    Avec une parfaite mauvaise foi, l’auteur parle de l’hostilité résolue du gouvernement syrien à l’encontre d’Israël, du danger qui menace les minorités – Chrétiens, Druzes et Kurdes – si ce régime venait à s’effondrer, et de la présence d’Al-Qaida, qui serait, je cite : « probablement à l’origine de certaines des récentes atrocités terroristes commises à Alep et à Homs » !

    Je pense que je ne suis pas le seul lecteur à être scandalisé par les propos de Shlomo Ben Ami.

    Premièrement, il est évident que face à la révolution syrienne, le gouvernement despotique de Bachar el-Assad sert de rempart à l’Etat d’Israël. Les dictatures arabes ont toutes, sans exception, collaboré avec l’Etat sioniste pour se protéger d’un ennemi commun : le mouvement islamique – notamment celui des Frères musulmans – qui n’a cessé de réclamer l’établissement de gouvernements respectueux de la volonté populaire. Car le printemps arabe, cela est évident, sonne comme une menace pour les militaires israéliens.

    Deuxièmement, la communauté internationale agit dans le but de transformer cet élan révolutionnaire en une guerre civile. Il s’agit d’instaurer le chao en Syrie, comme cela s’est produit en Irak. Or, cette volonté machiavélique, confirmée par les faits, relève d’un plan fixé par l’Organisation Sioniste mondiale  qui affirmait dans la revue Kivounim (Orientation, Jérusalem, n° 14, février 1982) : « L’éclatement de la Syrie et de l’Irak en régions déterminées sur la base de critères ethniques ou religieux, doit être, à long terme, un but prioritaire pour Israël, la première étape étant la destruction de la puissance militaire de ces États. »

    Troisièmement, le fait d’attribuer à la nébuleuse d’Al-Qaida les atrocités commises par les soldats de Bachar à Homs et Alep est aberrant. A la question : « Damas rejette la faute sur les terroristes armés par l’étranger. En avez-vous vu ? », le Docteur Jacques Bérès, cofondateur de Médecin sans frontières, qui a observé l’horreur sur place en tentant d’aider les habitants de Homs, répond  : « Il n’y a pas de terroristes armés par l’étranger. Cela fait partie de la propagande menteuse de ce régime. » (Tribune de Genève, le 14 mars 2012)

    Propagande reprise par Shlomo Ben Ami, qui révèle que pour l’heure, Israël n’a aucun intérêt à ce que les révolutionnaires renversent le tyran de Damas trop vite.


    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Le Temps, 16 mars 2012

  • L’incompétence de l’ONU, de la Bosnie à la Syrie

    L’Organisation des Nations Unies, dont la vocation initiale était de servir l’humanité, n’est-elle pas devenue, au fil  des ans, l’objet de manipulations aux conséquences désastreuses?

    Rappelons seulement quelques faits.

    D’abord, la terrible guerre menée contre la Bosnie entre 1992 et 1995. L’ONU annonça des renforts, et le gouvernement bosniaque, confiant, avait demandé à ses propres soldats de remettre leurs armes aux casques bleus. Ces derniers furent incapables d’accomplir leur mission de paix et, bientôt, les civils piégés dans les enclaves musulmanes furent livrés à leurs agresseurs, par milliers.

    Ensuite, le terrible sort réservé aux Irakiens par un embargo décrété contre Saddam Hussein, mais dont les victimes furent essentiellement des innocents. « Selon l’Unicef, 500 000 enfants irakiens sont morts dans les années 1990 à cause des sanctions imposées par l’ONU, sous la pression des Etats-Unis, empêchant l’acheminement de médicaments et de produits de première nécessité. En 2000, le coordinateur de l’aide humanitaire de l’ONU a donné sa démission.» (Socialist Worker, 30 janvier 2012).

    A ce propos, Jean-Marie Benjamin affirmait sans détour: «Tout le monde sait que l’ONU est entre les mains d’un seul pays, l’Amérique. Tout le monde sait aussi que l’embargo est maintenu et le sera tant que le voudra l’Amérique.» (Irak, l’apocalypse, Ed. Favre, 1999).

    Relevons encore la triste position de cette assemblée, incapable de reconnaître, en décembre dernier, un Etat palestinien. Exemple du sort réservé à la démocratie dans l’enceinte de cette institution le 18 février 2011, selon le Centre d’actualités de l’ONU lui-même: «Un projet de résolution déclarant «illégale» la politique de colonisation par Israël dans le territoire palestinien occupé a été rejeté par le Conseil de sécurité, en raison du veto d’un des membres permanents du Conseil, les Etats-Unis. Le texte a obtenu 14 votes pour et 1 vote contre. Les Etats- Unis disposant d’un veto, il a été rejeté.»

    Enfin, comble du scandale: alors que le peuple syrien lutte pour la liberté contre ses tortionnaires, on tergiverse pour imposer de réelles sanctions à ce régime, les veto russe et chinois faisant obstacle à toute démarche compromettant les intérêts géostratégiques des deux pays dans la région. Prenons le temps de négocier et de négocier encore. Bachar el-Assad est invité à aller jusqu’au bout de l’horreur, tout comme Karadzic et Mladic ont eu longtemps les mains libres pour effectuer leur sale besogne en Bosnie. L’histoire se répète. Les bourreaux n’en retiennent toutefois pas les leçons.

    Tout cela est d’autant plus écœurant et ahurissant que nombre de voix se sont élevées, en Occident, pour dénoncer cette «couverture de l’illégalité» qu’est devenu le fonctionnement de l’ONU.

    Et toujours le puissant contre le faible. Et toujours en visant la même cible. Car, enfin, le Bosniaque, l’Irakien, le Palestinien et le frère syrien ont bien quelque chose en commun?


    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève


    24 Heures, 10 février 2012

  • La liberté est du côté des Frères musulmans !

    En Occident, on a souvent présenté les Frères musulmans comme étant un mouvement qui cherche à instaurer une théocratie et à imposer des normes moyenâgeuses. La collaboration des Etats-Unis et de l’Union européenne avec des régimes illégitimes et dictatoriaux justifiait la mise à l’écart des tendances jugées islamistes et extrémistes. Que découvre-t-on à présent, avec ce qu’il est convenu d’appeler le « printemps arabe » ?

    D’abord, l’incontestable popularité du message des « fondamentalistes » : oui au respect de la volonté populaire, aux acquis positifs et constructifs du monde moderne ; non à l’imitation aveugle du modèle occidental en mal de repères et de normes spirituelles et morales.

    En Tunisie, le mouvement Ennahda de Rached Ghannouchi a remporté haut et fort les dernières élections. Au Maroc, Abdelilah Benkirane et son Parti de la justice et du développement se sont imposés sans difficulté. En Egypte, les Frères musulmans ont conquis la majorité de l’opinion publique. En Syrie et au Yémen, le même phénomène se produira après la mise à l’écart des despotes.

    Il faut donc cesser de stigmatiser ce mouvement, pour comprendre que, dès ses origines, son exigence n’était pas de fonder une dictature religieuse. A ceux qui, par ailleurs, voient dans ces élections un danger pour les minorités chrétiennes, il peut être utile de souligner que le vice-président du parti des Frères musulmans, Liberté et justice, est un Copte.

    Autre inquiétude : ces révolutions ne sont-elles que des opportunités, pour les mouvements islamiques, de se saisir du pouvoir, pour en bannir aussitôt l’alternance ? Ce sens de la « démocratie » est-il une nouveauté ?

    Rappelons qu’Hassan Al-Banna, fondateur du mouvement des Frères musulmans, avait dénoncé le système électoral égyptien de son époque, qui avait donné lieu à tous les abus. Il remarquait que, depuis 1923, il n’y avait jamais eu une Assemblée vraiment représentative de la nation égyptienne ni de sa majorité. « Ce système n’a concerné qu’une minorité d’électeurs si faible qu’elle n’a jamais atteint, entre 1936 et 1943, 12 % du corps électoral. »(1) Commentant les propos du premier guide des Frères musulmans, l’orientaliste Henri Loucel observait avec beaucoup d’objectivité, et sans nul doute avec une certaine surprise, cet aspect très « moderne » de la pensée politique d’Hassan Al-Banna : « Ici, dit-il, Hassan Al-Banna joint de très près notre conception démocratique des élections (…). Il fait preuve de bon sens et d’honnêteté : les candidats seront des hommes capables et libres de toute pression. Nécessité de programmes précis et détaillés, propagande électorale contrôlée et limitée. Punir truquages et vénalités, etc. » (2)

    Henri Loucel écrivait ces lignes il y a quarante-cinq ans. Aujourd’hui, ses analyses montrent que les Frères musulmans sont restés fidèles à leurs principes. Il est donc grand temps d’entamer un dialogue de civilisations qui refuse les clichés, les discours réducteurs fondés sur des préjugés et la diabolisation de l’islam en général.

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève


    24 Heures, 7 décembre 2011

    Le Monde, 8 décembre 2011

    La Tribune de Genève, 15 décembre 2011


    [1] – Hassan al-Bannâ, Ensemble des traités de l’Imâm Hassan al-Bannâ, en arabe, éd.  Al-Andalus, Beyrouth, 1981 p. 329

    [2] – H. Loucel, in, trad. H. Loucel, in Orient 39, Paris, 1966, p.165. L’organisation du pouvoir (Nizâm al-hukm)

  • Propos ridicules et silences accablants

    Dans Le Temps du 18 novembre 2011, il est regrettable de voir Sylvain Besson rapporter les propos ridicules tenus par Ian Johnson, notamment sur notre père, le Dr Saïd Ramadan. Ce dernier n’a jamais possédé de Cadillac offerte par les Américains sous le parapluie desquels il aurait prétendument « déployé ses activités » ! Et ce n’est pas parce que les Frères musulmans dénoncent les méthodes sionistes qu’ils sont antisémites.

    En ce qui concerne l’article d’Alain B. Lévy paru dans Le Temps du 21 novembre 2011, je tiens à dire que je condamne toutes les formes de terrorisme, y compris lorsque des musulmans en sont les auteurs, mais je ne les confonds en aucun cas avec des actes de résistance légitime. Au lieu d’évoquer la lapidation et notre hostilité supposée envers les chrétiens – je vous rappelle que le parti des Frères musulmans, qui vient de remporter les dernières élections en Egypte, a pour vice-président un Copte ! –,  vous auriez dû condamner les exactions commises contre les civils palestiniens à Gaza.

    Dans Le Temps du 23 novembre 2011, la vice-présidente de la Licra-Genève, Elka Gouzer, nous confirme hélas son soutien inconditionnel à l’Etat d’Israël. Pourtant, la LICRA prétend lutter selon ses statuts « pour le respect, la dignité humaine et contre le racisme et l’antisémitisme. » (art. 2 -2) J’invite donc ses membres à prendre acte des observations de nombreuses associations israéliennes, qui relèvent des violations constantes à l’encontre des Palestiniens, notamment l’organisation des droits de l’homme B’Tselem dénonçant « la loi raciste (sur le mariage) qui détermine qui peut vivre en Israël selon des critères racistes ». (Cité dans Justin Huggler, « Israel Imposes “Racist” Marriage Law », Independent, 1er août 2003. D’après Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine, par John J. Mearsheimer et Stephen M. Walt, éd. La Découverte, Paris 2007)

    Il est des silences qui sont accablants…

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Le Temps, Débats, 6 décembre 2011

  • Réponse à Maître Marc Bonnant

    C’est avec ahurissement que j’ai pris connaissance de l’article de Maître Marc Bonnant dans le Matin Dimanche du 6 novembre 2011, rendant hommage à « Charlie Hebdo ».

    Libre à vous de défendre la liberté d’expression, et le caractère inadmissible d’une agression contre un organe de presse. Mais cela ne vous autorise en aucun cas à aligner des contrevérités sur la splendeur de la civilisation musulmane. Sachez donc que :

    – La culture islamique a apporté une importante contribution dans tous les domaines du savoir, allant de la médecine à la sociologie en passant par les mathématiques et la philosophie, cela alors que l’Europe était plongée dans l’obscurantisme.  Sans la lumière qui est née à La Mecque et Médine, vous ne seriez pas là pour relever l’héritage de la pensée grecque. L’oublier en évoquant Carthage est un raccourci qui révèle soit une ignorance feinte, soit une volonté de dénigrement.

    – L’islam professe que l’homme n’est libre que s’il choisit de se soumettre à Dieu. Dans le cas contraire, il adore nécessairement une idole. Ce peut être son petit moi, ou une forme de nombrilisme qui consiste à s’estimer supérieur aux autres.

    – Les mouvements islamiques soutenus par les peuples musulmans ont vécu des décennies d’emprisonnement et de torture, alors qu’ils réclamaient le respect de la volonté populaire. Et vous venez nous dire à présent que ces peuples ne sont pas mûrs pour déterminer leur avenir. Nous n’avons pas entendu votre voix, Maître Bonnant, lorsque les dictateurs se livraient aux pires exactions contre des femmes et des hommes réclamant la liberté.

    – Le fait de défendre la légitimité de l’islamophobie et de vous en prendre ainsi à une communauté dans son ensemble est immoral et inhumain.

    Votre discours est semblable à celui des aristocrates qui sous l’Europe nazie ont fait l’éloge de l’antisémitisme, tant il était difficile de résister à l’élan populiste qui emportait alors, dans les remous calamiteux se sa bêtise, les esprits les plus fins…


    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Le Matin Dimanche, Débats, 13 novembre 2011

  • Lutter contre la violence sioniste et condamner l’antisémitisme

    Il est absolument nécessaire de condamner sans détour l’antisémitisme.

    D’abord, en insistant sur le fait qu’il n’existe pas de race maudite. Pas plus qu’il n’existe de race supérieure. A ce titre, le Coran nous oriente vers la voie qui conduit à reconnaître l’égalité de tous les hommes devant Dieu, sinon par la foi et la piété. Le Coran affirme:

    « Ô gens, Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle, et Nous vous avons désignés en peuples et tribus afin que vous vous entre-connaissiez. Le plus noble d’entre vous auprès de Dieu est le plus pieux des vôtres. Dieu sait et connaît parfaitement toute chose. » (Coran, 49, 13)

    Et le Prophète Muhammad a dit : « Ô gens, vous êtes tous issus d’Adam, et Adam a été créé de terre. Un Arabe n’a aucun mérite sur un non-Arabe, ni un non-Arabe sur un Arabe, sinon par la piété. »

    A plusieurs reprises, le Coran célèbre l’exemple des Prophètes fils d’Israël, et l’islam ne connaît pas le rejet d’une race quelconque.

    Ensuite, en dénonçant l’idéologie sioniste, qui n’est qu’une perversion du judaïsme, traduisant dans les faits et par la violence l’idée de la suprématie du peuple élu, et des privilèges qui seraient les siens. Le sionisme génère l’antisémitisme. Or, on ne peut imputer à la communauté juive dans son ensemble la responsabilité de ce qui se passe dans les territoires occupés. Toute généralisation doit être récusée. Des organismes tels que la CICAD et la LICRA devraient se démarquer sans tergiversations des crimes commis par le gouvernement israélien, car leur silence, interprété comme une forme d’allégeance, engendre la méfiance et l’hypocrisie, et leur fait perdre toute crédibilité aux yeux des observateurs indépendants. J’ajoute que par principe, un racisme ne peut être plus ignoble qu’un autre : ce serait une forme de racisme de concevoir les choses ainsi. Aujourd’hui, les Arabes palestiniens subissent une discrimination dans leur propre patrie.

    Par ailleurs, s’il est important de  rappeler l’infamie que fut la doctrine nazie, et la réalité historique de la Shoah que nul ne peut nier, il est essentiel de ne pas faire de ces atrocités une justification aux exactions perpétrées contre les Palestiniens. L’unicité de la souffrance juive, distincte de toute autre souffrance (théorie d’Elie Wiesel), ne peut qu’exacerber les sentiments de tous ceux dont on ignore la souffrance. La Shoah ne doit pas être une religion et elle ne doit pas prendre la place de Dieu. Surtout dans nos républiques dites modernes. Elle n’a pas besoin de catéchisme (idée du président Sarkozy heureusement rappelé à l’ordre alors qu’il voulait associer la mémoire d’un enfant juif à chaque écolier de France !) Et on se passerait bien évidemment de ses hérétiques.  Certes, il ne s’agit pas de nier le caractère spécifiquement odieux d’un projet qui visait l’extermination d’un peuple, mais la Shoah ne doit pas devenir un dogme destiné à museler les consciences lorsqu’en Palestine, on brûle au phosphore blanc des enfants. Nous attendons toujours de ces Messieurs de la CICAD et de la LICRA une condamnation claire des massacres répétés de civils palestiniens.

    Enfin, il est essentiel de démasquer le rôle des lobbies sionistes, particulièrement influents dans les milieux politiques, journalistiques et médiatiques. Ces groupes de pression parviennent à faire rendre acceptable ce qui est inacceptable. Une conspiration du silence s’installe autour du thème de la colonisation qui se poursuit. Citez-moi un seul journaliste qui ait eu le courage, dans la presse officielle et bien-pensante, de fustiger ouvertement le vol des terres palestiniennes, d’en appeler aux droits de l’homme, de réclamer des condamnations ? A peine nous rapporte-t-on les événements en quelques phrases ou par un bref communiqué. Comme si le rôle des médias consistait seulement  à couvrir par l’information la politique du fait accompli.

    Cette complicité qui perdure est inadmissible. D’autant plus que sur le terrain des faits, des femmes et des enfants vivent jour après jour un drame indescriptible, chassés de leurs maisons et de leur patrie, expulsés dans les camps. Des milliers de prisonniers dont personne ne veut connaître les noms – ils ne s’appellent pas Shalit – croupissent en prison. Dans un grand nombre de régions où est édifié le mur de la honte, les colons sont armés, et le peuple leur est livré, sans défense.

    Journalistes libres de tous les pays, réveillez-vous !


    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Le Temps, Opinions débats, 10 novembre 2011

  • Les émeutes, la dette et l’usure

    L’islam rejette fermement l’usure. Le Coran affirme : « Dieu a rendu licite la vente et illicite l’intérêt usuraire. » (Coran, 2, 275)

    Dans son sermon d’adieu, le Prophète Muhammad a définitivement mis un terme à la dette alimentée par l’usure, exigeant la seule restitution des capitaux empruntés :

    « Ô peuple ! Toute part d’intérêt est abolie, mais le capital vous revient sans que vous ne soyez injustes ou que l’on ne soit injuste à votre encontre. Dieu a décrété l’interdiction de l’intérêt. La part d’intérêt qui revient à ‘Abbâs Ibn ‘Abd al-Muttalib est complètement abolie. »

    Il est intéressant d’observer que le Prophète a appliqué la loi divine en commençant par les siens. Ici, c’est son oncle paternel ‘Abbâs qui devait renoncer aux intérêts qui lui étaient dus.

    On nous parle aujourd’hui de la « crise de la dette ». Les émeutes en Grèce révèlent l’ampleur des dégâts occasionnés par le système de la finance virtuelle, qui repose sur la procédure usuraire. Elle touche des Etats et des peuples pris en otages, qui pour rembourser ce qu’ils doivent s’endettent davantage. Elle touche les pays pauvres dévorés par la spirale du surendettement. Mais elle s’acharne aussi, plus près de nous, sur les jeunes et moins jeunes pris aux pièges de la consommation et du crédit.

    Et remarquez : la dette, la dette ! On ne nous parle que de cela. Pourtant, toute dette suppose un créancier. On ne nous dit rien de ceux qui, au sommet de cette tour de la madoffisation du monde, s’enrichissent à circuit fermé. Il y a plus de 1400 ans, le Prophète abolissait l’usure pour le bien de l’humanité.

    Existe-t-il une autre solution ?

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Tribune de Genève, 1 novembre 2011

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