Centre Islamique de Genève

104, rue des Eaux-Vives 1207 Genève – SUISSE –

Catégorie : Archives

  • Lettre à Peter Rothenbühler

    Cher Peter Rothenbühler,

    Je suis étonné par les propos que vous m’avez adressés dans Le Matin dimanche du 12 septembre 2010.

    Soyez certain que je n’ai aucune haine contre le peuple américain, et contre les nobles valeurs qu’il est capable de défendre. Par contre, je ne peux que réprouver la manipulation dont ce peuple est l’objet, et qui le conduit à se transformer en une puissance impérialiste. Le gouvernement des Etats-Unis a menti au sujet des armes de destruction massive pour envahir l’Irak, en transgressant le droit international, et il mène aujourd’hui une politique d’agression contre l’Iran, en se servant du moindre prétexte pour diaboliser ce merveilleux pays. Sa politique militaire d’extension ne vise pas à démocratiser le Proche-Orient, mais à dominer militairement le monde musulman. Depuis plus de trente ans, les envahisseurs ont pris connaissance des ressources minières fabuleuses dont dispose l’Afghanistan, évaluées par des experts du Pentagone à mille milliards de dollars.

    Pour s’emparer de ces richesses, les armées venues de l’Occident massacrent des civils innocents par milliers, avec le cortège d’atrocités lié à de telles actions barbares : tueries, massacres, brûlures, amputations. Selon la presse canadienne, des données compilées par les Nations unies font état de 2412 civils qui sont morts en Afghanistan en 2009. A cela s’ajoute le scandale provoqué par les révélations fracassantes que le site WikiLeaks a rendues publiques sur les opérations de l’armée américaine en Afghanistan, de 2004 à la fin de 2009, et qui témoignent d’une volonté évidente de dissimuler le nombre des victimes civiles.

    Ces faits se déroulent aujourd’hui en Afghanistan, et ils n’entraînent aucune réaction de la part de la communauté internationale. Et ici, nous ne sommes pas dans le registre de la dissuasion, mais dans celui de faits réels. Voilà ce qui est vraiment scandaleux.

    L’islam, Cher Monsieur, n’a qu’un seul ennemi : la peur due à l’ignorance de ceux qui le juge sans le connaître.

    Hani RAMADAN

  • Un érudit Guinéen au CIG

    Hier les Guinéens de Genève ont été honorés par la présence d’un de leurs compatriotes, invité par le centre islamique de (CIG) pour diriger la prière de la nuit du destin.

    Mr Ibrahima Bah, Hôte de Mr Hani Ramadan, directeur du CIG, est juriste de formation et fonctionnaire au secrétariat d’Etat aux affaires religieuses.

    L’imam Bah, érudit en science de la religion, a remporté beaucoup de concours en lecture, mémorisation et interprétation du saint coran.

    Aujourd’hui, l’imam de la 37eme promotion de la faculté de Droit, Sciences économiques et de gestion de l’Université Gamal Abdel Nasser de Conakry est convié dans le canton de Vaud (Vevey).

    Malgré son programme chargé, Mr Bah sera de retour demain à Genève pour faire la rupture du jeûne avec les compatriotes guinéens de la cité de Calvin, avant de continuer à Lyon puis Paris et s’envoler pour Conakry.

    Pour toute information, merci de nous contacter au +41(0)78 322 61 75

    Abdoul Ghoudoussi Baldé 

    Chef du Bureau Africaguinee.com

     5 juin 2010 Genève-Suisse 

  • Amour du prochain et combat

    Genève, 3 juin. – Réponse au lecteur judéo-chrétien qui nous édifie en affirmant sans détour qu’il existe manifestement un abîme entre «islam» et «chrétienté», entre Coran (combat) et valeurs judéo-chrétiennes (aime ton prochain)! (voir «Tribune» du 26 mai).


    Voici deux passages tirés de la Bible :

    On lit dans l’Evangile de Luc: «Quant à mes ennemis, ceux qui n’ont pas voulu que je règne sur eux, amenez-les ici et égorgez-les en ma présence» (Luc, chapitre XIX, verset 27). Et dans la Tora: «Quand tu t’approcheras d’une ville pour la combattre, tu lui feras des propositions de paix. Si elle te répond: «Faisons la paix», et si elle t’ouvre ses portes, tout le peuple qui s’y trouve sera astreint à la corvée pour toi et te servira. Mais si elle ne fait pas la paix avec toi, et qu’elle engage le combat, tu l’assiégeras; le Seigneur ton Dieu la livrera entre tes mains, et tu frapperas tous ses hommes au tranchant de l’épée» (Deutéronome, 20, 10-13).


    Jugez avec moi qu’il serait malvenu de tirer de ces extraits, cités hors contexte, la conclusion que la Tora et l’Evangile véhiculent une culture de la guerre. Aucune volonté de dénigrement ne saurait ternir la lumière du Coran.

    Hani RAMADAN

  • Ombre sur la burqua et le minaret

    Le regard que beaucoup d’Occidentaux portent sur l’islam repose incontestablement sur de grossiers préjugés. J’aime cette image que donnait un journaliste égyptien pour illustrer le thème de l’islamophobie:

    «Imaginez un homme qui n’aurait jamais vu son ombre. Il se trouve sur une scène devant un immense écran blanc. A ses pieds, des projecteurs viennent soudainement l’éblouir. Il se retourne, et que voit-il? Son ombre agrandie une dizaine de fois. Sa frayeur est si grande qu’il s’agite. Et son ombre s’agite aussi, si bien que sa frayeur augmente, et ainsi de suite.»

    Pourquoi certains Suisses ont-ils rejeté les minarets? Parce qu’ils y ont vu le symbole d’une conquête politico-religieuse. Ce que, précisément, le minaret n’est pas.

    Pourquoi quatre-vingt-neuf députés argoviens ont-ils voté une motion visant l’interdiction du voile intégral dans l’espace public? Argument principal: «La burqa est un symbole du pouvoir de l’homme sur la femme.» Ce que, précisément, le voile intégral n’est pas.

    Les femmes qui portent volontairement le voile intégral – et parfois contre la volonté de leur entourage masculin – sont les premières victimes de ces confusions. La liberté, ce n’est pas de se conformer à la vision que les uns ont de la liberté aux dépens des autres. Ce doit être la liberté pour tous selon la conviction de chacun, dans les limites du bien commun. Contraindre une femme à se découvrir, contrairement à sa foi, est une infamie.

    Voile intégral ou minaret, on charge ces signes visibles d’une interprétation subjective courante, puis on s’en prend à ce que l’on a compris. En d’autres termes, on rejette ce que l’on projette sur l’autre. Cette projection peut même se transformer en provocation: on a vu les Jeunes UDC diffuser un samedi matin l’appel à la prière par haut-parleur autour de la mosquée genevoise dotée de l’un des quatre minarets de Suisse! Comble du ridicule dans le registre des gesticulations : les initiateurs en sont venus à provoquer eux-mêmes les troubles dont les musulmans seraient coupables !

    On tourne en rond, sans se rendre compte que l’on tombe dans des formes de ségrégations religieuses injustes. On finit par admettre des formes de ségrégations injustes. Il en va ainsi lorsque l’on fait une différence entre le clocher et le minaret, et Amnesty International a rappelé qu’interdire la burqa est discriminatoire.

    C’est d’ailleurs contraire à l’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme: «Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion; ce droit implique la liberté (…) de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites.»

    Or le port du voile est une prescription religieuse inscrite dans les sources de l’islam. Le Coran affirme: «Et dis aux croyantes (…) qu’elles rabattent leurs voiles sur leurs poitrines.» (Coran, 24; 31)

    Le terme khimâr désigne le tissu qui couvre la tête. Une interprétation minoritaire, certes, mais qui existe bien dans la tradition islamique, indique que le voile doit cacher également le visage.

    Nous penchons quant à nous vers l’exégèse la plus reconnue, corroborée par une parole du Prophète qui précise en effet le sens du verset: «A partir du moment où elle a ses règles, il ne convient pas que l’on voie de la femme autre chose que ceci.» Le Prophète désigna son visage et ses mains.

    Quoi qu’il en soit, ces deux interprétations font bien partie de la pratique islamique, enseignée dans l’ensemble du monde musulman.

    Hani RAMADAN

  • Minarets et islamophobie

    La brèche de l’islamophobie n’a pas cessé de grandir 

    Six mois après les votations contre les minarets, il peut être utile de nous livrer à une réflexion moins passionnée et plus sereine sur ce sujet.

    D’abord pour dire que la décision d’interdire les minarets en Suisse reste grave, aussi certainement que l’affirmaient déjà les représentants de la plupart des partis politiques, ainsi que les membres de notre gouvernement. Rappelons l’avis du Conseil fédéral et du Parlement : « L’initiative est en contradiction avec de nombreux droits fondamentaux inscrits dans la Constitution fédérale et porte atteinte aux droits de l’homme. » (Confédération suisse, votation du 29 novembre 2009)

    C’est ce que nous pouvions lire à la veille des votations, et le résultat ne change rien à cette appréciation. Où en sommes-nous aujourd’hui ? A-t-on vu les partis qui défendaient vaillamment les musulmans et s’offusquaient de cette forme de discrimination religieuse poursuivre leurs efforts et marquer avec détermination leur volonté de réparer une telle erreur ?

    Que non ! En climat démocratique, le nombre étant la loi, il faut se soumettre à la voix des urnes, même lorsque cette voix se fait l’écho des émotions, des peurs, et non pas l’écho de la raison et de l’équité. Mais il y a pire. Au lieu de mener ce combat tambour battant, la brèche de l’islamophobie a grandi, et ses attraits sont tels que beaucoup se sont laissé séduire. Ce vote, qui a étonné tout le monde, a mis en évidence combien il est juteux pour un parti politique de se servir de la peur de l’islam pour rallier des voix inexistantes en dehors du registre des idées reçues.

    Aussi vrai donc que le péril représenté par les minarets missiles est une pure affabulation, il convient de mettre en perspective d’autres cibles et d’autres dangers à venir. Les femmes en burqa ne menacent-elles pas la République voisine et la Belgique ? Des observateurs attentifs mettent cependant en évidence le fait que le voile intégral islamique sert aujourd’hui à cacher les vrais problèmes que sont la crise financière et le chômage (lire à ce propos Le voile islamique et l’impuissance politique, de Jean-Noël Cuénod, Tribune de Genève, 29 avril 2010).

    La stratégie adoptée par le Président Sarkozy, consistant à reprendre à son compte les thèmes chers à l’extrême droite pour se faire élire ou pour faire diversion, est prise comme modèle. Le vote argovien contre la burqa auquel se sont ralliés les partis de droite le confirme. Les dernières déclarations d’Eveline Widmer-Schlumpf, prétextant l’argument sécuritaire, cachent une même tendance au populisme.

    Certains n’hésitent pas à verser dans la discrimination la plus pure pour séduire leur futur électorat. Ainsi, on apprend que les libéraux-radicaux s’engagent contre l’extrémisme islamique. Pour ce faire, les prédicateurs de toutes les communautés religieuses seront invités à s’exprimer dans l’une des langues nationales. Toutefois, précise Christian Lüscher, il ne sera pas exigé une traduction simultanée de la messe en latin, car bien entendu, c’est l’extrémisme musulman qui est visé !

    Magnifique attention qui nous rappelle qu’un imam n’est pas un prêtre, tout comme un minaret n’est pas un clocher !

    Il est donc grand temps que les partis se ressaisissent et refusent de remettre en cause les droits humains les plus fondamentaux.

    La ségrégation religieuse n’a pas sa place dans le monde civilisé. Toute dérive doit être dénoncée. Toute volonté de stigmatiser les musulmans doit être condamnée.

    Hani RAMADAN

  • Lutter contre l’islamophobie

    Que se passe-t-il en Suisse depuis la date fatidique du 29 novembre 2009, où une mesure étonnante a été votée à l’encontre des musulmans par une majorité de nos citoyens ?

    Notre gouvernement s’est manifesté par de timides explications en déclarant que le vote ne sanctionne pas l’islam en tant que tel, mais l’extrémisme religieux. M. Hans-Rudolf Merz a ajouté maladroitement que la Suisse ne présenterait pas d’excuses, comme si ce vote était une forme de revanche contre la maison Kadhafi !

    Il aurait été plus digne de réaffirmer les arguments que le Conseil fédéral avait lui-même énoncés pour rejeter l’initiative populaire contre la construction de minarets :

    «L’initiative est en contradiction avec de nombreux droits fondamentaux inscrits dans la Constitution fédérale et porte atteinte aux droits de l’homme. Elle ne contribue nullement à protéger l’ordre juridique suisse et menace au contraire la paix religieuse dans notre pays. Le Conseil fédéral et le parlement rejettent donc l’initiative.» (Confédération suisse, Votation du 29 novembre 2009)

    Tout comme nos dirigeants, les médias, qui pourtant avaient considéré avec distance les arguments aberrants des initiateurs, soit se taisent aujourd’hui devant la loi du nombre, qui donne une suprématie inquiétante au lectorat aussi bien qu’à l’électorat; soit se font l’écho de ceux qui s’expriment dans le registre ouvert et nauséabond de l’islamophobie. Si le peuple éclairé de Suisse a voté pour, c’est donc que les musulmans sont bien méchants! (Remarquez que c’est une façon comme une autre – quoique bien naïve – de se soulager la conscience.)

    Et ces médias de citer toute la liste des préjugés grossiers qui vont des massacres contre les chrétiens à la violence en Afghanistan en passant par la condition de la femme musulmane et les châtiments de la loi islamique !

    Viennent ensuite les Arabes de service pour vanter la démocratie suisse et fustiger les musulmans, en déclarant que le seul but des minarets «est idéologique» !

    Non. Ce vote cautionne ouvertement une forme de discrimination religieuse à l’encontre des citoyens et des résidents musulmans de ce pays, et cela est inacceptable.

    Si l’on interdit le minaret, il faut interdire le clocher. Il est nécessaire aujourd’hui d’engager un dialogue constructif qui ne se fonde pas sur la peur. Il est impératif de ne pas admettre en Suisse la mise à l’index d’une communauté par la diabolisation de ses pratiques.

    Les musulmans se doivent de suivre toutes les voies légales pour faire valoir leurs droits. Ils porteront plainte contre tout propos ségrégationniste et feront recours contre toute mesure discriminatoire.

    Que les citoyens libres de tous les cantons – et de tous les pays – s’unissent contre le fascisme des ultranationalistes et l’hypocrisie de ceux qui confondent la démocratie et sa perversion par la manipulation des masses !

    Dans les années trente, souvenez-vous, un même sentiment de rejet – à l’encontre des juifs – devait porter la bête immonde au pouvoir. Et la presse d’alors et le pouvoir s’en sont lavé les mains !

  • Sept raisons de rejeter l’initiative anti-minarets

    1. Les initiateurs de ce projet ne disposent que d’arguments grossiers : le minaret est présenté comme un symbole de guerre et de conquête. Il exprimerait « la volonté d’imposer un pouvoir politico-religieux ». Ce qui est faux : le minaret n’a qu’une valeur culturelle.
    2. Les initiateurs ne visent pas les minarets, mais bien l’islam pour développer une stratégie populiste déloyale. « Cette initiative se veut un rempart contre « l’islamisation rampante » de la Suisse mais elle jette le discrédit sur les musulmans et musulmanes de Suisse et les diffame purement et simplement », avait expliqué le secrétaire général de la Section suisse d’Amnesty International, Daniel Bolomey.
    3. Cette initiative entre en contradiction évidente avec l’esprit de notre Constitution. Le Conseil fédéral a souligné que ce projet porte en particulier atteinte à la liberté religieuse. La Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg et le Pacte de l’ONU relatif aux droits civils et politiques admettent certaines restrictions à cette liberté, « mais à des conditions qui ne sont pas remplies ici. Une interdiction générale de construire des minarets ne saurait être justifiée par la sauvegarde de la sécurité et de l’ordre public. L’initiative viole en outre le principe de non-discrimination, car elle vise un symbole religieux de l’islam et non les édifices similaires d’autres religions », avait précisé Eveline Widmer-Schlumpf devant les médias en août 2008.
    4. Accepter cette initiative porterait atteinte à l’image de la Suisse dans le monde entier. La Suisse serait constitutionnellement le seul pays à se livrer à une forme de discrimination religieuse visant les seules mosquées.
    5. Des populations entières du monde arabe et musulman considéreraient notre pays comme franchement hostile à l’islam. Les secteurs de l’économie en général et du tourisme en particulier en seraient durablement affectés. Sans compter les problèmes liés à notre sécurité, en Suisse ou ailleurs.
    6. Au niveau de sa politique étrangère, la Suisse a une position privilégiée. Récemment, le nouvel ambassadeur américain à Berne, Donald Beyer, a salué le « rôle exceptionnel » joué par Berne dans le cadre du contentieux sur le nucléaire iranien. Une Suisse réputée xénophobe et ultranationaliste ne pourrait en aucun cas espérer préserver ce statut.
    7. La Suisse, pays des Conventions de Genève et de l’engagement humanitaire, perdrait définitivement sa vocation historique, pour devenir, au cœur de l’Europe, le fief de « l’islamophobie rampante ».

    Les initiateurs sont des pyromanes qui veulent se faire passer pour des pompiers. Dialoguons en adultes et cessons de jouer avec le feu.

    Hani Ramadan
    Directeur du Centre Islamique de Genève
    Tribune de Genève, L’Invité, 27 novembre 2009

  • Initiative contre la construction de minarets

    Indigne des valeurs de notre pays !

    Puis-je vous parler de la Suisse vraie, de la Suisse authentique et profonde, celle que j’ai appris à connaître depuis que j’y suis né ? 

    J’ai le souvenir d’une brave maîtresse d’école primaire, Mme Dubois, qui, après les cours donnés à l’Ecole Trembley à Genève, nous envoyait quelquefois faire les commissions d’une femme âgée et malvoyante. Cette dame enseignait dans une institution laïque, certes, mais, à travers son instruction, elle avait le mérite d’ouvrir nos petits cœurs à la détresse des plus démunis, au nom de valeurs chrétiennes ou humanistes qui ont nourri nos esprits d’une lumière ineffaçable. 

    Gamin, je rendais visite le samedi à mon ami Pascal, dont je devais apprendre bien plus tard qu’il était le petit-fils d’un journaliste suisse célèbre, René Leyvraz, père de Jean-Paul, qui fut également mon professeur de philosophie à l’Université de Genève. Sa grand-mère, Hélène Leyvraz, nous recevait et nous offrait un goûter fait de pain et de chocolat.

    Un jour que du haut de mes 12 ans je m’abstenais de manger, elle m’en demanda la raison: «Je suis musulman et je jeûne.» Alors, elle me regarda droit dans les yeux et me dit: «C’est très bien d’avoir une religion qui impose ainsi des restrictions.» Son expression était volontairement admirative. L’expression qu’un adulte prend pour encourager un enfant.

    Plus tard, je fis mon école de recrues. Ne pouvant pas consommer une viande illicite pour le musulman, j’emportai en fin de week-end quelques conserves pour la semaine. Je fus convoqué bientôt par un responsable gradé. Celui-ci me reçut avec le plus grand respect. Il me signifia que, puisque je ne pouvais consommer la viande proposée, il me restituerait la somme affectée quotidiennement à la nourriture de chaque recrue (5 ou 10 francs).

    Je lui ai fait savoir que ce n’était pas nécessaire, mais j’ai été impressionné par les scrupules de cette administration, qui traite chaque individu selon ce qui lui est dû.

    J’ai enfin un quatrième souvenir, beaucoup plus récent: un message relatif à l’initiative populaire «contre la construction de minarets» du 27 août 2008, signé par le président de la Confédération, Pascal Couchepin, et par la chancelière Corina Casanova. Le Conseil fédéral remarquait entre autres que dans les Etats voisins il n’existe aucune discrimination religieuse au niveau des mosquées.

    «L’exposé de la situation juridique en Allemagne, en France, en Italie et en Autriche montre qu’aucun de ces pays n’applique de règles particulières à la construction de mosquées ou de minarets. L’érection et l’utilisation de ces édifices sont soumises aux dispositions générales en matière de construction et aux règles en matière d’aménagement du territoire, de protection des monuments, d’urbanisme et de nuisances sonores. Dans nul de ces Etats, la construction de minarets n’est interdite ni restreinte par rapport à celle d’autres édifices religieux.»

    Aussi loin que l’on regarde, au niveau du peuple comme au niveau de ses responsables et de ses dirigeants, la Suisse rejette toutes les formes de discrimination. Il serait absurde aujourd’hui d’en faire, au sein de l’Europe, une exception se distinguant par des relents de xénophobie.

    N’en trahissons donc pas les principes au nom de la peur et des préjugés.

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    24 Heures, l’Invité,  14 octobre 2009

  • Obama : émotion et raison

    Comment peut-on interpréter le discours tenu au Caire par Barack Obama à l’adresse du monde musulman ? Beaucoup d’émotion dans le propos, certes, et une façon habile de rapprocher deux mondes en rappelant des valeurs communes. Mais au-delà des bons sentiments, il convient de revenir à la raison, et de questionner la réalité d’un système qui dépasse largement un seul individu, quelles que soient ses bonnes intentions.

    Il y a d’abord le fait qu’Obama ne dispose que d’un pouvoir de décision limité dans son propre pays sur les questions liées au Proche-Orient. Avant d’être élu, il avait été ainsi dans l’obligation de déclarer que Jérusalem est la capitale éternelle d’Israël. Position qui rend impossible à long terme le règlement de la question palestinienne. Il s’est entouré de collaborateurs résolument sionistes, comme David Axelrod et Rahm Emanuel, chef d’état major de la Maison-Blanche. Le père de ce dernier a été volontaire dans Tsahal en 1991.

    Obama ne peut ainsi « qu’inviter » le gouvernement israélien à geler les colonies de peuplement. Proposition à laquelle Netanyahou oppose sans vergogne un non catégorique. En d’autres termes, la stratégie sioniste du fait accompli reste de rigueur même sous la nouvelle présidence étasunienne, et il en sera ainsi tant que les lobbies sionistes, dont l’Aipac (American Israel Public Affairs Committee) domineront le Congrès et imposeront leurs vues.

    Obama dit respecter la démocratie. Qu’en est-il du Hamas qui a été choisi par les Palestiniens, mais dont il n’admet pourtant pas la légitimité, tant que le mouvement de résistance n’aura pas déposé les armes et reconnu l’existence de l’Etat de ses agresseurs ? Ici réside la faille, qui révèle que la parole d’Obama n’est finalement pas si équilibrée que cela, ni même vraiment équitable. Il aurait été plus juste de dire que c’est la colonisation qui doit impérativement cesser, afin que cesse le combat de légitime défense. Plus juste de souligner que les Palestiniens ne peuvent raisonnablement pas reconnaître un Etat dont les frontières restent indéfinies, et qui s’étend chez eux à leurs dépens. On peut rappeler que depuis les accords d’Oslo, le nombre des colons est passé, de 1993 à 2009, de 263 000 à 485 000, dont 200 000 à Jérusalem-Est ! Lorsque le Hamas dénonçait la légitimité de ces transactions, on l’accusait d’extrémisme. Mais depuis, et rétrospectivement, les faits lui ont donné raison.

    Enfin, derrière les belles paroles, il y a la réalité atroce des faits, qui montre que la politique étrangère américaine demeure un véritable désastre pour le monde musulman. Ainsi, l’administration d’Obama a poussé le gouvernement pakistanais à agir contre sa propre population sous le prétexte d’en finir avec les talibans. Résultat ? Plus de deux millions de réfugiés déplacés dans des circonstances épouvantables. Et si Obama promet de quitter l’Irak, ce n’est que pour mieux occuper l’Afghanistan et y renforcer ses troupes. La multiplication des bases militaires américaines constitue-t-elle d’ailleurs vraiment le signe d’une pacification du monde ?

    En d’autres termes, s’il n’est pas interdit d’être sensible au discours éloquent du Président, les musulmans sont en droit d’exiger que ses paroles se traduisent par des faits. Malheureusement, Obama mettra probablement des années à « inviter » Israël à cesser l’implantation de ses colonies, (on peut douter qu’il se montre aussi patient avec les Iraniens en ce qui concerne le nucléaire). Autant de temps gagné par un Etat extensible qui s’est servi, depuis plus de soixante ans, de Présidents américains à la chaîne pour étendre la puissance israélienne. L’aide militaire à Tsahal, qui se chiffre depuis des années en milliards de dollars, se poursuivra au gré de l’influence du Congrès. Même si Tsahal massacre des populations civiles.

    Qu’importe. Obama fait bonne figure. Belle allure et belle prestation. Cela suffit à ceux qui déjà ont oublié le martyre de Gaza.

  • La Suisse peut-elle oublier Gaza ?

    « Pourquoi Israël a-t-il tué plus de 1000 civils et détruit 70% des infrastructures ? Pourquoi Israël a-t-il bombardé même un zoo ? Pourquoi détruire des écoles ? Pourquoi infliger une punition collective ? Pourquoi interdire l’accès des matériaux de reconstruction ? Pourquoi n’avons-nous toujours pas de fenêtres ? » Telles sont les pertinentes questions que posait récemment dans la presse romande Jawdat Khoudary, un riche entrepreneur qui avait participé à la construction de l’école américaine de Gaza, aujourd’hui détruite. 

    Jawdat Khoudary avait aussi contribué, il y a deux ans, au succès de l’exposition Gaza à la croisée des civilisations, en mettant à la disposition de Genève sa collection d’objets archéologiques.

    Micheline Calmy-Rey et Mahmoud Abbas avaient inauguré cette exposition, et ce geste avait alors une portée symbolique.

    Hélas, la barbarie l’a emporté sur la civilisation, et les questions que pose Jawdat Khoudary resteront probablement un cri dans le désert de la diplomatie et des salons.

    A moins qu’un réveil de nos consciences amène nos autorités à se ressaisir et à refuser d’être complices par le silence.

    Non. On ne peut plus admettre, une fois pour toute, la logique sioniste qui mène une politique d’agression continue.

    Veut-on la paix ? Il faut arrêter la colonisation. « Le Hamas est toujours là, dit encore Jawdat Khoudary, les tirs de roquettes continuent et le soldat israélien Gilad Shalit est toujours prisonnier. » Chaque roquette envoyée par le mouvement de la résistance islamique est tout simplement un « non » à la colonisation. N’en déplaise aux criminels de guerre, le Hamas est dans son droit. Il défend un peuple. Et il ne peut y avoir de reconnaissance d’un Etat dont les frontières restent indéfinies et extensibles. Ce n’est donc pas le terrorisme qui justifie l’action de Tsahal, mais le colonialisme qui rend nécessaire la légitime défense des Palestiniens.

    La reconnaissance des deux Etats ne peut se faire que simultanément et réciproquement, en déterminant une partition qui empêche le débordement incessant qui caractérise la politique sioniste, dont tout l’art consiste à mettre la communauté internationale devant le fait accompli.

    Oui, il faut condamner sans détour les crimes commis à Gaza, et désigner le gouvernement israélien comme responsable de ces massacres et de ces destructions. L’oubli de ces atrocités est lui-même une forme d’allégeance à la barbarie, qui est invitée ainsi à se reproduire indéfiniment. Se cacher derrière l’argument fallacieux de la protection de l’entité sioniste, alors qu’elle ne cesse de voler aux Palestiniens leurs terres, et qu’elle poursuit illégalement l’édification de son mur, est inadmissible, particulièrement dans notre pays qui est dépositaire des Conventions de Genève.

    La Suisse peut faire cela. Sa neutralité ne signifie pas qu’elle ne prendra pas la défense, fermement et sans hypocrisie, des civils livrés aux militaires.

    P.S. : Organisations et sociétés protectrices des animaux, réveillez-vous ! Tsahal a détruit un zoo à Gaza. Alors, à défaut de secourir les humains, il y a là aussi quelque chose à faire…

    Hani RAMADAN
    Directeur du Centre Islamique de Genève
    24 Heures – Réflexions,  7 mai 2009
     

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