Centre Islamique de Genève

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Catégorie : Archives

  • Injustices en Egypte

    Opinion

    En Egypte, on exécute à tour de bras, avec la bénédiction de l’Occident.

    Les sentences prononcées contre Mohamed Morsi et de très nombreux Frères musulmans proviennent d’une justice pourrie, voire du maréchal Al-Sissi lui-même, s’indigne Hani Ramadan, directeur du Centre islamique de Genève

    Les militaires qui se sont emparés du pouvoir à la faveur d’un coup d’Etat en Egypte ont mis en scène, à l’encontre du premier président légitimement élu, le Dr Mohamed Morsi, une parodie de justice alignant des accusations mensongères, hélas reprises par les médias peu scrupuleux. Cette horrible farce aurait dû entraîner une réprobation universelle.

    Or, il n’en est rien. Non seulement la presse reprend de nouveau, sans honte, les arguments fallacieux des putschistes pour justifier leur action contre la démocratie, mais encore elle donne comme plausibles des chefs d’accusations ignobles, en tout point fabriqués: Morsi se serait arrogé les pleins pouvoirs en suscitant des manifestations réprimées dans le sang, et il serait responsable, avec cent six autres de ses partisans, d’une évasion collective d’une prison du Caire durant le soulèvement de 2011. La vérité est que l’appareil judiciaire en Egypte est gangrené par la corruption. Les sentences prononcées sont dictées par le maréchal Al-Sissi lui-même.

    Peines de mort prononcées arbitrairement contre les opposants et les Frères musulmans, dont le guide Mohamed Badie, et à présent contre le président Morsi, l’injustice flagrante qui ressort de telles procédures nous permet de faire un constat amer autant qu’alarmant: tant sur le plan journalistique que politique, les gouvernements et les organes de presse de la communauté européenne se sont parfaitement accommodés de la tyrannie des militaires. N’est-il pourtant pas évident qu’en admettant ces condamnations, on signifie clairement que les Egyptiens n’ont pas droit à ce que la volonté populaire soit respectée sur leur territoire? Abdel Fattah al-Sissi a trahi le peuple égyptien en rompant le serment qui le liait au gouvernement élu, tout comme il a menti en affirmant qu’étant militaire, jamais il ne prendrait le pouvoir. L’Egypte est donc de nouveau devenue une de ces «dictatures respectables», telles qu’elles furent appréciées pendant des décennies par un Occident soucieux de ne pas perdre son hégémonie et ses intérêts géostratégiques dans la région. Comble du déshonneur: la France vend ses avions à l’oligarchie de l’armée égyptienne, méprisant le choix des urnes.

    Suffit-il d’évoquer une prétendue «insurrection islamiste au nord du Sinaï» – quand il s’agit surtout de protestations de foules favorables au président Morsi – pour justifier un quelconque soutien aux fomenteurs du coup d’Etat? La mascarade se poursuit, lorsque, après l’annonce du nouveau verdict prononcé contre Mohamed Morsi, on nous dit que trois représentants de la justice ont été assassinés à Al-Arich, chef-lieu du nord du Sinaï. Al-Sissi parle d’un «acte terroriste odieux», et fait aussitôt exécuter, dimanche 16 mai, sans procès équitable, six personnes présentées comme des «djihadistes» par son armée. Tout cela, alors que la position de Morsi a toujours consisté à refuser la violence et à respecter la légitimité.

    Quelle hypocrisie tout de même, et quelle lâcheté! Alors que l’ordre instauré par Abdel Fattah al-Sissi donne aux militaires et aux policiers le droit de tuer des civils sans craindre d’être poursuivis, alors que des milliers de prisonniers croupissent dans les prisons, les victimes sont présentées comme des bourreaux.

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    La Temps (Débats),  19 mai 2015 –  La Tribune de Genève (L’invité), 20 mai 2015

  • Les lieux de la foi

    Le Temps a publié une lettre de lecteur de Pierre Saba sur « Les réalités occultées de Moyen-Orient » (5 décembre 2014). Outre ses nombreuses déclarations qui visent à diaboliser l’islam, il faut comprendre que le discours de Pierre Saba consiste tout simplement à justifier la destruction de la Mosquée al-Aqsâ (l’Esplanade des Mosquées à Jérusalem) pour y construire le Temple du peuple élu ! Perspective fanatique qui ne peut que conduire à une guerre généralisée. Stéphane Hessel, diplomate et militant politique, a déclaré plusieurs fois avant de disparaître qu’Israël ne voulait pas la paix. Il avait raison ! Aujourd’hui, et après l’opération «Bordure Protectrice» de cet été 2014, tout concourt à renforcer pour nous cette conviction. La paix signifierait clairement une délimitation définitive des frontières devant permettre non seulement la reconnaissance, mais aussi la fondation de l’Etat palestinien.

    Or, Israël est à sa périphérie un Etat qui a la vocation d’être extensible. La logique du conflit sert donc mieux ses intérêts. Et en son centre doit résider le saint des saints : le fameux Temple en question. Historiquement, avant l’occupation israélienne, les juifs disposaient d’une entière liberté pour pratiquer leur religion, de même que les chrétiens. Les trois communautés vivaient dans  l’harmonie et dans le respect. La fondation de l’Etat d’Israël a été hélas la cause d’une violence inouïe dont nous observons la barbarie jusqu’à nos jours. Auparavant, chacun s’entendait parce que l’islam reconnaît la qualité de Prophète de Moïse et le caractère révélé de la Torah ; tout comme il reconnaît la qualité de Prophète de Jésus et le caractère révélé de l’Evangile.

    L’erreur suivante concernant le propos de Monsieur Pierre Saba permet de mieux comprendre le point de vue musulman : l’Esplanade des mosquées est effectivement appelée aussi bayt al-maqdis (plutôt qu’al muqadas), tout comme en hébreu il est désigné par l’expression beit hamikdash, ce qui signifie la Maison sainte, et non pas le « Temple saint ». Dans le Coran, le territoire sacré de La Mecque est nommé al-bayt al-harâm : Le Maison sacrée. Selon la logique de Pierre Saba, il faudrait donc appeler également ce premier lieu saint de l’islam : Temple sacré !

    Tout cela démontre au contraire que les messages de Moïse, de Jésus et de Muhammad ont une même origine, et que ces trois lieux sont bien ceux de la foi universelle, qui a été détournée de sa vocation par le particularisme racial et colonial qui caractérise le sionisme aujourd’hui !

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    La Temps,  22 décembre 2014

  • Israël, au-dessus des Conventions de Genève ?

    Didier Burkhalter, le président de la Confédération, a pris l’initiative d’organiser ce mercredi 17 décembre 2014 une conférence à Genève sur le respect du droit international dans les territoires palestiniens.

    Notre pays, dépositaire de la IVe Convention de Genève ne fait que répondre à une nécessité : la protection des civils dans les territoires occupés.

    Je ne pense pas être le seul, en tant que lecteur de la Tribune de Genève, à être profondément indigné par l’attitude arrogante d’Eviatar Manor, représentant d’Israël auprès de l’ONU à Genève. Considérer comme il le fait que cette « initiative de la Suisse est politique et amorale », c’est insulter non seulement nos institutions, mais surtout nier les actions odieuses qui ont été perpétrées à Gaza dans un passé pourtant récent. Je renvoie chacune et chacun au conclusion d’Amnesty International, que l’on ne peut soupçonner de partialité sur ce dossier : « L’armée israélienne a commis des crimes de guerre au cours de son opération «Bordure Protectrice» cet été et une enquête doit être menée. » Mêmes accusations portées par  Human Rights Watch.

    L’agression démesurée de Tsahal a fait près de 2.200 morts Palestiniens, en majorité des civils. Côté israélien, 67 soldats et six civils ont été tués.

    Sur l’amoralité, Eviatar Manor, ainsi que le cabinet de Benjamin Netanyahou n’ont de leçon à donner à personne.

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    La Tribune de Genève,  15 décembre 2014

  • Lettre ouverte à François Holande

    D’un modeste citoyen de Genève

    Monsieur le président,

    En recevant en grande pompe à Paris le criminel Abdel Fatah al-Sissi, vous n’avez pas seulement commis une faute, vous avez tout simplement trahi les valeurs de tout Etat de droit.

    Al-Sissi est un militaire qui a usurpé le pouvoir en massacrant les civils qui ont contesté son coup d’Etat. Les ONG et les organisations des droits de l’homme ont clairement dénoncé des actes qui entrent dans la catégorie des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité.

    Al-Sissi a fait jeter en prison plus de 40 000 citoyens dont le seul tort a été et est de réclamer le respect de la voix des urnes, contre le diktat de la force des armes.

    Il a incarcéré des jeunes étudiantes et étudiants, par milliers, qui ont subi la torture, le viol, et une répression sauvage ne connaissant pas de limite.

    Il a dispersé tous les rassemblements pacifiques dans la violence et le sang, donnant aux policiers et aux militaires le droit de tuer des civils, alors que ces derniers avançaient – et continuent d’avancer –  mains nues.

    Il s’est acharné contre les habitants du Sinaï, détruisant des centaines de maisons, tuant des innocents, dont beaucoup d’enfants, et agissant clairement selon les intérêts de l’alliance américano-sioniste dans cette région.

    Al-Sissi n’est pas un dirigeant légitime,  sur qui on peut fonder l’espoir de voir émerger en Egypte une réelle démocratie.  Al-Sissi est exactement le contraire de cela : il est le dictateur militaire qui ruine par sa présence nuisible le processus de libération du peuple égyptien.

    Vous auriez dû, Monsieur le président, tirer les leçons du passé. Voyez combien est honnie par tous cette déplorable image où l’on voit Sarkozy, votre prédécesseur, serrant la main ensanglantée de Kadhafi.

    Après la chute du dictateur ami, il est des alliances qui font honte. C’est exactement le sort qui va vous être réservé, par la grâce de Dieu.

    Le peuple égyptien gronde contre la répression. Difficile, dans les salons feutrés de l’Elysée, et filtrés par vos conseillés sionistes, d’en percevoir la profondeur.

    Monsieur le président,

    Aussi vrai que mon cousin Khalid al-Banna, médecin pacifique Frère musulman de moins de trente ans, a été assassiné par l’armée d’al-Sissi le 16 août 2013, aussi vrai que des dizaines de milliers de mères pleurent aujourd’hui leurs révolutionnaires détenus, abattus sans droit, – sachez que nous allons balayer al-Sissi et toute sa clique de voyous, chantres d’un Etat policier abject. Nous allons les combattre par tous les moyens pacifiques, selon le mot d’ordre lancé par le seul président légitime à ce jour en Egypte, le Dr Mohamed Morsi.

    Nous lutterons jusqu’à ce que le « maréchal » finisse, comme le colonel Kadhafi, mais aussi comme tous les assassins, les tyrans et les traîtres, dans les poubelles de l’histoire.

    Monsieur le président,

    Par cette odieuse réception qui a heurté toutes celles et tous ceux à qui il reste une once de dignité – musulmans engagés, laïcs soucieux de la défense des droits humains, humanistes convaincus – vous avez définitivement perdu la face.

    Les urnes vous le feront prochainement savoir.

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Genève, 6 décembre 2014

  • Contre un humanisme sélectif

    Choisir la période estivale pour mener des raids inhumains sur Gaza n’est certainement pas le fait du hasard : pendant plus de 40 jours, Tsahal a pu commettre les pires atrocités sans rencontrer d’obstacle.

    En parallèle, les milices chrétiennes anti-balaka font subir de terribles sévices aux musulmans de la Centrafrique, sans que cela n’entraîne un grand élan d’émotion en faveur de femmes et d’hommes qui restent, je tiens à le signaler, des êtres vivants qui appartiennent à l’espèce humaine…

    Et voici à présent, au moment où la période de vacances se termine, au moment où l’on se rattache à la vie active aussi par le vecteur de l’actualité oubliée pendant un mois, voici  que des événements inespérés vont permettre à nos journalistes de se focaliser sur l’horreur absolue attribuée à qui, je vous le demande ? – à des « djihadistes » de service, égarés ou manipulés, qui agissent en flagrante contradiction avec les préceptes de l’Islam. Peu importe : le scénario d’une mise à mort, hélas bien réelle !, va permettre d’effacer les terribles tragédies vécues par les Palestiniens, les Syriens, les Centrafricains. Et nous pourrions aussi évoquer le triste sort des musulmans de Birmanie et du Xinjiang.

    Autant il convient de dénoncer les actes ignobles commis contre les minorités en Irak en général, et l’assassinat odieux de James Foley en particulier, autant il incombe à chacun, par probité intellectuelle, mais aussi au nom du respect de la dignité humaine, de ne pas faire du meurtre d’un journaliste l’arbre qui cache la forêt de tueries innommables, se traduisant par la mort de centaines de milliers d’innocents.

    Gaza, c’est à l’heure où j’écris ses lignes :  plus de 2000 morts, dont près de 500 enfants, plus de 10 000 blessés, la destruction de 11 000 mille maisons, de 215 mosquées, de six hôpitaux, de 141 écoles, de  4 universités, et du seul centre de production d’électricité.

    La Syrie ? D’après l’ONU, le chiffre de plus de 191.000 morts comptabilisés est sans doute une sous-estimation. Le plus grand nombre de meurtres documentés par l’ONU ont été enregistrés « dans le gouvernorat de la périphérie rurale de Damas (39.393), suivi d’Alep (31.932), Homs (28.186), Idlib (20.040), Daraa (18.539) et Hama (14.690) (….) Les décès de 8.803 mineurs, dont 2.165 enfants de moins de dix ans, ont été rapportés à ce stade, mais leur nombre réel est probablement plus élevé, étant donné que l’âge des victimes n’est pas documenté dans l’immense majorité des cas. »

    La Centrafrique ? Depuis une année, l’alarme avait été donnée pour signaler le bain de sang auquel était exposée la population musulmane : des milices chrétiennes ont semé la terreur parmi les civils, les contraignant à fuir leur pays natal. Le conflit a fait des milliers de morts et près d’1,5 million de déplacés.

    Tous ces crimes ont été perpétrés sans que la communauté des civilisés ne bouge pour les empêcher vraiment. Alors, oui, toute notre sympathie et notre solidarité vont à la famille, aux collègues et aux amis de James Foley, ainsi que de tout journaliste mort dans l’exercice de sa noble fonction. Mais les autres – les anonymes qui par milliers sont emportés dans le gouffre de la folie humaine – méritent aussi notre compassion, n’est-ce pas ?

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Le Temps, Débat, 29 août 2014

    La Tribune de Genève,  L’invité, 30-31 août 2014

  • De la barbarie soft selon l’HEBDO

    La ligne rédactionnelle de l’HEBDO est-elle orientée en faveur de « la raison du plus fort »?

    Permettez-nous de nous poser la question.

    Dans le numéro de ce 14 août 2014 en effet, le journaliste Antoine Menusier parvient à réaliser un exploit : énumérer les atrocités commises par Tsahal à Gaza sans exprimer la moindre forme d’indignation, ou même de compassion. Que près de 2000 Palestiniens aient été tués, « dont 447 enfants ou adolescents selon un bilan fourni par l’ONU », ou encore que 400 000 Gazaouis aient été déplacés sans pouvoir fuir leur prison à ciel ouvert, que des écoles de l’UNRWA à Jabalia et à Rafah aient été bombardées, il s’agit là de faits observables seulement, qui n’appellent aucune condamnation.

    On tourne la page de la même revue, et nous voici en face de John Rizzo, responsable sous Bush « des techniques d’interrogatoire améliorées », qui justifie  la torture contre les « terroristes présumés d’al-Qaida » ; entendre : contre des hommes soupçonnés sans aucune preuve. Et cela passe aussi : on en viendrait presque à éprouver de la sympathie pour l’individu !

    Il est clair toutefois que si les victimes de telles exactions avaient été des Yankees ou des colons israéliens – même en petit nombre  – , l’éclairage de ces drames nous serait donné sous un tout autre jour, n’est-ce pas?

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    L’HEBDO, 28 août 2014

  • Le peuple égyptien avec les militaires ?

    À propos du texte publié dans l’édition du 4 juin sous la signature de Jean-Noël Ferrié, directeur de recherche au CNRS, et titré « Révolution égyptienne, une parenthèse refermée? »

    Il est étonnant de voir Jean-Noël Ferrié, présenté comme un « expert », affirmer, et cela quelques jours après les élections du 26, 27 et 28 mai 2014 : « La grande majorité des Égyptiens, lassée d’une crise qui n’en finissait pas de rebondir et inquiète qu’elle ne se change en guerre civile, préféra l’armée aux Frères musulmans. »

    De qui se moque-t-on ?

    Les putschistes se sont vus contraints de prolonger la durée des élections. L’abstention record des Egyptiens a montré clairement leur refus de la dictature militaire.

    Le monde entier a pu témoigner du fait que les bureaux de vote étaient vides. 
Cependant, on est passé de 7% de participation le premier jour, à 10 ou 15 % le deuxième jour, à 47% le troisième jour, sans que personne puisse expliquer comment ce miracle s’est produit!

    Au lieu d’un mea culpa bienvenu de la part des journalistes qui ont reproduit les chiffres mensongers livrés par les militaires, de juin 2013 à mai 2014, Le Temps convoque des «spécialistes» qui sont loin d’être à la page.

    Cette devinette pour terminer. Dans la liste suivante des candidats « élus » à la présidence, trouvez qui est l’intrus le plus inquiétant pour les « amis de la démocratie » :

    Nasser (1956): 99,9% 

    Sadate (1970): 90.04%

    Moubarak (1981): 98,46%
    
Morsi (2012): 51,73%

    Sissi (2014): 96,1%

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Le Temps, 5 juin 2014

  • Quand les massacres d’hier cachent ceux d’aujourd’hui

    Il y a vingt ans, en 1994, le Rwanda plongeait dans l’horreur. Les médias et la presse ont relayé la commémoration de ce drame, en relevant les incohérences de l’action de l’Unamir, les troupes des Nations Unies postées au Rwanda.

    Malgré une recrudescence visible de la violence, aucun contingent de casques bleus ne fut déployé de façon efficace afin de protéger les Tutsi et les Hutu modérés du terrible carnage qui s’est ensuivi : pendant cent jours, le régime hutu a pu sans retenue massacrer 800 000 victimes, dans des conditions épouvantables.

    Il est possible aujourd’hui  de relever l’immense responsabilité du Département des opérations de maintien de la paix, dirigé alors par Kofi Annan, qui n’a pas jugé bon d’intervenir à temps. La responsabilité, aussi, de la France, qui « cultivait ses rapports avec le régime hutu, lui fournissait des armes, formait ses soldats et entraînait ses milices »(1) .

    Or, il semble bien que l’histoire se répète et que nul n’ait l’obligation de retenir ses leçons.  Nous venons d’apprendre que le Conseil de sécurité de l’ONU a décidé l’envoi de 12000 soldats en République centrafricaine, mais en septembre prochain, c’est-à-dire dans cinq mois ! Cela, alors que les tueries ont commencé en décembre dernier, faisant déjà 2000 morts. Nous savons par ailleurs qu’une partie de la population musulmane a été désarmée par les soldats français, puis livrée aux milices qui n’ont de chrétien que le nom. L’arrivée des troupes de la Mission internationale de soutien à la Centrafrique (Misca) et de la force française Sangaris, loin d’apaiser les tensions, contribue à leur recrudescence.

    L’archevêque Dieudonné Nzapalainga, cité par le Journal de Bangui, a remarqué que si la décision de l’ONU est positive, « le nettoyage ethnique se poursuit et des milliers de personnes risquent encore de perdre la vie, puisque la force onusienne ne sera déployée qu’en septembre. » En visite à Bangui, le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, a lancé « un appel à éviter un nouveau génocide en Afrique, vingt ans après le Rwanda, dénonçant une « épuration ethnoreligieuse » contre les musulmans. » (2)

    Que signifie donc cette prise de décision de l’ONU ? A-t-on déjà oublié qu’en à peine plus de trois mois, 800 000 hommes, femmes et enfants avaient été massacrés, soit cinq morts à la minute ?

    On a vraiment l’impression que cette organisation fonctionne à l’envers. Tout comme une certaine presse qui évoque avec force la mémoire d’un drame, tout en relativisant celui qui se déroule en temps réel. Comment ne pas voir clairement, en effet, que si un tel délai est donné pour intervenir sur le terrain, alors même que les violences s’intensifient, cela constitue une invitation à achever le plus tôt possible l’épuration en question ?


    (1) Bartholomäus Grill, 1994, Quand le Rwanda plonge dans l’horreur, Der Spiegel, traduction Gian Pozzy, L’Hebdo, 10 avril 2014

    (2) Gustavo Kuhn, L’ONU envoie douze mille soldats…en septembre, Tribune de Genève, 12-13 avril 2014


    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    24 Heures, 21 mai 2014

  • Syrie : l’indignation ne suffit plus

    N’en avons-nous pas assez de cette ignoble hypocrisie ?

    Après avoir expliqué au monde entier qu’en Syrie, il y a des criminels dans les deux camps, sans avoir clairement souligné que lorsqu’un peuple réclame sa liberté contre un tyran, nous devons nous tenir au côté du peuple, Madame Carla Del Ponte nous expose à présent l’objet de son irritation : des gens qui meurent de faim dans certaines villes en état de siège, chose qu’elle n’avait jamais vue, elle qui croyait « avoir tout connu avec l’ex-Yougoslavie et le Rwanda » (voir Tribune de Genève, 19 mars 2014).

    L’ex-procureure se garde ici de préciser que c’est le régime de Bachar qui a choisi de vouer ainsi à une mort lente et atroce des milliers d’enfants, de femmes et de civils, dont le seul crime est de réclamer depuis trois ans le départ du despote sanguinaire.

    « Une saisine de la Cour pénale internationale (CPI), affirme Madame Del Ponte,  n’est pas possible en raison du veto russe au Conseil de sécurité de l’ONU. » Et de proposer un tribunal ad hoc plus proche de la Syrie. On l’en remercie. Mais laissez-moi lui dire que nous en avons assez de cette justice qui vient toujours en retard, quand des massacres qui touchent surtout des innocents sont depuis longtemps prévisibles, et même programmés !

    Nous en avons assez de cette ONU complice – par son système inique dû à son droit de veto – des tueries qui se poursuivent, alors que la communauté internationale dispose de moyens autrement plus efficaces pour arrêter les atrocités. Complice en engageant des pourparlers interminables avec des criminels de guerre, quand tant de vies auraient pu être épargnées. A ce titre, nous pouvons rappeler qu’au retour de Genève 2, des opposants syriens, qui s’étaient assis à la table des négociations, ont été inquiétés par le régime en place, leurs proches ayant été arrêtés. Et l’on continue encore à proposer une relance  « du processus de paix », en accordant au dictateur de Damas, prêt à sacrifier  la majorité des Syriens pour conserver le pouvoir, une forme de crédibilité.

    A l’heure actuelle, des familles meurent de faim, privées d’eau, de nourriture et d’électricité. Et nous le savons.  Et l’on nous parle encore de « commission s’enquête », de tribunaux qu’il faut mettre sur pied… Quelle misère, tout de même ! Ni nos droits de l’homme, ni nos principes démocratiques ne sont exportables lorsque des enjeux géostratégiques bassement matériels commandent à tous le respect de la fermeté russe sur le dossier syrien !

    Lorsque se tient, devant nous, un assassin qui commet, sous nos yeux, des crimes successifs jour après jour à l’arme lourde, on ne le laisse pas faire en attendant l’opportunité de son jugement.

    Voilà précisément quel aura été le rôle de Carla Del Ponte au sein de cette imposture – dont elle n’est certes pas responsable – que l’on appelle l’ONU.

    Et son indignation n’y change rien !

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Tribune de Genève, 29-30 mars 2014

  • Dictature en Egypte

    Mona Zulficar, soutien de la dictature du maréchal Al-Sissi, a été interviewée par Le Temps ce 26 mars 2014

    Le journaliste Luis Lema relève que 98% des votants ont adopté la nouvelle Constitution, dont Mona Zulficar est l’une des conceptrices. Merci pour son scepticisme, mais il oublie de préciser que selon  les chiffres officiels, seulement 38% des électeurs se sont déplacés, alors que selon les sources des opposants au coup d’Etat,  le pourcentage ne dépassait pas 12% des électeurs !

    Au moment où l’on annonce la condamnation à mort de plus d’un demi-millier de Frères musulmans, est-il encore possible de trouver une quelconque crédibilité au coup d’Etat militaire qui a, je le rappelle, suspendu la première Constitution établie démocratiquement en Egypte, laquelle demeure, juridiquement, la seule référence légitime ?

    Il est absolument inadmissible de voir la presse prendre le parti des putschistes qui sont à l’origine des violences – le président Morsi a engagé le peuple a résisté pacifiquement –  et qui ont sciemment brûlé des Eglises pour en faire porter la responsabilité aux élus.

    Il serait grand temps que votre rédaction refuse de se faire l’écho favorable des représentants d’un Etat policier.

    Il serait temps que vous rendiez compte des manifestations et des grèves qui, à l’heure où j’écris ces lignes, gagnent jour après jour l’Egypte, et disent NON au coup d’Etat.

    Il serait temps que vous fassiez une enquête sur toutes les étudiantes et tous les étudiants qui croupissent actuellement en prison pour avoir levé quatre doigts en signe de protestation. Et sur la liste des morts, des blessés et des disparus que l’on cherche encore.

    Il serait temps que vos reporters sur place  éclairent  l’opinion publique.

    Au lieu d’inviter dans vos pages une marionnette saupoudrée de la dictature !

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Le Temps, 28 mars 2014

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