Centre Islamique de Genève

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  • Le peuple syrien trahi

    Genève, 2 mars. Quelle belle leçon Lavrov est-il venu nous donner au siège de l’ONU ! Selon son analyse, si le chaos règne en Syrie, cela est dû à une volonté d’y imposer une démocratie ! De surcroît, le chef de la diplomatie russe a été remercié par Ban Ki-moon, secrétaire général de l’ONU !

    Avons-nous oublié  qu’il y a bientôt cinq ans, le peuple syrien, dans sa grande majorité, a exprimé son refus d’être dirigé par le clan Assad.  D’immenses manifestations pacifiques ont permis aux Occidentaux de prendre la mesure de ces revendications légitimes. Cependant, le feu vert a été continuellement donné au dictateur de Damas pour poursuivre d’horribles exactions : par le droit de veto sino-russe d’abord, qui a empêché toute forme de représailles contre les tueries.

    Bien plus, une fois que la résistance légitime a été organisée, et dès lors que le peuple, abandonné de tous, a progressé avec un courage inouï, réduisant progressivement le pouvoir de Bachar el-Assad, alors – comble de la trahison – on a laissé l’armée russe s’en prendre aux révolutionnaires sous prétexte de viser Daech, par des assauts intensifs sur tout ce qui pouvait, de près ou de loin, s’opposer au régime tortionnaire.

    Force est de constater que cette communauté internationale ne veut pas d’une Syrie libre. Les dictatures sanguinaires sont recevables par voie diplomatique, voire respectables. Elles nous font la leçon du pragmatisme inhumain qui les caractérise.

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Tribune de Genève,  4 mars 2016

  • Laïcité et vérité

    Monsieur Jean-Noël Cuénod a choisi de me reprendre sur mon article publié dans le journal Le Temps, du 15 février 2016 :

    Article sur blog de Hani Ramadan

    Article sur blog de Jean-Noël Cuénod

    Voici ma réponse :

    Il est caractéristique d’observer que pour traiter de la question de l’islam et de la laïcité, les personnes qui ne sont pas initiées à la doctrine musulmane évoquent le rapport du christianisme et de la laïcité, puis fondent leur argumentation sur des analogies qu’ils soupçonnent vaguement. Cette mise en perspective révèle une incapacité à penser l’islam en dehors du prisme de la chrétienté. Car l’Islam n’est pas une religion au sens chrétien du terme. Soulignons par ailleurs que la laïcité est un principe que l’on peut aussi bien dire chrétien, puisque l’ecclésiastique se distingue du laïc, et qu’il faut rendre à César ce qui appartient à César.

    M. Cuénod dit cependant avec raison : « Le croyant, quelle que soit son appartenance, est induit à placer la Loi de Dieu, créateur des êtres et des choses, avant celle des humains, ses créatures. » C’est évidemment le cas. La loi de Dieu est tellement au-dessus de celle des humains que ce ne sont pas là choses comparables. Tout comme on ne compare pas le Créateur à la créature, on ne compare pas la volonté de Dieu à la volonté des hommes. Et quand un musulman ouvre le Coran, vous vous doutez bien qu’il ne l’ouvre pas comme on ouvre le Code civil. On peut en être convaincu et cependant « respecter les lois civiles», parce qu’elles ne s’opposent pas dans leur essence à la pratique religieuse.

    La confusion dont j’ai parlé plus haut ressurgit avec évidence lorsque M. Cuénod illustre notre rapport à la Révélation divine en commençant par évoquer la Torah et les Evangiles. Le problème de l’authenticité de ces textes se pose effectivement : « La Bible serait plutôt paroles d’humains qui traduisent les inspirations divines qu’ils ont reçues, infidèles reflets d’une vérité qui les dépasse. » C’est bien ce que la Bible est devenue, reprise par la main des scribes et en partie altérée. Or, le Coran ne pose aucun problème d’authenticité. Il a été préservé intégralement : nous en conservons la lettre, sans en oublier l’esprit, et bien entendu, nous tenons compte du contexte dans lequel il a été révélé. Mais chaque mot du Coran est la parole même de Dieu.

    A ce propos, M. Cuénod fait preuve d’honnêteté intellectuelle en affirmant : « Contrairement à la Bible, on ne saurait incriminer le manque de fiabilité des truchements humains dans cette diffusion de la Loi divine. » Il ajoute cependant : «  Mais le croyant se heurte au même obstacle que précédemment. Si le Coran contient un ensemble de normes sociales à observer, il n’est pas pour autant un code qui définirait toutes les modalités changeantes de la vie collective. » Précisément ! Le Coran contient des lois valables pour le musulman en tout temps et tout lieu (comme par exemple l’interdiction de la consommation de l’alcool) ; toutefois il ne s’exprime pas sur toutes les modalités changeantes de la vie collective. Ainsi, sur de nombreuses questions, la liberté est laissée aux hommes d’interpréter les textes, et d’apporter des réponses nouvelles aux questions sur lesquelles le Coran et la Sunna (paroles, actes et approbations du Prophète) ne s’expriment pas clairement. C’est la fameuse notion d’ijtihâd : l’effort intellectuel que l’on fait pour énoncer une opinion juridique. Ce qui permet à l’islam d’être ancré dans une tradition immuable, et d’être ouvert sur la modernité. Le musulman, ainsi, ne remet jamais en cause la loi divine.

    M. Cuénod poursuit en parlant du Coran : « De plus, il est aussi contradictoire que la Bible, condamnant la violence ici, la justifiant là. » Ce qui est faux. Le Coran condamne la violence quand elle est injuste, et justifie le recours à la force pour défendre les hommes victimes d’une oppression injuste. Le sens des nuances est ici nécessaire. La modestie s’impose face à un texte dont il peut être utile de connaître la langue, mais qu’il ne faut en aucun cas lire comme un traité de Spinoza ou un conte de Voltaire !

    Autre assertion de notre auteur : « Relevons tout d’abord, qu’il n’y a pas de laïcité ouverte, fermée, entrouverte, offensive, défensive, inclusive, exclusive, intrusive, de gauche, de droite, du centre, du haut, du bas… Il y a la laïcité, un point c’est tout. » Une envolée péremptoire qui entre en pleine contradiction avec ce que M. Cuénod affirme lui-même, avec d’autres, ailleurs :

    « Il n’existe pas une seule laïcité. Celle qui s’exerce en France n’a que peu de points communs avec le modèle qui prévaut en Turquie. Et pourtant, ces deux pays se définissent comme laïques dans leur Constitution. A l’instar du sociologue Jean Baubérot, il faudrait donc parler de laïcités au pluriel, chaque ensemble humain développant ses rapports entre l’Etat et les communautés religieuses en fonction de son histoire, de ses influences culturelles, de sa démographie, de ses composantes sociales, voire de sa géographie.

    Genève étant entourée par la France, parlant la même langue qu’elle et, de Jean-Jacques Rousseau à Nicolas Bouvier, participant pleinement à son génie littéraire, la tentation est grande de faire de la laïcité « à la genevoise » le pendant de celle qui se pratique en France. D’autant plus que les lois de séparation des Eglises et de l’Etat ont été prises dans les deux pays à la même époque (1905 en France et 1907 à Genève). Mais ressemblance n’est pas identité. » (Rapport du groupe de travail sur la laïcité à l’attention du Conseil d’Etat de la République et Canton de Genève, placé sous la présidence de Jean-Noël Cuénod, novembre 2014 )

    M. Cuénod parle du voile, mais il évite de signaler que le strict respect de l’article 18 de la Déclaration des droits de l’homme[1] autorise les pratiques religieuses, qui en réalité ne sont en aucune façon une menace contre l’ordre public. Seuls les préjugés islamophobes incendiaires pourraient nous conduire à de véritables tensions. C’est le fonds de commerce de tous les partis d’extrême droite qui provoquent des agitations là où il n’y en a pas. Il est dommage de voir que des journalistes se laissent gagner par les vagues populistes et leur argumentaire calamiteux. Laissons donc les musulmanes vivre librement leur foi. Interdire la pratique religieuse des uns et des autres est une infamie contre laquelle cet article 18 était censé nous protéger. Or, il s’avère qu’une exception peut être faite quand il s’agit des musulmans. Eh oui, M. Cuénod, la laïcité mal comprise peut être un instrument de discrimination…

    M. Cuénod poursuit : « On peut comprendre la formule « la Cité des hommes sans Dieu » de deux manières. Soit la Cité des hommes qui l’organisent en excluant l’idée de Dieu ; soit la Cité des athées. » En s’adressant ainsi aux musulmans, M. Ramadan prend le risque de leur désigner la laïcité comme le monde des sans-Dieu, ce qui est inacceptable pour un adhérent à cette religion.» Ces observations montrent que vous n’avez pas lu attentivement mon texte : j’ai parlé d’une laïcité exclusive, qui est effectivement celle d’un univers où le religieux serait complètement écarté de la sphère publique, ce que ni vous, ni moi ne souhaitons. Mais j’ai parlé aussi d’une laïcité inclusive, riche de ses composantes.

    Ne tombez donc pas vous-même dans un exposé binaire qui confronte deux univers. Il n’y a aucun sous-entendu dans ce que nous avançons, mais une franchise qui me semble au contraire, pour tous les esprits libres, bienvenue.

    Cependant, ne vous en déplaise, je conserve le droit d’être convaincu que César, et ce qui appartient à César, comme Cuénod et ce qui appartient à Cuénod, appartiennent à Dieu.

    Et je le dis « au Nom de Dieu Tout-Puissant », ce qui, peut-être, vous rappellera quelque chose…[2]


    [1] Je me permets de le rappeler : «Article 18. Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites.»

    [2] Constitution fédérale de la Confédération suisse du 18 avril 1999 (Etat le 1er janvier 2016)

    Préambule
    Au nom de Dieu Tout-Puissant!
    Le peuple et les cantons suisses, conscients de leur responsabilité envers la Création…


    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    20 février 2016

  • Islam et laïcité, entre doctrines et vivre-ensemble

    Pour Hani Ramadan, directeur du Centre islamique de Genève, la grande civilisation de l’islam, dans son essence même, n’est doctrinalement pas soluble dans la laïcité.

    La laïcité est une forme de moule dans lequel on est tenté de faire couler toutes les cultures, gage d’une intégration réussie. Certains sont persuadés qu’elle comprend la formulation la plus parfaite du vivre-ensemble: un Etat neutre exigeant des religions de ne pas se mêler des affaires de l’Etat.

    Dans un article récent («Genève: islam et laïcité», Le Temps, 27 janvier 2016), Pierre Kunz a cependant relevé avec lucidité que l’islam comprend des mœurs qui interrogent avec force les valeurs de nos républiques.

    Disons-le sans détour: il faut aller encore plus loin pour se rendre compte que la grande civilisation de l’islam, dans son essence même, n’est doctrinalement pas soluble dans la laïcité. Le processus de la sécularisation est propre à l’histoire du christianisme et des Lumières en Occident: foi et raison, religion et science s’y sont livré d’âpres batailles, avant que les philosophes et les révolutionnaires ne somment l’ecclésiastique de se confiner dans la sphère privée de son Eglise. Toute notre vie moderne repose sur le postulat intangible selon lequel la paix sociale revient à organiser la Cité des hommes sans Dieu.

    L’individu musulman, la famille musulmane

    Exactement le contraire de la réalité de l’islam, qui définit les normes auxquelles obéissent l’individu musulman, la famille musulmane, la communauté musulmane, et même l’Etat islamique! Bien entendu, je ne parle pas ici de Daesh, cette caricature et cette imposture que l’on a affublées du nom d’Etat! Je souligne simplement que l’islam ne connaît pas d’opposition entre la croyance et l’exercice légitime de la rationalité, la religion et le progrès des sciences, la spiritualité et la temporalité.

    A ce niveau, l’honnêteté intellectuelle impose à chacun de nous d’engager un débat de civilisations qui réclame de ne pas réduire l’autre à ce que nous voudrions qu’il soit. Je demeure donc libre de penser que la laïcité comprend de graves lacunes : me refuser cette conviction serait reproduire sur le mode laïc la posture dogmatique que l’on reproche à certaines religions.

    Ceci étant, autre chose est le débat d’idées, autre chose la nécessité de vivre ensemble, et donc, pour les musulmans, d’évoluer dans un environnement laïc. Pour démontrer que cela reste possible, on peut estimer qu’il existe trois sortes de laïcités :

    La laïcité exclusive

    La laïcité exclusive, qui prétend faire disparaître de l’espace public tout ce qui peut rappeler une forme de religiosité quelconque. Cette laïcité combative a existé et existe toujours chez les anticléricaux inconditionnés, qui estiment que le monde devrait être à l’image de leur athéisme ou de leur agnosticisme. Elle ne peut être que nocive pour les religions.

    La laïcité intrusive

    La laïcité intrusive, qui donnerait à l’Etat le pouvoir de s’immiscer dans la foi des autres pour décider, par exemple, que le port du voile ou du niqâb (voile intégral) ne relève pas d’une pratique religieuse en islam. Démarche que certains ont entreprise pour ne pas contredire la Déclaration universelle des droits de l’homme qui stipule: «Article 18. Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites.» C’est aussi dans le cadre de cette laïcité intrusive que l’on parle chez nos voisins d’un «islam de France». Mais nous viendrait-il à l’esprit d’évoquer un «christianisme de France», par exemple? Non. L’Etat se doit d’observer une stricte neutralité en matière religieuse s’il veut rester crédible et ne pas trahir sa vocation. Qu’un ministre porte ostensiblement la kippa à certaines occasions tout en déclarant rejeter clairement le voile en d’autres circonstances, cela pose un problème tout de même !

    La laïcité inclusive

    Il y a enfin la laïcité inclusive, avec laquelle il est possible de s’entendre. Elle invite intelligemment tous ses citoyens à respecter les lois, mais non pas à les confesser. Elle leur garantit l’exercice de leurs cultes et la libre expression de leurs convictions dans un espace ouvert à tous: juifs, chrétiens, musulmans, hommes de toute confession et libres penseurs. Si elle reste une structure creuse, qui ne donne pas sens à notre vie, elle demeure riche de ses composantes. La laïcité inclusive est aussi une laïcité d’ouverture, ou encore une laïcité plurielle. Pourquoi un tel état d’esprit ne prédominerait-il pas en Suisse?

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Le Temps – Opinions,  15 Février 2016

  • Le Coran au carbone 14

    Il est difficile de ne pas répondre à Giuliano Ricci, qui cherche à donner une explication à la violence qui se trouve parfois dans la Bible.

    Premièrement, l’islam n’est pas fondé sur l’Ancien Testament, mais sur le Coran, qui confirme les messages révélés antérieurs (comme la Torah et l’ Evangile), qui sont tous à l’origine, pour les musulmans, la parole de Dieu. De toute la tradition abrahamique, seul le Coran est resté intégralement conservé. Je vous rappelle que l’année dernière, une importante découverte a été faite par une doctorante de l’Université de Birmingham, qui a mis à jour un manuscrit du Coran écrit du temps du Prophète Muhammad, selon une datation au carbone 14.

    Qu’observe-t-on ? Ce document correspond exactement, mot à mot, à la version dont nous disposons aujourd’hui !

    Jésus reprochait par ailleurs aux Pharisiens de se tenir à un culte formel, dépourvu de toute profondeur spirituelle. Mais il n’a jamais désavoué la loi de Dieu. Il a seulement mis en évidence sa dimension de miséricorde. L’adoration authentique est celle du cœur, mais le rituel est là pour lui donner forme. L’islam enseigne que le juste milieu est nécessaire, entre la justice et le pardon. Il ne faut ni laisser l’esprit pour la lettre, ni la lettre pour l’esprit

    Pour votre information : Dailymotion, Le Point.

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Tribune de Genève,  8 février 2016

  • Le Temps fait-il le lit d’un discours grossier sur l’islam ?

    On était en droit d’attendre de votre journal qu’il ouvre ses pages à d’authentiques spécialistes de l’islam (qui connaissent par exemple l’arabe…), pour nous engager sur la voie d’un dialogue nécessaire, à l’heure où les amalgames vont bon train.

    Bien sûr, la liberté d’expression qui nous est si chère peut conduire votre rédaction à publier les propos d’une dame qui affiche ailleurs sa sympathie pour les thèses du bloc identitaire, mouvement d’extrême droite, plusieurs fois condamné pour ses prises de position racistes. Cependant, les propos qui alignent une série de poncifs sur l’incompatibilité de l’islam avec la modernité contribuent-ils vraiment à l’intelligence du débat ?

    Nous appellerions à la haine de la démocratie dans nos mosquées ? Pourtant, les Frères musulmans étaient considérés jusque dans un passé récent comme un mouvement modéré, respectueux du choix des urnes. Elus en Egypte, ils se sont retrouvés en prison, victimes d’un coup d’Etat militaire. Or, gouvernements occidentaux et agences de presse ont visiblement pris le parti du coup d’Etat, au moins par une absence de dénonciation complice ! Pendant l’année où le président légitime Morsi a exercé le pouvoir, y a-t-il eu des condamnations à mort, des massacres de foules, des crimes contre les opposants au régime, une restriction de la liberté de la presse, des incarcérations de milliers d’hommes suivies de tortures ? Rien de tout cela. Par contre, toutes ces exactions se sont produites après la prise du pouvoir par les putschistes, et cela ne vous a pas offusqués le moins du monde, vous qui prétendez enseigner aux musulmans votre splendide humanisme ! Remarquons que les Frères ont appelé le peuple à ne pas prendre les armes en Egypte, pour éviter le scénario d’une guerre civile.

    En revanche, ma pauvre dame, quand il s’agit de défendre la vérité et le droit des peuples contre le bruit des bottes, en Palestine notamment, nous considérons que la « mort dans la voie de Dieu est notre désir suprême », et qu’il faut combattre par-dessus le marché. Notez que les résistants palestiniens ont toujours souligné que la lutte armée ne pouvait se faire que sur le terrain de l’agression. Les Frères musulmans condamnent aussi bien les attentats perpétrés en Occident, que les exactions de Daech. La France peut comprendre cela : elle a connu ses martyrs, morts au champ d’honneur et dans les geôles de la Gestapo quand ils refusaient le nazisme. Seuls les collaborateurs traîtres les dénonçaient et les considéraient comme des terroristes.

    Vous, vous saluez les militaires et vous ne respectez pas les droits humains (vous ne réclamerez jamais que justice soit faite pour la mort de 2500 Palestiniens à Gaza l’été 2014, pour les crimes qui se poursuivent à l’heure actuelle à Jérusalem-Est). Vous ne respectez pas la démocratie en terre d’islam, ni le dialogue de civilisations. Vous nous reprochez théoriquement le contenu de « textes sacrés » que vous ne savez pas lire, et énumérez avec complaisance la liste des thèmes autour desquels se forgent vos préjugés sur les « horreurs » de la sharî‘a. Mais jamais on n’entendra vos protestations contre les tueries infâmes menées en Palestine, ou contre le massacre continu du peuple syrien, hélas bien réel, depuis plus de quatre ans…

    Dans nos mosquées, nous condamnons la violence qui touche des innocents, et nous mettons en avant les enseignements de l’islam, qui déclare que la vie est sacrée ! Nous engageons les musulmans à être de bons citoyens, à voter, à dresser des ponts entre tous les humains, qu’ils soient juifs, chrétiens, libres penseurs. L’islam est un message d’amour et de fraternité. Telle est notre vocation.

    Quelle est la vôtre ?

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Le Temps – Opinions,  15 décembre 2015

  • Les mots de l’islam

    Amalgames

    Les attentats nous engagent les uns et les autres à un dialogue incontournable. Ceux qui rejettent en bloc l’Occident comme ceux qui rejettent en bloc l’islam se trompent, et adopte une posture belliqueuse, nuisible à tous sans exception.

    Il ne reste qu’une seule voie, celle de l’échange et de la compréhension mutuelle. Il faut pour cela poser les conditions d’un débat authentique, qui refuse les approches superficielles.

    Première condition : le Coran et la Sunna (la voie du Prophète Muhammad) sont les deux sources de l’islam. C’est sur le fondement et l’autorité de ces références que repose une saine compréhension de nos valeurs.

    Hélas, beaucoup avancent des critiques sans les connaître. D’où une propension à verser dans des généralités sans cesse répétées : « discrimination à l’égard des femmes », « extrémisme de la loi islamique », etc.

    Deuxième condition : il est absolument indispensable de comprendre les mots de l’islam, et d’en rejeter un usage négatif de plus en plus courant, qui trahit leur sens. Ainsi, le djihad est un terme noble qui signifie l’effort que tout musulman fait d’abord sur lui-même, pour rejeter le mal dont il est capable. La communauté des croyants exige de ceux-ci qu’ils s’encouragent au bien et qu’ils s’interdisent mutuellement le mal, qu’ils défendent l’opprimé et refusent la tyrannie : tout cela entre dans le vaste champ sémantique du mot djihad. Se l’approprier pour en faire un synonyme du terrorisme ajoute à la confusion.

    Autre mot que nous sert l’actualité : salafiste. Olivier Bot, dans Le mot de l’actu du 24 novembre 2015, remarque à juste titre que ce terme «  vient de salaf, qui veut dire «ancêtres» ou «pieux prédécesseurs » »,  mais il lie ce vocable à une école juridique (le hanbalisme), ce qui est une erreur. Le salafisme, selon son sens premier, définit la position de tous les musulmans qui font référence au Coran et au modèle prophétique. Il ne convient donc pas que les mots de l’islam deviennent, dans un usage abusif désormais commun, les maux d’une foi incomprise. On nourrit ainsi des amalgames douteux.

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    24 Heures,  1 décembre 2015

  • Y a-t-il un peuple élu ?

    Mosquées et « lieux saints juifs »

    Un lecteur s’offusquait le 27 octobre dernier de la position de l’Unesco qui va sans doute à l’encontre de sa vision d’une Palestine complètement judaïsée.

    Il conclut sa lettre titrée « Tombes juives déclassifiées » par une question : « Peut-on appeler mosquées deux lieux saints juifs datant d’avant la naissance de l’Islam ? » Or, précisément, Abraham et son arrière-petit-fils Joseph sont du point de vue de l’Islam des prophètes qui ont tous appartenus à une même lignée choisie par Dieu. Le cycle de la venue des Prophètes se termine avec Muhammad, descendant d’Ismaël. Les musulmans reconnaissent Moïse et Jésus comme étant des modèles. La foi abrahamique est universellement celle de l’adoration d’un Dieu unique. Tous les hommes, quelles que soient leurs origines, sont les égales créatures de Dieu. Le prophète Muhammad a dit ainsi : « Le plus digne d’entre vous auprès de Dieu est celui qui Le craint le plus. Aucun Arabe n’a de supériorité sur un non-Arabe : vous ne vous surpassez que par la piété. » Hélas, la réduction de ce message à l’idée d’un peuple élu se distinguant des autres du fait de son ascendance pose un véritable problème, non pas seulement aux Palestiniens, mais à l’ensemble de l’humanité.

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Tribune de Genève – Le coup de gueule du Genevois,  9 novembre 2015

  • Vous avez dit «théorie du complot»?

    Le samedi 29 août 2015, le journaliste Michel Danthe a publié sur le site du Temps  un compte rendu qui visait principalement mon article intitulé Les Héros du Thalys, paru dans la Tribune de Genève du  25 août, tout en égratignant d’autres intervenants sur la question, jugeant que le doute jeté sur la version officielle des faits relève de «variantes conspirationnistes». Remarquons qu’il s’agissait surtout, en l’occurrence, de faire part de l’étonnement que beaucoup ont ressenti sur la rapidité de l’exposé médiatique des faits, avant toute enquête.

    Bien qu’il reconnaisse que «cette vision des choses rencontre de nombreux échos auprès de toute une partie de l’opinion publique et de l’intelligentsia européenne», Michel Danthe se contente d’évoquer à deux reprises la piste conspirationniste. Le mot est jeté, et il semble résoudre tout, opposant la perspective d’analyses très fines aux élucubrations grossières qui sont les nôtres.

    A toute explication qui remet en cause les versions gouvernementales liées à des attentats répétés, depuis le 11-Septembre notamment, la presse et les médias opposent non pas des arguments indiscutables, mais des expressions bien pratiques: théories du complot et thèses conspirationnistes. Comme pour nous dire: tout cela n’est pas sérieux. Il ne vaut même pas la peine d’entrer en matière.

    Commençons simplement par affirmer que nous pensons qu’il n’y a pas de «théorie du complot», mais que complot il y a. Il suffit de remplacer le mot «complot» par celui de «stratégie» pour rendre à nos approches non conventionnelles leur caractère objectif. Tout le monde sait que nos Etats suivent des «stratégies politiques». Il ne fait aucun doute que les oligarchies transnationales agissent d’un point de vue géostratégique pour défendre les intérêts d’une minorité de gens fortunés, aux dépens de populations qui se comptent par millions, livrées à des dictateurs qui n’ont aucun respect pour la vie.

    Le soutien de l’alliance américano-sioniste euro-compatible au putschiste al-Sissi, tout comme la passivité de la communauté internationale (entendre les institutions et les Etats dont l’engagement est déterminé plus par des considérations économiques que par des impératifs humanitaires, y compris le Conseil de sécurité de l’ONU et son lamentable veto) en ce qui concerne la Syrie, démontrent bien que tout ce qui se passe n’est pas l’effet du hasard, loin de là. Aujourd’hui, deux problèmes récurrents reviennent inexorablement dans les médias publics: le danger des attentats terroristes et les migrants qui prétendument menacent la stabilité de l’Europe. On note particulièrement l’affluence en catastrophe de Syriens exclus de leur pays ou déplacés par millions.

    Or, comme Michel Danthe l’a très bien compris, une posture intellectuelle honnête nous commande d’analyser les causes réelles de ce qui se passe en amont, plutôt que de ne considérer que les seules conséquences, en aval. On reconnaît ainsi un excellent médecin au fait qu’il parvient à déterminer la cause réelle dont souffre son patient, et qu’il ne se contente pas de traiter les effets secondaires de la pathologie, même s’ils sont suffisamment graves. Pour cette raison, je pose à Michel Danthe les questions suivantes, ainsi d’ailleurs qu’aux journalistes qui voudraient faire l’économie d’un authentique débat en nous accusant d’être des «complotistes».

    Voici l’extrait d’un article de la revue Kivounim (Orientation), publiée par l’Organisation sioniste mondiale à Jérusalem (N°14, février 1982), et énonçant les résolutions prises alors: «L’éclatement de la Syrie et de l’Irak en régions déterminées sur la base de critères ethniques ou religieux doit être, à long terme, un but prioritaire pour Israël, la première étape étant la destruction de la puissance militaire de ces Etats. […] Riche en pétrole, et en proie à des luttes intestines, l’Irak est dans la ligne de mire israélienne. Sa dissolution serait, pour nous, plus importante que celle de la Syrie, car c’est lui qui représente, à court terme, la plus sérieuse menace pour Israël.»

    Il s’agit d’un document historique irréfutable, qui met à jour une stratégie, rien de plus. Et voici les questions: les visées décrites dans ce document, n’est-ce pas ce qui se produit sous nos yeux depuis plus de trente ans? Pourquoi est-il si difficile d’en parler? Pourquoi ne met-on pas en évidence l’origine de drames humains indescriptibles dont nous sommes les témoins et qui débordent jusque chez nous? Pourquoi n’explique-t-on pas que les dictatures arabes sanguinaires et Daech sont les meilleurs alliés de l’Etat d’Israël, plutôt que la voie des urnes? Pourquoi est-ce que nos agences de presse en Occident diabolisent à ce point, et rapidement, un terroriste présumé; et se taisent, à ce point, sur un projet qui se déroule depuis des décennies, et qui est en fait une énorme monstruosité: le dépeçage de la Syrie après celui de l’Irak, avec toutes les violences engendrées par ce processus immonde, qui inquiète l’Occident, mais dont on cache la source et la réalité au plus grand nombre?

    Et qui veut vraiment la paix? La rhétorique de guerre accompagnant les cérémonies de remise de médailles est à nouveau à l’ordre du jour. Elle plaît à Monsieur Hollande autant qu’à certains journalistes: le bien et le mal s’affrontent. Discours qui permet de vendre de l’actualité, du papier et des armes, mais certainement pas de l’intelligence. François Hollande, qui livre aux putschistes égyptiens des Rafale et aux héros des trophées… Comment peut-on ne pas voir que les grandes chaînes publiques occidentales sont pour la plupart orientées, ignorant ou minimisant des massacres ignobles à grande échelle et se focalisant sur une actualité scénarisée à outrance?


    (Voir article sur letemps.ch)

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Le Temps – Opinions,  1 septembre 2015

  • Les héros du Thalys

    Avant toute enquête, voilà que toute la presse et les médias reprennent en chœur le scénario qui célèbre les héros du Thalys, ce groupe d’hommes qui aurait réussi à neutraliser un terroriste avéré avant même qu’on songe à le taxer de terroriste présumé.

    Avant toute enquête, et avant même que les interrogatoires mettent à jour les intentions réelles du coupable, Le Figaro parle dans son édition mise en ligne le 23 août 2015 d’un « jeune islamiste marocain qui a voulu semer la mort vendredi dans le Thalys entre Amsterdam et Paris. »

    Le Monde rapporte les faits : « Trois jeunes Américains, Alek Skarlatos, Spencer Stone et Anthony Sadler (respectivement 22, 23 et 23 ans) aidés d’un sexagénaire britannique, Chris Norman, sont parvenus à neutraliser le suspect. »

    Le Monde ne doute pas un instant qu’un « carnage a été évité, vendredi 21 août, dans un train Thalys reliant Amsterdam à Paris et transportant 544 passagers. »

    Pourtant, à l’heure où la Légion d’honneur est décernée par le président Hollande à ceux qui ont mené cette action héroïque et qui ont nécessairement sauvé plus d’un demi-millier de victimes potentielles, un malaise accompagné de doutes gagne les esprits les plus éclairés.

    Quelle mise en scène aux proportions extraordinaires et planétaires ! Amsterdam, Paris, la Belgique, la Grande-Bretagne, la France et les Etats-Unis, tout le monde est concerné !

    Cet événement va rehausser le prestige des militaires américains, passablement amoindri par les agissements d’une armée qui sème la mort à grande échelle depuis des décennies partout où elle se rend.

    De qui se moque-t-on ? De peuples gavés par les séries américaines qui finissent par confondre la réalité et le cinéma ? Pourquoi l’actualité nous est-elle présentée de façon si superficielle ? Pourquoi nous oriente-t-elle à considérer désormais que tout « maghrébin », en apparence innocent et gentil garçon, peut cacher un monstrueux terroriste ?

    N’y a-t-il pas là une forme de manipulation qui domine largement la presse et les médias occidentaux, nous conduisant à des raccourcis pervers, qui cachent des drames humains autrement plus conséquents ?

    On trompe l’opinion publique en donnant à des actes isolés des proportions gigantesques et des interprétations précipitées, voire erronées. En contrepartie, on nous cache des crimes odieux, qui se comptent par centaines de milliers, comme s’ils ne se produisaient pas en temps réel !

    Les grandes chaînes officielles ont renoncé à nous informer sur les drames quotidiens que subit le peuple syrien. Pourquoi ? Parce que ni le gouvernement français, ni le gouvernement britannique, ni le gouvernement états-unien, orientés par les lobbies financiers et leur électorat obnubilé, n’ont eu jamais l’intention de sauver des millions de Syriens qui appellent à l’aide depuis quatre ans !

    Voilà le véritable scandale. Après cela, décernez des médailles à qui bon vous semble !


    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Tribune de Genève – l’invité,  25 août 2015

  • une attitude courageuse

    Madame Simonetta Sommaruga : une attitude courageuse

    Maffia italienne et maffia égyptienne

    Chère Madame,

    Souffrez qu’un modeste citoyen vous adresse la parole afin de vous faire part de son admiration pour votre attitude courageuse.

    Qu’au Forum des 100 organisé chaque année par l’Hebdo, notre Présidente de la Confédération n’ait pas hésité à rencontrer le journaliste Roberto Saviano, homme dont la vie est menacée par la maffia italienne, voilà un geste doublé d’une image qui resteront gravés dans l’histoire suisse.

    Dans le même élan, je vous suggère à présent de vous en prendre vertement à la maffia égyptienne. Le dictateur Moubarak, déchu puis réhabilité, suivi de l’ensemble de l’oligarchie putschiste militaire, dont Al-Sissi, a déposé des sommes colossales dans nos banques suisses.

    Ces biens volés appartiennent bien évidemment au peuple, qu’on prive de ses droits les plus élémentaires : ses élus sont en prison, 50’000 opposants au Coup d’Etat croupissent dans les geôles du régime militaire.

    Evidemment, ce sera plus difficile.
    Vous allez avoir contre vous les lobbies financiers qui seront réticents à l’idée de restituer des millions à un « pays pauvre ». Ils seront soutenus par des avocats peu scrupuleux, amis des ploutocraties.

    La presse ne se pressera pas pour relever votre courage et votre combat.

    Pourtant, n’entendez-vous pas, Madame la Présidente, les cris des jeunes étudiantes enfermées en Egypte pour avoir manifesté en faveur de leur Président ? Dernièrement, l’une d’entre elle a supplié ses juges de la condamner à mort, plutôt que de vivre incarcérée…

    Ne savez-vous pas que les policiers et les militaires ont le droit de tirer sur la foule des civils sans être inquiétés, au mépris des Conventions de Genève ?

    Un exploit n’est grand, Madame, que s’il est accompagné d’une exigence d’équité valable pour tous.

    Alors…

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    L’Hebdo,  28 mai 2015

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