Centre Islamique de Genève

104, rue des Eaux-Vives 1207 Genève – SUISSE –

Catégorie : Archives

  • Réponse à Martina Chyba

    Martina Chyba, qui a dans sa chronique du 2 août dernier la lucidité de se présenter comme faisant partie des « vieilles laïcardes dans mon genre », (dit-elle), considère avoir une bonne longueur d’avance sur les musulmanes pratiquantes. (Ô Martina ! Montre-nous le chemin afin que nous nous élevions à ta hauteur !)

    Nous sommes désolés aussi : voir dans le port du voile une forme d’emballage, révèle une incapacité à décrypter un acte de foi autrement que par le truchement déplorable d’une métaphore commerciale !

    Vous devriez avoir la décence, Martina Chyba, de vous confronter à celles qui portent l’habit musulman par conviction, et qui ne le font nullement par crainte d’une loi, ou pour obéir à un homme, serait-il leur père ou leur frère. Mais par amour pour Dieu. Il y a là, certes, un rapport à la  transcendance qui vous dépasse complètement, mais qui fait de la femme un être libre, et non pas le jouet des apparences.

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Migros Magazine, Société, 5 septembre 2016

  • Les propos malheureux de Jean-Pierre Chevènement

    Burkini, voile, et raison naturelle 

    Suite à la polémique suscitée non pas par le « burkini » ou le voile, mais par l’ignorance de ce que représentent les pratiques religieuses islamiques, Chevènement conseille la « discrétion » aux musulmans de France !

    L’homme pressenti comme étant le futur président de la Fondation pour l’islam de France[1], affirme dans Le Parisien du lundi 15 août 2016 :

    « Les musulmans, comme tous les citoyens français, doivent pouvoir pratiquer leur culte en toute liberté. Mais il faut aussi qu’ils comprennent que, dans l’espace public où se définit l’intérêt général, tous les citoyens doivent faire l’effort de recourir à la « raison naturelle » ». 

    Mon bon Monsieur,

    L’intérêt général serait que les politiques comme vous et les intellectuels français commencent à s’en prendre à l’analphabétisme religieux qui déjà génère un fanatisme laïcard violent sur fond d’extrémisme nationaliste et frontiste.

    Ce que dicte la « raison naturelle » est inscrit en grande partie dans la Déclaration des droits de l’homme, où il est clairement dit  que chacun est libre de pratiquer publiquement sa foi (Art.18). Si vous êtes incapable de comprendre ce que signifie la lumière révélée, en parfaite harmonie, dans l’islam, avec la lumière naturelle, tenez-vous-en au moins à vos propres principes !

    La France, prise de vitesse, est en train de se couvrir de ridicule dans le monde entier en interdisant une tenue de bain, comme en interdisant le voile. Un peu de bon sens, la chose normalement la mieux partagée du monde, vous permettrait d’en prendre conscience !

    Attention : Cette femme n’est pas une daeshiste munie d’un sabre et ayant coupé la tête d’un journaliste américain!

    La participation de femmes musulmanes pratiquantes aux jeux olympiques souligne le caractère profondément arbitraire de toute contrainte sectaire en matière vestimentaire. Ces championnes n’auraient pas pu faire carrière en France, pays dit des libertés!

    Votre invitation, qui revient à effacer les signes de la foi musulmane de l’espace public, est aussi déplacée que celle qui obligeait les juifs à cacher leur conviction parce que leur seule présence affichée pouvait provoquer des troubles, en attisant l’ardeur des imbéciles nazis. Or, ce sont les racistes nazis qu’il convenait alors de rappeler à l’ordre, pas les juifs !

    Voilà ce que devrait vous dicter la saine raison, si vous n’étiez pas victime d’une doxa aveugle, profondément injuste et largement véhiculée par les médias, lesquels procèdent à un matraquage  journalier qui vise la stigmatisation de l’islam. Où est donc la rationalité que vous appelez de vos vœux, dans tout cela ?

    La France est en phase de sortir de L’État de droit, si ce n’est déjà fait.

    On attendait mieux de vous.

    On réclame d’authentiques républicains.

    [1] Un président choisi par la monarchie élyséenne, mais certainement pas élu par les musulmans!

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Tribune de Genève, Blogs, 17 août 2016

  • Massacre de Rabaa au Caire

    14 août 2013- 14 août 2016

    Cela fait trois ans que la tuerie du sit-in de Rabaa a eu lieu. Des militaires ont massacré et brûlé vifs des citoyens dont le seul crime était de manifester pacifiquement pour rejeter le coup d’Etat qui a mis à mal le processus démocratique en Egypte.

    Trois ans que le seul président légitime, Mohamed Morsi, a passé injustement en prison, avec plus de 40 000 détenus, incarcérés, torturés, privés de leurs droits.

    Depuis et au cours de ces années, leur nombre est passé à 60 000 ! Mais de ces « purges-là », personne ne veut parler…Un militaire putschiste turc est plus digne de notre compassion qu’un citoyen égyptien !

    Trois ans que la Communauté internationale ferme les yeux sur les agissements du criminel de guerre Sissi, qui n’a et n’aura jamais de légitimité pour gouverner un peuple qui ne l’a pas désigné par les urnes.

    En dépit des apparences, les Frères musulmans ont gagné.

    Ils ont gagné l’estime de tous ceux qui refusent d’utiliser la violence, qui manifestent mains nues, et qui disent NON à la dictature, sous toutes ses formes.

    Ils ont gagné l’estime de tous ceux qui exigent le respect de la volonté populaire, et qui mènent de véritables réformes contre la corruption des oligarchies, seraient-elles militaires.

    Ils ont gagné contre l’hypocrisie, désormais dévoilée, des Etats européens qui ne défendent pas la démocratie et les droits de l’homme. Non. Sinon, Morsi serait au pouvoir, et Sissi en prison ! Sinon, jamais le socialiste-traître Hollande n’aurait accepté de vendre des avions de guerre aux putschistes égyptiens. Les nations de l’alliance américano-sioniste euro-compatible, tout comme la Russie, ne connaissent qu’une loi : celle du profit engendré par l’asservissement des masses. Loi qui se heurte aux principes authentiques de l’islam, qu’il convient dès lors de diaboliser ! Et en évoquant cet islam, nous ne parlons pas des régimes arabes qui ont soutenu les usurpateurs du pouvoir !

    Les Frères musulmans ont gagné l’estime de tous ceux qui conservent dans le cœur un sentiment de justice qui dépasse les appartenances nationales ou religieuses.

    Soyons clairs : le coup d’Etat en Egypte, comme le drame affreux que vit le peuple syrien depuis plus de cinq années, ont une cause commune : le projet sioniste soutenu par les oligarchies transnationales qui agissent dans l’ombre, mais détiennent le véritable pouvoir. C’est pourquoi – à de rares exceptions – la presse, les médias et les hommes politiques n’ont soudain plus de voix quand il s’agit de dénoncer des exactions pourtant évidentes commises à l’encontre des Palestiniens.

    Et soyons clairs encore : l’islam est la seule foi dont la dimension politique est à même de contrer l’établissement du grand Israël, et de libérer l’Afrique de la tutelle infâme de l’Occident. L’islam interdit l’usure et l’intérêt, armes suprêmes des oligarques et des princes maudits de la finance virtuelle.

    Et qui ignore ces données, ne comprendra jamais ce qui se passe au Moyen-Orient à l’heure actuelle. On agite devant ses yeux l’épouvantail appelé Daech – des mercenaires en réalité, rejoints certes par une jeunesse égarée, mais purs produits de la logique de guerre dont se nourrit le sionisme – et on amène ainsi l’opinion manipulée à soutenir le criminel Bachar comme seule alternative à l’islamisme barbare. Rhétorique imbécile reprise en boucle par Marine Le Pen et les tenants d’un populisme affligeant, qui convient bien à la vision tant bornée que binaire des va-t’en-guerre !

    Mais que d’horreurs au final, dont les victimes sont toujours les mêmes : des musulmans par centaines de milliers conduits aux abattoirs de la démence sioniste. Jérusalem-Est prise d’assaut par les colons et les assassins de Tsahal.

    Et le silence sur tant d’injustices.

    Rabaa. Trois ans déjà.

    C’est pour tout cela qu’ils sont morts. Pour tout cela que d’autres sont en prison. Et malgré vos mensonges et votre mutisme, la voix de ces manifestants continue de rencontrer partout des échos humains : du Maroc à l’Indonésie en passant par la Turquie. Et en Europe aussi, et aux Etats-Unis…

    Elle dit, cette voix : Nous allons détrôner les idoles du pouvoir et de l’argent, de la guerre et du sang. Nous allons lutter sans fin contre votre tyrannie abjecte. Contre votre racisme islamophobe et votre ultranationalisme tribal. Contre votre « armée la plus morale du monde » qui tue des enfants.

    Parce qu’il n’y a de dieu que Dieu, et qu’Il a prescrit aux hommes d’être des frères…


    Vidéos sur le massacre : 

    https://www.youtube.com/watch?v=HJJ0P47jNRk

    https://www.youtube.com/watch?v=jXXjudsS6_0

    https://www.youtube.com/watch?v=d2Vwrm6CZi0

    https://www.youtube.com/watch?v=S2tmCBcTbn0

    Rabaa avant le massacre :

    https://www.youtube.com/watch?v=GaYspqYH170 On ne vous oubliera pas !

    La prière à Rabaa avant le massacre :

    https://www.youtube.com/watch?v=6EkWvUEQ8D8

    Et encore :We are all RABAA

    https://www.youtube.com/watch?v=W5ewVj5_jAg


    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Tribune de Genève, 14 août 2016

  • Muslime in der Schweiz

    Interview de Hani RAMADAN donnée à la Neue Zürcher Zeitung 

    NZZ FOLIO, NR.301, août 2016, Journaliste : Christophe Büchi

    La NZZ n’a pas retenu tous les éléments de cet échange. Nous donnons ici l’intégralité de l’interview en français.

    1) En tant que Musulman de nationalité suisse ou de Suisse de foi musulmane, ressentez-vous dans notre pays parfois de l’hostilité face à votre religion? Si oui, comment se manifeste-t-elle?

    Non. La Suisse n’est pas hostile à l’islam. Cependant, l’islam demeure pour beaucoup de Suisses une foi inconnue. Et l’on a peur de ce que l’on ne connaît pas. Il  est toutefois incontestable que le matraquage médiatique quotidien présentant une image fausse de l’islam contribue progressivement à en changer la perception.

    2) Estimez-vous que les musulmans vivant en Suisse, et en particulier à Genève, sont en général bien intégrés? Que peut-on et devrait-on faire pour les intégrer davantage?

    On ne devrait pas en principe aborder l’islam en le liant à la question de l’intégration. Certes, beaucoup de nouveaux venus sont musulmans, mais il existe aussi des musulmans suisses qui ne sont pas concernés, pour la simple raison qu’ils sont Suisses et vivent chez eux !

    3) On parle parfois des « Musulmans de Suisse » comme s’il s’agissait d’un monde homogène. Existe-t-il un organisme représentatif de l’ »islam suisse »?

    Les musulmans de Suisse représentent des communautés très diversifiées. Depuis quelques années, les organisations se regroupent : au niveau des cantons, nous avons l’UOMG (Union des organisations musulmanes de Genève) à Genève, l’UVAM (Union vaudoise des associations musulmanes) dans le canton de Vaud, et ainsi de suite. Ces unions se retrouvent dans la FIDS /FOIS, qui est une fédération à l’échelle nationale. D’autres regroupements existent, dont la Ligue des musulmans de Suisse, également membre de la FIDS. Les musulmans vont ainsi dans le bon sens.

    4) Certaines personnes sont très présentes dans les médias suisses, notamment Mme Saïda Keller-Messahli. Qu’en pensez-vous?

    Pour nourrir un dialogue authentique avec les musulmans de Suisse, il faut interroger les pratiquants sur le sens de leurs pratiques, et non pas une personne qui estime par exemple que « boire de l’alcool n’est pas interdit par l’islam », ce qu’elle vient de déclarer dans la presse romande !  Elle parle de l’islam pour qu’il ne reste rien de l’islam qu’elle ne pratique pas, et elle prétend que beaucoup de musulmans se reconnaissent dans son discours, ce qui est faux. Vous viendrait-il à l’idée d’inviter une bouddhiste qui ne pratique pas le bouddhisme, et qui n’a suivi aucun enseignement sur le bouddhisme pour vous en parler ? En invitant cette dame, les médias et la presse contribuent à renforcer la désinformation dont le but est de diaboliser l’islam authentique. Tout cela n’est pas sérieux. Les musulmans disent à présent qu’il faut laisser cette dame parler toute seule, tant elle se décrédibilise elle-même et décrédibilise ceux qui l’invitent. Par ailleurs, elle est très isolée et n’a aucune autorité pour s’exprimer au nom des musulmans.

    5) A Genève, le Centre islamique que vous dirigez s’est uni à quelques autres organisations musulmanes pour faire entendre la voix de la communauté musulmane. Quelle part des Musulmans d’ici représentez-vous?

    Toutes les grandes structures musulmanes genevoises sont représentées au sein de l’Union des organisations musulmanes, dont je suis l’actuel président depuis 2012 et jusqu’à la fin de 2016.  Après quoi, je passerai le relais de la présidence à une autre organisation membre. J’ai moi-même insisté pour ne pas renouveler mon mandat. L’alternance est probablement ce que nous avons de mieux à prendre du modèle suisse ! 20000 (vingt mille) musulmans sont liés d’une façon ou d’une autre à nos diverses organisations, sur le seul canton de Genève.

    6) Quelques questions plus « philosophiques ». Vous avez soutenu récemment que l’Islam n’est pas « soluble » dans la laïcité occidentale. Pouvez-vous nous expliquer cela?

    Il s’agit d’un article publié récemment dans Le Temps

    J’y expliquais certes que la civilisation de l’islam ne peut être réduite à une conception doctrinale de la laïcité, mais que les musulmans pouvaient cependant vivre dans le cadre d’une laïcité inclusive, que j’ai opposée à deux autres types d’applications nocives de la laïcité : exclusive et intrusive.

    7) On vous a parfois critiqué parce que vous auriez justifié la lapidation, notamment des femmes adultères. Quelle est exactement votre position sur cette question?

    Pourquoi parlez-vous des « femmes adultères » ?  Ce thème concerne les hommes autant que les femmes ! La lapidation est l’un des sujets que l’on met volontiers en avant pour diaboliser l’islam. Or, j’en ai toujours  parlé comme d’une loi dissuasive, quasiment inapplicable. Par contre, j’observe que l’humanisme de beaucoup d’Occidentaux ne les empêche pas de voir des villes entières, comme Homs et Alep, lapidées bien réellement par des bombardements continus sans que cela ne les émeuve…

    8) Quelle est votre position sur l’homosexualité? Est-elle un péché, et doit-elle toujours être punie? Que dit le Coran à ce sujet?

    L’homosexualité est clairement un péché dans les sources de l’islam, comme dans celles d’autres religions. Freud en parlait comme d’une perversion sexuelle. Le Coran évoque plusieurs fois la destruction de Sodome et Gomorrhe. Cependant, nous sommes ouverts au dialogue, la porte du pardon restant ouverte à tous.

    9) Une évolution de la doctrine musulmane en la matière est-elle possible?

    Avant de parler de doctrine musulmane, il faut seulement interroger la norme naturelle. L’un des arguments majeurs avancés pour défendre la légitimité des couples homosexuels, au même titre que les couples hétérosexuels, est l’idée que la liberté de choix doit être la même pour tous, et qu’il doit exister une égalité dans la reconnaissance de tous les ménages, indépendamment de leur nature. Or, en considérant la chose de plus près, il est aisé de prouver selon la plus pure logique que cette égalité est un mensonge, et qu’elle n’existe pas dans la nature. Ainsi, supposons que nous proposions à des homosexuels de sexe masculin de vivre dans une île immense, entourés d’éphèbes et d’hommes d’une beauté resplendissante, en disposant dans ce lieu paradisiaque de tous les conforts – nourritures et boissons en abondance, vêtements et villas, etc. – , ces hommes vivraient probablement au comble de leurs aspirations. Oui, mais au bout d’une seule génération, il n’y aurait plus un seul individu vivant sur cette île. La même chose se produirait, assurément, avec des lesbiennes, sur une autre île. Preuve que la communauté homosexuelle dans son ensemble, dépend absolument des rapports hétérosexuels  ou de la différence sexuée pour assurer sa survie. Or, la norme naturelle ne change pas, et ce que nous devons commencer par comprendre, c’est que l’islam est la religion naturelle.

    10) De nos jours, beaucoup de personnes pensent « terrorisme » quand ils entendent « islam ». Le terrorisme peut-il être justifié au nom de l’islam? En général: que dit le Coran sur la violence? Le musulman a-t-il le droit de tuer dans certains cas?

    L’amalgame entre l’islam et le terrorisme est inacceptable, puisqu’il conduit à stigmatiser l’ensemble d’une communauté en jugeant que sa religion recèle la violence, la terreur et le meurtre. Ce qui est étonnant, alors qu’aujourd’hui les peuples musulmans subissent, eux, un terrorisme d’Etat qui s’affiche au grand jour et est entré dans nos mœurs : l’ingérence des Etats-Unis dans le monde musulman a fait des millions de victimes, en Iraq, en Afghanistan, et en soutenant le régime israélien contre les Palestiniens. Même l’ONU laisse depuis cinq ans le dictateur Bachar massacrer les civils syriens dans d’atroces bombardements. Le Coran prescrit clairement que l’usage de la force ne se justifie que lorsque l’on défend avec équité le droit des personnes et des peuples, quand ils sont agressés injustement.

    11) La femme est-elle l’égale de l’homme, selon la conception musulmane?

    Il y a entre la femme et l’homme une égalité de droits et de devoirs, et le Coran a devancé de loin l’Europe quand il énonçait au VIIe siècle ce principe. Toutefois, leurs natures sont complémentaires. En islam, par exemple, la femme peut travailler selon ses compétences, mais elle a aussi le droit de ne pas travailler, étant donné les charges que peut représenter le statut de mère au foyer.

    L’islam n’interdit pas à la femme de conduire. Elle peut occuper comme l’homme l’espace public, et la morale islamique lui recommande de réserver ses charmes pour son mari. Ce qui est d’ailleurs réciproque !

    12) En Suisse romande, le débat sur l’islam est fortement influencé par la France. Quelles sont vos relations avec le monde politique?  La politique suisse est-elle islamophobe? Y a-t-il des politiciens ou des partis que vous considérez comme « islamophobes »?

    Bien sûr ! La tentation de se servir de la peur de l’islam ne peut être évitée par des politiciens dont le souci est moins de défendre sincèrement des idées, que de gagner par le populisme un électorat de plus en plus nombreux. Telle est la perversion de nos démocraties. Dans les années trente, cela a donné le nazisme. Aujourd’hui les partis d’extrême droite comme l’UDC se servent abondamment de cette méthode déplorable et indigne. Le musulman a pris la place du juif dans certains esprits qui se nourrissent d’un racisme caché. Au fur et à mesure que la communauté musulmane s’engage sur le plan citoyen, les politiciens les plus intelligents comprennent cependant qu’il est nécessaire d’établir des liens avec les représentants musulmans. Cela se met progressivement en place.

    13) Vous avez parlé des Juifs. Comment voyez-vous le rapport de l’islam avec le judaïsme (en dehors de la question d’Israël)? Les Juifs doivent-ils avoir le droit d’exercer leur religion dans les pays musulmans?

    Quelle question ! Bien entendu. En dehors de la question d’Israël et du sionisme, laissez-moi vous dire que si, par une forme d’antisémitisme nauséabond, on s’en prenait à un seul juif parce qu’il est juif, alors, c’est toute la communauté musulmane qui devrait se soulever pour dénoncer cet acte. Quant à la Suisse, je pense qu’il s’y trouve suffisamment d’hommes libres pour rejeter à la fois l’antisémitisme et l’islamophobie.

    14) Un musulman a-t-il le droit de se convertir à une autre religion, par exemple devenir chrétien?

    J’ai traité dans mon livre Islam, source de liberté la question de l’apostasie que l’on doit replacer dans son contexte. Chacun est libre de suivre son opinion, mais en respectant ses concitoyens. Imaginez qu’un résistant français pendant la deuxième guerre mondiale rejoigne la gestapo. Décider de sa mise à mort ne serait pas perçu comme injuste, parce qu’il va trahir l’ensemble du réseau de la résistance. Le Prophète Muhammad a ordonné ainsi que soit tué tout individu reniant l’islam et rejoignant les païens, trahissant la communauté des croyants, persécutée par les idolâtres qui voulaient éradiquer l’islam dans la Péninsule Arabique ! Rappelons que les païens arabes se livraient au sacrifice des filles qui venaient de naître, ce que le Coran a réprouvé avec la plus grande véhémence !

    15) Mais de nos jours, faut-il mettre à mort un musulman vivant en pays d’islam, qui renierait l’islam? Ne doit-on pas reconnaître à toute personne la liberté de conscience?

    Il y a toujours eu et il y aura toujours au sein des communautés musulmanes des athées et des apostats. Ils n’ont jamais été inquiétés, à moins de troubler l’ordre public. Ceci étant, votre question nécessite le développement suivant : il n’existe pas en effet, en islam, un péché qui soit plus grand que l’idolâtrie ou la négation de Dieu. C’est parce qu’ils rejettent le Créateur, ou lui prêtent des « divinités associées », et donc remettent en cause Sa volonté, que les hommes tombent dans toutes les erreurs qui sont à l’origine des pires malheurs : en abolissant la peine de mort, le crime se répand et des assassins récidivistes répètent leurs horreurs (la Suisse n’est pas épargnée). En pratiquant l’usure, interdite par la loi divine, des nations comme des individus sombrent dans les dettes et sont exploités dans des conditions épouvantables. En autorisant la consommation du vin, des familles sont décimées sur les routes, des vies sont détruites ; l’alcoolisme et les drogues gagnent du terrain. En autorisant la permissivité, les femmes deviennent des marchandises sexuelles, et la misère sociale s’installe, etc. Or, tout cela a pour origine la négation de Dieu et la mise à l’écart de Sa loi.

    16) Dans une société régie par le Coran et le droit musulman, les non-musulmans sont-ils des citoyens à part entière?

    Absolument. Lorsque le président Morsi, actuellement injustement en prison suite au Coup d’Etat militaire survenu en Egypte, a été interrogé sur ce qu’il comptait faire de la minorité chrétienne, il a répondu clairement qu’il refusait de parler de minorité, et que les Coptes étaient des citoyens égyptiens au même titre que les musulmans !

    17) Les chrétiens doivent-ils avoir le droit d’ouvrir des églises dans les pays musulmans?

    Oui, et de pratiquer librement leur culte. A l’exception de la région qui englobe La Mecque et Médine, où l’on ne peut édifier une église ou représenter Dieu par des images. Tout comme il ne viendrait pas à l’idée d’un musulman de bâtir une mosquée au cœur du Vatican ! [1]

    18) Tout humain est-il appelé à devenir musulman, ou y a-t-il plusieurs voies vers le paradis? 

    C’est Dieu Seul qui décidera de l’authenticité de la foi de chacun, et qui accueillera en Sa Miséricorde ceux qu’il jugera digne d’entrer au Paradis. Le rôle du musulman est seulement de transmettre le message de l’islam, et non pas de l’imposer ! Cela étant, le Coran comme la Sunna (paroles, actes et approbations du Prophète) montrent que le polythéisme est un péché que Dieu ne pardonne pas, à moins de proclamer son Unicité.

    19) Le blasphème contre le Prophète doit-il être puni par la mort ? 

    Il vaut mieux dialoguer avec une personne qui s’exprime de la sorte. J’invite les chrétiens à réfléchir sur les propos du Pape François, qui interrogé sur le blasphème, affirmait que si l’on insultait sa mère, celui qui agit ainsi pourrait s’attendre à recevoir un coup de poing. La liberté d’expression à des limites.

    20) En Suisse alémanique, on parle beaucoup de deux jeunes hommes musulmans qui refusent de serrer la main à leur enseignante. Ce comportement est-il justifié par la foi musulmane? Pensez-vous que l’école publique doit accepter ce genre d’exception au nom de la liberté religieuse?

    La polémique suscitée par le refus d’une poignée de main révèle bien que le moindre prétexte est bon pour alimenter le processus de l’islamophobie. Le Prophète a dit : « Je ne serre pas la main des femmes », propos qui connaît deux interprétations : il parle spécifiquement de lui-même, et donc cela n’est pas interdit au reste de sa communauté (on peut se serrer la main). Autre interprétation : il reste notre modèle, et de ce fait, un homme et une femme s’abstiennent de se serrer la main. Ces jeunes gens ont choisi d’imiter leur Prophète.  La direction de l’école a d’abord résolu intelligemment la question.

    21) Personnellement, si un Musulman genevois vous posait la question, lui recommanderiez-vous de se plier à la coutume du « shake hand » ou non? Personnellement, donnez-vous la main à une femme?

    Votre question est amusante pour moi. Dans les années septante (soixante-dix), j’ai été engagé comme enseignant à l’école secondaire (Cycle d’orientation de Meyrin). Lors de mon premier entretien d’embauche, la directrice du Collège de la Golette m’a tendu la main, et je lui ai présenté mes excuses, ne tendant pas la mienne pour des raisons religieuses, comme ces deux jeunes gens ! La Directrice a complètement admis mon geste et m’a engagé ! Quelle ouverture d’esprit ! Par la suite, je me suis accordé une certaine souplesse : je tends la main aux femmes qui seraient susceptibles de ne pas comprendre un geste que je n’aurais pas le temps d’expliquer. Mais j’estime qu’il faut respecter les convictions religieuses de chacun.

    22) Autre sujet qui fâche: le voile complet. Que pensez-vous de l’intention de certains milieux d’interdire le port du voile intégral dans l’espace public? Est-ce une atteinte à la liberté religieuse de demander à une femme musulmane de se découvrir, ou s’agit-il plutôt ici de questions de traditions et de coutumes?

    Pourquoi se fâcher ? Il me semble que nous autres bons Suisses, nous nous fâchons moins lorsque des princesses portant le voile intégral et venues des pétromonarchies viennent dépenser des fortunes dans nos magasins. Là, il n’y a aucun problème…Le port du voile est une pratique religieuse, qui connaît aussi deux interprétations : la femme peut montrer son visage et ses mains à l’extérieur, ou elle porte le niqab qui cache également son visage. Si une femme agit ainsi librement, nous n’avons pas le droit de lui demander de renoncer à cette pratique, conformément à l’article 18 de la Déclaration des droits de l’homme. De plus, le port du voile intégral est extrêmement rare et ne pose aucun problème en réalité. C’est encore un prétexte islamophobe. Quant à celles qui combattent le port du voile et qui prétendent imposer leur tenue vestimentaire au nom de leur prétendu « progressisme », leur discours revient à dire à la femme voilée : « Tu es libre d’être libre à ma façon. » Ridicule, non ?

    23) Encore un sujet actuel dont on parle beaucoup: les jeunes qui veulent partir en Syrie « faire le Djihad » ou plutôt « faire la guerre ». Avez-vous été confronté à ce genre de problème? Que faire quand un jeune dit vouloir partir?

    Une seule fois, un jeune musulman est passé au Centre islamique, et m’a fait part de son intention de rejoindre Daech. Je l’en ai aussitôt dissuadé en lui faisant comprendre que Daech ne défend pas les authentiques valeurs de l’islam, et qu’il allait s’exposer à tuer des innocents, musulmans ou chrétiens. Je lui ai demandé où vivaient ses parents ? Il m’a fait savoir qu’ils étaient au Maroc. Je lui ai recommandé de les rejoindre pour les soutenir dans leur vieil âge. Il a finalement été convaincu.

    24) On parle beaucoup ces temps de la nécessité, pour l’Etat, de contrôler, voire d’organiser lui-même la formation des imams suisses. Qu’en pensez-vous?

    Le rôle de l’Etat est d’assurer la sécurité des citoyens suisses, et non pas de se substituer aux instances de formation religieuse. Il n’a pas la vocation de former des rabbins, des évêques et des imams. En revanche, l’idée d’offrir  aux imams une formation complémentaire leur permettant d’acquérir les notions relatives au civisme et aux valeurs suisses est la bienvenue.  En tous les cas, et parce que je suis né dans ce pays, et alors que partout en Europe  l’islamophobie gagne du terrain dans des proportions inquiétantes, je suis convaincu d’une chose : la Suisse protégera ses musulmans.


    [1] La partie en italique ne figurait pas dans l’interview. Nous la donnons à titre explicatif.


  • Deux visions de la laïcité s’affrontent

    Interview croisée L’imam Hani Ramadan défend une laïcité inclusive. Il n’y a qu’une laïcité, rétorque le philosophe Jean Romain, qui doute de la nécessité d’une loi sur la question.

    Un face-à-face parfois électrique hier entre le directeur du Centre islamique de Genève, Hani Ramadan (à gauche), et le philosophe et député Jean Romain (à droite), qui ont accepté de débattre d’un sujet brûlant, objet de trois projets de loi à Genève: la laïcité.

    http://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/deux-visions-laicite-s-affrontent/story/18695768

    La polémique a éclaté après la prise de parole récente dans une classe genevoise du controversé Hani Ramadan. Ses propos vis-à-vis des femmes non voilées créent de vives réactions. Cette affaire intervient en plein débat agité sur la laïcité. Petit-fils du fondateur des Frères musulmans, directeur du Centre islamique de Genève, président de l’Union des organisations musulmanes de Genève (UOMG), le Suisse Hani Ramadan, exclu de l’enseignement public, débat de ces questions avec Jean Romain, ancien professeur de philosophie et député libéral-radical.

    Pour vous, que représente la laïcité?

    Hani Ramadan (H.R.): Il y a la laïcité exclusive, celle que vous représentez, Monsieur Romain, qui va jusqu’à interdire des pratiques. Il y a la laïcité intrusive, qui serait celle d’un Etat se mêlant des affaires religieuses. Ce sont deux extrêmes. Il y a une laïcité inclusive, relevant de «l’esprit de Genève», qui a des implications multiples, accueillant tous les tenants des diverses religions, riche de ses composantes.

    Jean Romain (J.R.): Dès qu’on ajoute des adjectifs à la laïcité, c’est un piège: au lieu de la soutenir, on l’affaiblit. Je suis pour la laïcité tout court. Rappelons que la laïcité n’est pas un principe, c’est une loi. Cette loi dit que l’Etat doit rester neutre dans les affaires religieuses et que la religion reste neutre dans les affaires étatiques. L’idée que la religion est privée veut dire qu’elle ne peut pas avoir des prétentions d’intervenir sur le domaine public.

    Le projet de loi sur la laïcité du Conseil d’Etat correspond à quelle laïcité?

    H.R.: Ce projet actuel va plutôt dans le sens d’une exclusion des pratiques, mais il y a encore une place pour la discussion. L’UOMG a été consultée et a proposé des amendements.

    J.R.: Vous reprochez à un projet de loi sur la laïcité d’être laïque, c’est un comble!

    Le projet de loi sur la laïcité, combattu par deux autres projets de loi, est-il trop libéral ou trop interventionniste?

    J.R.: Des points me paraissent extrêmement problématiques, comme celui de la perception d’une contribution religieuse volontaire. Pour l’enseignement du fait religieux à l’école, quel sera le contenu, comment l’enseigner et qui va le faire? Pire, cette loi découle de l’article 3 de la nouvelle Constitution, disant que l’Etat entretien des relations avec les religions. C’est problématique car ce n’est pas clair. Si cet article n’avait pas existé, on n’aurait pas eu besoin de légiférer.

    Vous êtes en train de dire que vous ne voulez pas de projet de loi sur la laïcité?

    J.R.: Je ne suis pas loin de le dire. Si l’on a un projet de loi qui pose plus de problèmes qu’il n’en résout, alors il ne faut pas légiférer, car la situation actuelle ne va pas si mal.

    H.R.: Aucun problème pour affirmer que l’Etat doit avoir des relations avec les religions: c’est une bonne chose pour favoriser les relations harmonieuses. Cette démarche est l’occasion pour les communautés religieuses de penser une forme de laïcité ouverte qui puisse permettre le libre exercice de la pratique religieuse.

    Concrètement, une femme fonctionnaire doit-elle être autorisée à porter le voile?

    J.R.: Non. Un service public, dans un musée, une école, etc., n’est pas le lieu où l’on vient déclarer son appartenance religieuse, sous quelque forme que ce soit. Si la personne n’a pas de contact avec le public, cela me gêne moins.

    H.R.: Quand on parle de laïcité, du fait de porter ou non un signe religieux, il faut se reporter à l’article 18 de la Déclaration des droits de l’homme: «Toute personne a droit à la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites.» Le voile est une pratique musulmane. Si on l’interdit, on va à l’encontre de la Déclaration des droits de l’homme. Pourquoi une telle déclaration n’est plus applicable quand il s’agit des femmes musulmanes?

    J.R.: Mais non, ce n’est pas une violation de la Déclaration des droits de l’homme, parce que l’idée de laïcité impose une retenue dans l’affirmation des signes convictionnels qui garantit à chacun de pratiquer sa religion, de conserver sa liberté de conscience.

    H.R.: Pourquoi ne pas vouloir une laïcité ouverte, où chacun, sans contraindre l’autre, sans aller contre les libertés individuelles, peut vivre de la façon qu’il souhaite?

    Justement, au Parti socialiste, Sandrine Salerno est favorable à une laïcité où toutes les communautés pourraient arborer leurs signes religieux au travail. Pourquoi pas?

    J.R.: Derrière cette idée, il y a une vision multiculturaliste censée permettre à chacun d’exprimer sa conviction religieuse dans toutes les sphères. Pourtant, la laïcité doit s’inscrire dans un cadre étatique.

    Pas facile de définir le signe religieux pour réglementer ce qu’un fonctionnaire peut porter ou pas face au public?

    J.R.: Je ne crois pas. Si l’on porte une petite croix sur soi, il n’y a pas de problème si elle n’est pas ostentatoire. En revanche, je suis contre le fait qu’une personne enseigne en soutane.

    H.R.: Au Canada ou en Suède, les gens sont libres de porter ce qu’ils veulent et cela fonctionne. Il faut montrer un esprit d’ouverture, avec une laïcité inclusive. Vous, vous souhaitez que certains renoncent à leur pratique.

     » Au Canada ou en Suède, les gens sont libres de porter ce qu’ils veulent et cela fonctionne. « 

    Hani Ramadan, directeur du Centre islamique de Genève

    J.R.: Je ne dis pas de renoncer à la pratique religieuse, mais de faire en sorte que, dans les lieux publics, on ne porte pas de signes ostentatoires.

    H.R: Des musulmanes pratiquantes font donc face à une situation où, si elles veulent s’émanciper dans leur travail, elles doivent renoncer à leur religion.

    Etes-vous favorable à l’enseignement du fait religieux à l’école, sans prosélytisme?

    H.R.: Bien entendu. Je pense que l’analphabétisme religieux est négatif. Comment comprendre la littérature française, Victor Hugo, Albert Camus, si l’on n’a pas de connaissances chrétiennes?

    J.R.: Je suis pour. Je suis d’accord que l’analphabétisme religieux est catastrophique pour notre société. Vu l’ampleur du désastre, il a été question d’enseigner le fait religieux, mais on en a fait, pour le moment, un enseignement des grands textes qui n’a pas de sens. Il faut travailler de nouveau sur l’introduction du fait religieux, sans que les représentants religieux en profitent pour re-colonniser notre école et l’espace public.

    Que pensez-vous d’une perception par l’Etat d’une contribution religieuse, reversée ensuite aux organisations concernées?

    H.R.: Proposer aux musulmans ce qui se fait avec les chrétiens marque la volonté d’être équitable. Cette question se discutera au sein de l’UOMG.

    J.R.: Je ne suis pas d’accord. C’est la pierre d’achoppement du projet de loi sur la laïcité, car il crée des oppositions même au sein des Eglises. Du point de vue philosophique: soit tout le monde doit bénéficier du système, soit personne. Il y a 417 appartenances religieuses différentes à Genève… Mais l’Etat ne va pas être débordé, car il a posé un cadre clair. Du point de vue pragmatique, on constate que beaucoup de communautés organisent des activités intéressantes. Ce sont les bénéficiaires de ces dernières qui seront touchés en cas de coupes. Cela pose problème. Je suis hésitant. Est-ce qu’il ne faudrait pas plutôt mettre cet article dans une loi fiscale?

    Cette perception nécessite notamment que les organisations volontaires soumettent chaque année leurs comptes à l’Etat. Le centre islamique des Eaux-Vives jouera-t-il le jeu?

    H.R.: Chacune des dix associations membres de l’UOMG restera libre d’aller dans ce sens ou pas. Je ne peux pas m’avancer avant que nous en ayons discuté. La transparence financière s’impose et l’Etat peut s’intéresser à la façon dont les activités religieuses sont gérées. Le Centre islamique n’a pas de problème à ce niveau-là.

    On a l’impression que vous, Hani Ramadan, voulez peser dans le processus de décision de l’Etat.

    H.R.: Ce n’est pas la question. Avec le climat d’islamophobie qui règne aujourd’hui, on projette sur l’islam des peurs. Le voile est devenu le symbole de représentations fausses qui conduisent au rejet, comme pour les minarets. Interrogeons les musulmans. Ayons un dialogue pour lever les peurs!

    La loi divine se place-t-elle au-dessus de la loi civile?

    H.R.: Cette question n’a pas de sens. La loi divine, c’est la volonté du créateur. Les lois civiles sont celles des hommes. La loi divine, la charia pour le musulman, tire sa source de la révélation. Remarquons cependant que le musulman respecte les lois de la République, parce qu’elles comprennent la reconnaissance des convictions religieuses.

    J.R.: Je constate par ce débat que les fondements de l’islam ne sont pas solubles dans la laïcité. Il y a une résistance. Chez nous, la cité n’est pas sans Dieu, mais les religieux ne peuvent prétendre jouer de rôle dans le domaine public.

     » Je constate par ce débat que les fondements de l’islam ne sont pas solubles dans la laïcité. Il y a une résistance. « 

    Jean Romain, philosophe, député PLR

    Faites-vous tout ce qui est en votre pouvoir, Hani Ramadan, pour calmer les extrémismes?

    H.R.: Prenons par exemple Daech, c’est une imposture qui ne correspond pas aux valeurs de l’islam. Mais un débat important doit avoir lieu pour ne pas confondre l’extrémisme avec les pratiques islamiques.

    J.R.: J’admets qu’il y a une méfiance envers l’islam. Mais en vous exprimant dans une école, en rédigeant vos chroniques, ce n’est pas ainsi que vous tempérez les extrémismes.

    Jetez-vous de l’huile sur le feu, Hani Ramadan?

    H.R.: Je prends position lorsqu’il y a un amalgame entre pratiques de l’islam et extrémismes. L’islamisme est un mot qu’on glisse entre le terrorisme et l’islam. Et finalement, c’est comme une espèce de trait d’union. Or, on va maintenant dans le sens d’une confusion.

    J.R.: Je connais beaucoup de musulmans qui estiment que Hani Ramadan ne les représente pas. Mais ils ne veulent pas s’exprimer publiquement.

    H.R.: L’UOMG, que je préside, représente quand même environ 20 000 musulmans à travers dix associations.

    Hani Ramadan, vous sentez-vous maltraité en Suisse?

    H.R.: Non. Je vis à Genève, je me sens Genevois. J’espère que le canton sera un modèle pour les autres. Mais j’espère que Genève ne s’inspirera pas d’une laïcité à la Française, qui stigmatise la pratique religieuse.

    «J’explique toujours que la femme n’est pas un objet»

    Jean Romain, vous êtes choqué qu’un religieux, en l’occurrence un imam, s’exprime dans le cadre scolaire? 

    Jean Romain (J.R.): Evidemment. Nous sommes dans une république où il existe une séparation entre l’Etat et les religions. Dans une école, il faut faire très attention de ne pas faire entrer trois choses: l’économie, la politique et les religions. Ma réaction aurait été la même si un prêtre avait été invité.

    Hani Ramadan, vous, l’enseignant exclu de l’école publique depuis treize ans, avez accepté d’intervenir dans une classe. Est-ce de la provocation? 

    Hani Ramadan (H.R.): Je n’ai pas du tout pensé que cela pouvait poser un problème car je reçois, au Centre islamique de Genève, des étudiants qui préparent des travaux. L’école, c’est aussi celle de la citoyenneté. On apprend à vivre ensemble avec les représentants de toutes les religions.

    J.R.: Pour vivre ensemble, il faut comprendre les règles de chez nous. Le Centre islamique est privé. En revanche, l’école est publique. J’ai de la peine à croire que cela ne vous est pas venu à l’idée. Je vous reproche d’avoir accepté cette invitation.

    H.R.: Vous avez une façon dogmatique de penser la laïcité. Qui a décidé que la religion est du domaine privé? Que l’école ne peut inviter tel rabbin ou tel imam pour discuter? Votre point de vue est celui d’une laïcité exclusive.

    Revenons à vos propos tenus en classe. On vous aurait mal compris, Hani Ramadan, vous ne dénigrez pas la femme non voilée en la comparant à une pièce de 2 euros qui passe de mains en mains? 

    H.R.: Pas du tout. Je n’ai jamais tenu ce langage transcrit de façon réductrice dans la presse. Au contraire, j’explique toujours que la femme n’est pas un objet. Evidemment, toute femme voilée n’est pas un parangon de vertu. Pas plus qu’une femme plus ou moins habillée n’est nécessairement un démon.

    J.R.: On comprend bien ce que vous voulez dire. Cela signifie qu’on peut s’approprier la femme non voilée sans se gêner.

    H.R.: Pas du tout.

    Propos recueillis par Sophie Roselli et Pierre Ruetschi


    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Tribune de Genève, 29 juin 2016

  • Ce qu’Hani Ramadan dit de la femme

    Pour Hani Ramadan, « toute femme voilée n’est pas forcément un parangon de vertu. Pas plus qu’une femme plus ou moins habillée n’est nécessairement un démon. Il reste que la modernité ne protège plus le sentiment de la pudeur, valeur essentielle qui est aux origines de notre humanité. »

    En la date du 10 juin 2016, Le Temps a publié un article intitulé La leçon controversée d’Hani Ramadan. Un passage de ce texte est à l’origine d’une vaste polémique, une mère d’élève qui déclare au Temps : « Hani Ramadan a comparé les femmes voilées à des perles protégées dans des coquillages, et les femmes non voilées à des euros qui passent d’une poche à l’autre. » Or, je n’ai parlé ni de « coquillages », ni de « poche ».

    Lui emboîtant le pas, la Tribune de Genève reprend le refrain : «Une femme est comme une perle dans un coquillage. Si on la montre, elle crée des jalousies. Ici, la femme sans voile est comme une pièce de deux euros. Visible par tous, elle passe d’une main à l’autre.» Or, je n’ai jamais parlé de « jalousies ». Usant du même procédé, d’autres journalistes ont pris le relais : « La femme non voilée est présentée comme une traînée par Hani Ramadan » (TAMURT NEWS, tamurt.info, 16 juin 2016). Titre du magazine français Le Point : Hani Ramadan : « Une femme sans voile (…) passe d’une main à l’autre ». (12 juin 2016) Et encore : « (Selon Hani Ramadan) « la femme sans voile est comme une pièce de 2 euros. Visible par tous, elle passe d’une main à l’autre ». Dans l’esprit d’Hani Ramadan, l’Occidentale dévoilée est ramenée à l’état de prostituée. » (Challenges, 13 juin 2016) Il y a même eu une suite donnée par Jean Romain (Hani Ramadan et l’école, Le Temps, 14 juin 2016), où ce dernier affirme : « Cela signifie que, puisque les femmes de chez nous ne sont pas voilées, elles sont disponibles pour tous ! L’ampleur de cette injure faite non seulement aux femmes mais à toute une société a de quoi soulever des haut-le-cœur. »

    L’image que je donne, je l’avais déjà exposée dans une Opinion publiée par Le Temps il y a quinze ans (!), dont voici un extrait qui vous permettra de saisir la différence qu’il y a entre ce que je dis, ce que l’on me fait dire, et les critiques qui me sont faites à propos de ce que je n’ai pas dit. J’ajoute que chaque fois que je me sers de cette parabole, je prends la précaution d’affirmer que la femme n’est pas un objet, et qu’il n’est question que d’une image :

    « Il y a certes une autre vérité. Des cultures orientales nous enseignent que lorsque l’on possède une perle précieuse, il faut la conserver avec attention. Une perle précieuse, cela s’enveloppe dans du velours. Et l’écrin où soigneusement et délicatement on la pose n’a pas pour fonction de la briser, mais bien d’en protéger l’éclat et la splendeur. Plus une perle a de la valeur, plus on la tient à l’abri des regards indiscrets. Elle n’a pas de prix ; elle est inestimable. Et la maisonnée qui la possède voit en elle se refléter la jeunesse, la famille et l’avenir de la communauté. Elle ne se découvre que dans la stricte intimité du couple où elle brille et resplendit de mille feux. Ce qui n’est pas interdit. La pudeur favorise ainsi un réel épanouissement sur le plan sexuel, qui n’a rien à voir avec la morne lassitude de gens gavés par le grand déballage de l’érotisme contemporain…

    On exhibe au contraire une pièce de cent sous sans trop y songer. Elle passe de mains en mains et l’on finit par n’en ressentir aucune gêne. Ternie par ce commerce, elle perd hélas, de façon si précoce, la grâce de l’innocence. Evidemment, toute femme voilée n’est pas forcément un parangon de vertu. Pas plus qu’une femme plus ou moins habillée n’est nécessairement un démon. Il reste que la modernité ne protège plus le sentiment de la pudeur, valeur essentielle qui est aux origines de notre humanité. » Extrait de Le voile islamique : une autre vérité, par Hani Ramadan, Le Temps, 9 avril 2001, Opinions.

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Le Temps, Opinion, 23 juin 2016

  • D’une restriction à l’autre, et puis on s’habitue

    Publié par la Tribune sous le titre : La Suisse vaut mieux que ces restrictions-là

    Les choses ont commencé stupidement. Une enseignante pratiquante a été contrainte de retirer son voile dans l’exercice de ses fonctions.

    La Cour européenne des droits de l’homme avait soutenu la mesure prise par le gouvernement genevois en avançant la nécessité de « protéger les convictions religieuses des élèves et des parents, mais également d’assurer la paix religieuse qui sous certains aspects reste fragile. »

    Or, pendant des années, cette enseignante compétente s’est couvert les cheveux dans son école sans que cela occasionne la moindre difficulté. Ce n’est que lorsque des journalistes en ont fait un sujet de polémique que les troubles ont commencé.

    Puis il y a eu l’interdiction des minarets, une forme de discrimination religieuse dont on se serait bien passé en Suisse. Puis il y a eu, en France toutefois,  au début du mois de mai 2016, le cas d’une élève exclue pour « port de jupe longue » ! Fannie, 16 ans, convertie à l’islam et écartée de son lycée pendant plusieurs jours pour une raison absurde ! Nous allons d’aberrations en aberrations !

    Et encore, ce tollé suscité par le refus d’une poignée de main, qui montre bien que le moindre prétexte est bon pour alimenter le processus de l’islamophobie. Il en faut vraiment peu pour que notre école soit en danger. Il serait bien plus utile de chercher à  comprendre, avant de juger et condamner. Le Prophète Muhammad a dit : « Je ne serre pas la main des femmes », propos qui connaît deux interprétations : il parle spécifiquement de lui-même, et donc cela n’est pas interdit au reste de sa communauté (on peut se serrer la main). Autre interprétation : il reste notre modèle, et de ce fait, un homme et une femme s’abstiennent de se serrer la main. Ces jeunes gens ont choisi d’imiter leur Prophète.  Il s’agit donc d’une façon de pratiquer l’islam. Ni fanatisme, ni terrorisme. En islam, comme dans d’autres traditions, ne pas serrer la main d’une femme est un signe de respect. C’est aussi une marque d’intelligence et d’ouverture d’esprit de respecter les convictions religieuses de chacun.

    Laissez-moi donc vous dire que notre Suisse vaut bien plus que toutes ces vaines polémiques.  D’ailleurs, toute mesure qui vise à empêcher le libre exercice de la pratique religieuse s’inscrit contre le principe même de la Déclaration des droits de l’homme, qui souligne « la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites. » (Art. 18)

    Voilà ce qu’il conviendrait de rappeler à nos élèves, afin d’en faire des citoyens raisonnables, et non pas les proies d’une phobie émotionnelle !

    Et s’il vous plaît, trêve d’hypocrisie : tous vos débats restrictifs sur les signes religieux visent strictement les adeptes de l’islam.

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Tribune de Genève, L’invité, 9 juin 2016

  • Le martyre d’une ville syrienne : Darayya

    Autre texte censuré par Thierry Meyer, de 24 Heures, sans consultation de ses collaborateurs. Silence des médias. Le martyre d’une ville syrienne : Darayya

    Je lis ce 13 mai 2016, dans un coin de page d’un quotidien suisse, ce bref communiqué de l’AFP, intitulé : Syrie : convoi interdit d’entrée dans une ville. En 12 lignes, on y apprend qu’un cortège d’aide humanitaire de la Croix-Rouge est interdit d’entrée à Darayya par les forces de Bachar. Or, il s’agissait d’une première aide de la Croix-Rouge à cette ville assiégée depuis 2012 !

    Qu’est-ce que cela signifie ? Depuis quatre ans, une ville entière, parmi beaucoup d’autres qui subissent le même sort, est condamnée à une mort lente avec son cortège d’atrocités : famine, froid, viols, meurtres, tortures, destructions indiscriminées d’habitations civiles. Tout cela se passe à huis clos. Depuis quatre années ! Résultat en ce mois de mai 2016 : le régime interdit toute aide humanitaire qui pourrait témoigner de l’ampleur de ces horreurs !

    Darayya est une ville du sud-est de Damas hostile à la dictature du régime. Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme, 440 personnes y ont été massacrées par les forces syriennes, le samedi 25 août 2012, et 149 le lendemain. Cet assaut a été nommé massacre de Darayya. Des vidéos et des photographies ont été publiées, et montrent les corps des victimes, comprenant également ceux de femmes et d’enfants.

    Dans un article récent (Le régime syrien bombarde Darayya pendant une opération humanitaire, Le Monde, 13.05.2016), Benjamin Barthe affirme :

    « Les milliers de bombes barils déversées sur ses quartiers ont abouti à la destruction de 90 % des bâtiments et à l’exode de la population dans les mêmes proportions. Les 8 000 habitants restés sur place survivent avec un repas par jour, une soupe de lentilles, un peu de riz, ou quelques feuilles de salade. » Or, Darayya était peuplée de 100 000 habitants avant la révolution.

    Bien entendu, ni la communauté internationale, ni l’ONU n’ont réagi en prenant les mesures qui s’imposaient.

    Force est de constater que ces malheureuses victimes ne bénéficient pas d’une couverture médiatique honorable, surtout quand il s’agit de tueries qui visent des musulmans, et alors qu’un peuple subit une évidente volonté d’extermination, ville après ville, village après village. Ce qui se passe en Syrie depuis cinq ans est hallucinant. Il est des situations où se taire, ou admettre par un mutisme obstiné l’innommable, c’est être complice.

    Au XXIe siècle, il est désormais possible d’éliminer des civils innocents par milliers, en se contentant des brèves nouvelles de l’AFP qui sont présentées comme des faits divers. Et ces tueries répétées ne datent pas des années quarante. Non. Mais elles se déroulent en temps réel, au moment où j’écris ces lignes et au moment encore où vous les lisez ; alors que les hommes libres, à deux heures et demie d’avion de Damas, partagent leurs loisirs entre spectacles, sports et divertissements.

    Libres, vraiment, ou inconscients ?

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Genève, 20 mai 2016

  • Syrie : que de lâchetés !

    Nous avons proposé plusieurs billets, notamment sur le drame syrien, qui ont été censurés par la rédaction du 24 Heures, plus précisément par Monsieur Thierry Meyer, rédacteur en chef.

    Nous avons proposé à ce dernier de consulter les autres membres de la rédaction. Sa réponse péremptoire a été claire : il prend seul la décision d’accepter ou de refuser un article. Voici donc un échantillon de ce qui n’entre pas dans le goût de ce journaliste, dont c’est pourtant le devoir d’informer, n’est-ce pas?

    Syrie : que de lâchetés !

    Cela fait cinq années – cinq terribles années – que la communauté internationale est le témoin de l’extermination lente du peuple syrien, écrasé par un dictateur qui aurait dû être conduit depuis longtemps au tribunal de La Haye.

    Les Etats occidentaux, tout comme la presse et les médias, ont failli à leur mission de défendre les droits de l’homme, et de rendre compte de la nécessité de réagir sans délai aux atrocités commises.

    Première lâcheté : le respect du veto sino-russe contre toute intervention pour arrêter le criminel Assad. Combien de vies auraient pu – auraient dû – être sauvées ? Nous l’avons dit et nous le répétons : cela s’appelle non-assistance à peuple en danger.

    Deuxième lâcheté : le choix de maintenir ce dictateur prétendument plus convenable que la menace représentée par Daech. Or, Daech est une imposture de moins de cinquante mille hommes. Oubliés, par contre, les millions de citoyens syriens qui se sont soulevés contre le régime. Ils peuvent bien disparaître ou se disperser dans la nature. Ils n’existent plus, hommes, femmes et enfants, broyés entre la barbarie et l’indifférence.

    Troisième lâcheté : la focalisation des médias qui visent à diaboliser l’islam sous tous les angles désormais. Les pratiques mêmes de cette religion sont considérées comme des formes de radicalisation, à mettre en relation avec le danger islamiste donc terroriste ! Syriens abandonnés, migrants refoulés, tous ont en commun d’être en majorité musulmans. Cela explique sans doute qu’il n’y a aucune raison d’être touché par la détresse de ces hordes menaçantes de réfugiés fuyants les tueries sans nom.

    Quatrième lâcheté : la disproportion entre un peuple qui subit quotidiennement des bombardements et quelques attentats ponctuels dont il faut certes déplorer les conséquences, mais dont le traitement médiatique montre bien que la mort d’un Parisien ou d’un Bruxellois mérite que l’on s’émeuve, alors qu’il est devenu normal de rester indifférent au sort des Syriens par centaines de milliers.

    Que sommes-nous donc devenus : des hypocrites, les complices des assassins, des crapules et des ordures ? Je vous laisse le choix des mots qui ne veulent plus rien dire, tant est grand notre dégoût.

    Des enfants sont ensevelis vivants sous le feu de massacres que nos médias, nos représentants politiques, notre passivité ignoble ont encouragés.

    Et l’ONU ne sert plus qu’à orchestrer des horreurs en boucle, au fil de négociations improbables où l’on convie les victimes à la table des bourreaux !

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Genève, 18 mai 2016

  • Hani Ramadan réplique à ses détracteurs

    Suite aux réponses suscitées par mon article paru dans Le Temps sur l’islam et la laïcité (15 février 2016), voici quelques observations :

    Le débat est introduit en première page sous l’intitulé : « La laïcité incompatible avec l’islam? Réponses à Hani Ramadan » (Le Temps, 7 mars 2016) Or, je ne me suis pas du tout exprimé de la sorte. J’ai parlé d’une différence doctrinale, tout en introduisant la notion de laïcité inclusive garante du vivre-ensemble souhaité. Il est remarquable de voir que l’ensemble de mes contradicteurs ignorent cette nuance pour s’en tenir à une vision binaire de la question.

    Cette regrettable posture est nourrie par la conviction inaliénable de la supériorité d’une laïcité élevée au rang de dogme qui ne souffre aucune contradiction. L’ouverture que nous défendons ne devrait-elle pas commencer par l’aveu modeste qu’il existe des civilisations ?

    Je suggère à tous enfin, plutôt que de se focaliser méchamment sur de faux problèmes (combien de minarets vertigineux, combien de femmes portant le voile intégral en Suisse?), de se remettre aux belles lettres pour éduquer leurs ardeurs. Ecoutons Jean-Jacques pour commencer. Après avoir relevé que dans l’histoire des nations occidentales, il y eut un «  perpétuel conflit de juridiction qui a rendu toute bonne politie (1)  impossible dans les Etats chrétiens, et l’on n’a jamais pu venir à bout de savoir auquel du maître ou du prêtre on était obligé d’obéir », Rousseau décrit ainsi le gouvernement laissé par Muhammad, le Prophète de l’islam :

    «  Mahomet eut des vues très saines, il lia bien son système politique, et tant que la forme de son gouvernement subsista sous les califes ses successeurs, ce gouvernement fut exactement un, et bon en cela. Mais les Arabes devenus florissants, lettrés, polis, mous et lâches, furent subjugués par des barbares ; alors la division entre les deux puissances recommença… » (Rousseau, Du Contrat social, Livre IV, De la religion civile)

    Quelle ouverture d’esprit !


    (1) Du grec ancien πολιτεία, politeia, lui-même formé à partir du mot πόλις polis «cité». La « politeia », pour Aristote, représente la meilleure forme de gouvernement par le plus grand nombre, et Jean-Jacques Rousseau utilise le mot « politie » en ce sens.


    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Le Temps,  10 mars 2016

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