Centre Islamique de Genève

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Catégorie : Archives

  • Martine Brunschwig Graf, l’amie des musulmans

    Lettre et questions à Martine Brunschwig Graf

    Chère Madame,

    Je n’aurais pas pris ma « plume » pour m’adresser à vous, tant vous me paraissez une personne insignifiante, si vous n’aviez eu l’outrecuidance de vous vanter de m’avoir « puni », il y a bien des années, pour mes propos sur des éléments du droit musulman. (RTS le 15 novembre 2017 . L’invité-e de Romain Clivaz – Martine Brunschwig Graf, ancienne conseillère d’Etat genevoise.)

    Car soit vous avez la mémoire courte, ce dont je doute ; soit vous versez dans une forme d’hypocrisie misérable, ce dont je suis à peu près certain.

    Le Tribunal administratif de Genève vous a désavouée à deux reprises en ordonnant ma réintégration au DIP. Suite de quoi mon salaire m’a été restitué, et un arrangement – et non un licenciement – a été conclu, aboutissant au remboursement de la totalité des frais de mon avocat, Me Eric Hess, ainsi qu’à une forte indemnité. Je ne sais donc pas qui a été vraiment « puni » dans cette affaire.

    Je peux, si vous le souhaitez, vous remettre les coupures de presse où l’on vous voit la mine défaite, plutôt fuyante devant les journalistes qui attendaient de vous des commentaires sur ce dénouement que vous n’aviez pas prévu.

    Un peu de décence s’impose donc, quand vous revenez sur cet épisode, dont je garde en ce qui me concerne le souvenir d’une grande victoire contre l’injustice qui consiste à priver un homme de son emploi du fait de ses convictions religieuses, et sans égard pour sa femme et ses enfants. Vous devriez aussi prendre du recul sur votre propre carrière : les Suisses n’aiment pas les personnes qui ont du mal à cacher leur haine, et qui se réjouissent en direct du malheur des autres. Cela explique peut-être que vous n’ayez jamais pu vous hisser au Conseil fédéral ?

    Vous affichez par ailleurs vis-à-vis de notre communauté un pseudo-soutien mielleux dont je connais le secret. C’est vous, Madame, qui êtes à l’origine du fait que des milliers de femmes musulmanes suisses et résidentes, pratiquantes, ne pourront pas travailler dans  le domaine de la fonction  publique, alors que la Déclaration des droits de l’homme stipule en son article 18 : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique (….) la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites. » Une telle position donne de notre pays, au même titre que l’interdiction des minarets, une image détestable, et vous en êtes la première responsable. C’est vous qui avez contraint une enseignante musulmane à enlever son voile dans le cadre scolaire, et qui vous montrez fière, aujourd’hui encore, d’être arrivée à vos fins. Vous ne vous rendez même pas compte que vous avez brisé les carrières de femmes suisses dont c’eut été la vocation d’être enseignantes, mais qui ont renoncé avec tristesse, parce que musulmanes pratiquantes.

    Présidente de la commission contre le racisme, il reste entre nous un épisode que j’inaugure, histoire de vous démasquer complètement : Comment se fait-il que jamais vous n’ayez élevé la voix pour condamner les exactions commises contre les Palestiniens depuis des années, et contre le racisme affirmé de certains colons ? Montrez-nous que votre allégeance aux valeurs de notre république dépasse des considérations tribales, et que vous estimez que le racisme doit être condamné à Jérusalem autant qu’à Berne. Relevez le caractère inadmissible des expropriations continuelles justifiées fallacieusement par le fait d’être d’ascendance juive. Dites clairement que l’usage du phosphore blanc par Tsahal contre des civils, contraire aux Conventions de Genève, est inacceptable.

    Jamais nous n’avons entendu votre voix en la matière. Pourquoi ?

    Les années ont passé, Chère Madame. Au vu de vos déclarations, elles ne vous ont rendue ni plus sage, ni plus humaine.

    Et contrairement à vous, je n’ai pas sur la conscience – devant Dieu Tout-Puissant – d’avoir un jour contraint un juif à enlever sa kippa.


    Hani RAMADAN

    Citoyen de Genève et musulman suisse

    Blog de la Tribune de Genève, 25 novembre 2017

  • Macron et Sissi, deux figures des temps modernes

    « Je n’accepte pas qu’un dirigeant étranger me donne des leçons sur la façon dont je gère mon pays, donc je n’en donne pas aux autres. » Voilà l’une des réponses que le Président Macron a cru bon de donner aux ONG qui lui demandaient de rappeler au militaire as-Sissi qu’il existe des principes qui s’appellent les droits de l’homme. Tiendrait-il le même discours devant un Franco, où plus actuellement devant les autorités birmanes ? C’est d’ailleurs une règle à géométrie variable qu’il ne respecte pas lui-même : le 29 août dernier, il avait qualifié le régime vénézuélien de « dictature », lors d’un discours tenu devant des ambassadeurs français réunis à Paris. Pourtant, il est évident qu’un grand nombre de chefs d’inculpations pourraient être énoncés par un procureur intègre à l’encontre du maréchal Sissi :

    – Sissi a menti quand il a fait savoir qu’étant un militaire, jamais il ne se présenterait à la magistrature suprême, laissant cette fonction aux candidats de la société civile. Puis l’homme  est revenu sur ses dires, prenant le pouvoir par un coup d’Etat conduisant aussi bien à l’incarcération du Président Morsi qu’à la dissolution du parlement égyptien.

    – Sissi s’est livré à de véritables massacres, réprimant dans le sang les manifestations pacifiques réclamant le retour du processus démocratique : les tués se comptent par milliers, le nombre des personnes emprisonnées dépasse aujourd’hui 60 000 victimes, la torture est largement pratiquée.

    – Sissi a fermé tous les organes de presse et les médias susceptibles de critiquer ouvertement la dictature qu’il a mise sur pied. Qui connaît, par exemple, Hisham Gaafar, 53 ans, directeur de la Fondation Mada pour le développement des médias ? Amnesty international a lancé récemment ce cri d’alarme : « Le 21 octobre, cela fera deux ans que Hisham Gaafar est maintenu en détention. Détenu dans des conditions inhumaines et à l’isolement prolongé, son état de santé est alarmant. » Or, il s’agit là d’un cas parmi des milliers d’autres, en temps réel, alors que le tyran est reçu en grande pompe à l’Elysée !

    – Sissi se sert du prétexte terroriste pour justifier la terreur d’Etat qu’il impose, tout comme le fait encore Bachar el-Assad en Syrie, afin de légitimer des actions d’une violente inouïe. Les habitants de la région du Sinaï, dont certains ont été froidement tués sans aucun jugement, ont vu ainsi leurs maisons détruites, leurs biens saccagés. Mais c’est à ce despote que la France vend ses armes et ses Rafale, ce qui constitue en fait le fond de la question…

    Car existe-t-il un seul argument humaniste valable, quand l’intérêt économique des élites d’une nation est en jeu ? Il est des bénéfices et des avantages que l’on ne retire qu’en fermant les yeux. Un président français n’est pas tenu d’être gaulliste désormais. Tant il est vrai qu’il est passé, le temps des idéaux de la résistance. Voici venu celui de la finance.


    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Tribune de Genève, 3 novembre 2017

  • Le drame des musulmans de Birmanie et la couverture de l’AFP

    La fête musulmane liée au pèlerinage a été lourdement endeuillée par les informations qui nous viennent de Birmanie, faisant état d’une répression sanglante à grande échelle, menée en quelques jours contre la minorité musulmane des Rohingyas. Cela fait des années que l’ONU clame que les habitants de l’Etat de Rakhine constituent l’une des minorités les plus persécutées au monde. Les persécutions continuent.

    Menacés d’extermination, des hommes ont choisi de prendre les armes pour défendre familles et enfants. Ils ont aussitôt été qualifiés de rebelles par l’AFP, qui cherche à leur attribuer la responsabilité de cette répression en affirmant : « Les violences ont commencé après l’attaque vendredi dernier (25 août) d’une trentaine de postes de police par la rébellion naissante, l’Arakan Rohingya Salvation Army (ARSA). » Mise en perspective trompeuse : ce groupe s’est constitué pour ne pas mourir dans des conditions atroces. Les agressions bouddhistes répétées étaient depuis longtemps en cours.

    Même les témoignages donnés, alors qu’il existe à présent des milliers de preuves,  sont mis en doute par l’AFP : « Originaire du village de Kyet Yoe Pyin, une jeune Rohingya a raconté le cauchemar qu’a vécu son village quand l’armée est arrivée. « L’armée et des complices bouddhistes sont venus dans notre village et ont cruellement assassiné les hommes, les femmes et les enfants », a confié par téléphone à l’AFP, cette jeune Rohingya de 23 ans, tout juste réfugiée à Cox’s Bazar au Bangladesh. L’AFP n’a pas pu vérifier ces informations. » C’est cette dernière phrase qu’il convient de souligner.

    Comble de la désinformation, et afin de faire de ce qui est à l’origine le massacre programmé des musulmans un conflit ethnique, l’AFP avance, en se référant à la propagande de l’armée birmane à l’origine de ces exactions : « Des centaines d’autres villageois de l’ethnie rakhine, bouddhistes, ont également fui leurs habitations pour rejoindre les villes birmanes hors de la zone des troubles. » Informations qu’il ne semble pas nécessaire de vérifier.

    Et pour couronner le tout, l’AFP rapporte : « Une commission internationale dirigée par l’ex-secrétaire général de l’ONU Kofi Annan a récemment appelé la Birmanie à donner plus de droits à sa minorité musulmane des Rohingyas, qui compte environ un million de personnes, faute de quoi elle risque de « se radicaliser ». »

    Et ajoute : « Mais le pouvoir birman, emmené par l’ex-dissidente Aung San Suu Kyi, est jusqu’ici sur une ligne dure, dans le sillage de l’armée. La lauréate du prix Nobel de la paix a accusé lundi les « terroristes » rohingyas, qui mènent ces attaques meurtrières dans l’ouest du pays, d’utiliser des enfants soldats et de mettre le feu à des villages. »

    Comment ne pas voir dans cette façon biaisée de présenter les choses, une orientation argumentative qui est là pour donner aux journalistes la matière qui leur permet de faire comprendre ce message : les Rohingyas sont massacrés, certes, mais ils ont pris les armes, ont menacé des bouddhistes, ont agi de façon terroriste (les guillemets nuancent le propos, mais puisqu’une lauréate du prix Nobel de la paix le dit, pourquoi en douter ?), ce qui confirme qu’ils se sont radicalisés !

    Voilà donc la formule, qui n’est finalement pas si nouvelle :

    1) L’agresseur commet des atrocités contre des populations civiles.

    2) La communauté internationale s’en émeut à travers les déclarations de l’ONU, mais ne fait rien pour arrêter l’agression.

    3) La communauté musulmane sur le terrain se défend pour sauver ce qui peut l’être.

    4) Retournement progressif : après avoir été considérée comme rebelle, elle est bientôt qualifiée de radicale et de terroriste.

    Ce scénario est connu : les Palestiniens l’ont subi depuis les premières années d’occupation et d’exil (on les a aussi accusés absurdement d’utiliser «des enfants soldats»). Plus récemment, les Syriens en ont goûté l’horreur. Et cela continue !

    Les journalistes qui s’expriment de cette façon se rendent ainsi complices des odieuses justifications derrière lesquelles se cachent des gouvernements coupables. Une façon écœurante, au fil des années, de rendre la barbarie ordinaire.


    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Tribune de Genève, La Lettre du jour, 8 septembre 2017

  • Charlottesville. Suprémacisme blanc, néonazisme, sionisme et quelques questions

    « Heather Heyer, jeune femme de 32 ans, a été tuée samedi fauchée volontairement par une voiture, alors qu’elle manifestait contre la présence d’un rassemblement de suprémacistes blancs et de militants néo-nazis dans sa ville de Charlottesville. »

    Qui parmi nous n’a pas été choqué par les images de ce véhicule avançant, puis reculant dans sa folie furieuse ?

    Les ingrédients du suprémacisme blanc comme du néonazisme sont les suivants :

    La prétention de défendre une identité nationale sur des critères particuliers de couleur de peau, de race ou d’ascendance pure et supérieure.

    La conviction qu’il faut se débarrasser de ce qui n’entre pas dans ce moule, considéré comme un corps étranger polluant ou contaminant le reste de la population aux origines intègres et distinctes.

    L’idée que cette présence nocive est la cause des difficultés économiques et des troubles à  l’ordre public qui minent le pays.

    La traduction de ces conceptions racistes par les discours des tribuns de l’ultranationalisme, par la violence verbale, et bientôt la violence tout court.

    Voilà  les questions qui se posent :

    Ces critères, on les retrouve avec évidence dans le projet sioniste qui a mis sur pied un véritable système d’apartheid, acculant une population entière à des frontières qui se réduisent comme peau de chagrin, et expulsant les Palestiniens privés de leur propre terre.

    Combien de jeunes femmes arabes ont été tuées à  bout portant par des colons et des militaires qui n’ont pas été inquiétés ? Combien d’enfants et d’innocents ont été massacrés, victimes de gens qui pensent être en droit d’extirper une si mauvaise engeance ? Combien de Palestiniens sont en prison pour avoir fait acte de résistance ?

    Une partie de l’électorat de Trump épouse ces thèses nauséabondes.

    Ceux qui s’en indignent à raison devraient se poser cette autre question : pourquoi un Palestinien arabe n’aurait-il pas droit aux mêmes égards ? Et encore :

    Pourquoi le suprémaciste blanc est-il si odieux, pourquoi son action meurtrière soulève-t-elle un tollé international, et pourquoi le colon sioniste demeure-t-il protégé, alors que le fond idéologique est finalement le même : il dispose d’un privilège qui le distingue du fait de son ascendance ? Le Palestinien, lui, ne fait pas partie du clan. Il n’est pas considéré comme un humain, comme un semblable. Il n’a pas droit à  la citoyenneté chez lui.

    Pourquoi donc la colère ici, l’indifférence là ?


    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Genève, 16 août 2017

    http://haniramadan.blog.tdg.ch/


  • Non à la liberté d’informer dans le monde arabe

    Pourquoi ?

    Depuis longtemps, et ce n’est un secret pour personne, l’Etat d’Israël bénéficie d’un traitement privilégié. Toute autre nation qui aurait martyrisé pendant des décennies ses voisins de façon aussi disproportionnée, aurait été mise au ban de la communauté internationale, et soumise à un embargo ou à une ingérence la contraignant au respect des normes légales et des Conventions de Genève.

    Deux raisons expliquent ce traitement de choix. La première est celle du souvenir de la Shoah. L’Etat d’Israël est perçu comme légitime bien plus par une conscience collective qui y voit une réponse raisonnable à l’antisémitisme, que par une justification religieuse millénaire.

    L’autre raison vient de la forte emprise qu’exercent les lobbies sionistes tant sur le plan politique que sur le plan médiatique. Et j’en veux pour preuves deux exemples particulièrement éloquents :

    Il y a d’abord les deux coups d’Etat : celui qui a abouti en Egypte, et celui qui a avorté en Turquie. Dans le premier cas, on a vu des gouvernements reconnaître sans grande difficulté la prise de pouvoir par le militaire Al-Sissi, et personne n’est venu réclamer avec insistance la libération du président légitimement élu, le Dr Mohamed Morsi, ou dénoncer avec vigueur l’incarcération de toutes celles et de tous ceux qui ont demandé simplement à ce que le choix des urnes soit respecté, plus de 60 000 personnes privées de liberté à l’heure actuelle.

    Dans le second cas, les classes politiques et la presse se sont soulevées non pas pour saluer le courage du peuple turc qui a su dire non à la tyrannie militaire, mais pour fustiger la ferme réaction du gouvernement d’Erdogan contre les putschistes.

    Comment expliquer ce contraste : pas un mot sur les journaux et les médias interdits par Al- Sissi, et une volonté farouche de présenter Erdogan, pourtant élu et réélu, comme un ennemi de la liberté du peuple ?

    Il y a ensuite le blocus imposé par l’Arabie Saoudite, les Emirats arabes unis, Bahreïn et l’Egypte contre le Qatar, dont la fin est conditionnée notamment par la fermeture de la chaîne de télévision Al-Jazira. Cette chaîne basée à Doha qui véhicule et développe un discours qui dérange les dictatures arabes, et qui ouvre le débat sur des questions susceptibles de réveiller chez beaucoup un esprit par trop citoyen. Cette volonté de fermer Al-Jazira aurait dû entraîner un tollé dans tous les organes de presse à l’échelle internationale. Mais non. Là, la liberté des journalistes peut complètement être remise en question. Pourquoi ? Ce que l’on reproche à Al-Jazira, c’est de donner la parole aux Frères musulmans. Or, obéissant à la volonté de l’Etat d’Israël,  les Etats-Unis et la communauté européenne ont décidé que les Frères musulmans étaient des terroristes, et que la résistance à Gaza était illégitime.

    Peut-il exister dès lors des preuves plus accablantes du pouvoir effectif du sionisme sur les Etats occidentaux, sur les pétromonarchies, sur la presse et les médias qui prétendent être libres ?

    Les grands principes ne sont plus désormais liés à ce questionnement :

    – Qui est pour le respect de la volonté populaire et pour la liberté de la presse ? Non, mais plutôt : – Qui défend l’extension du projet sioniste, ou qui est contre ?

    Pas d’inquiétude pour ceux qui le soutiennent, qu’ils soient des putschistes ou des pétromonarques. Mais malheur à ceux qui s’y opposent, qu’ils soient élus ou qu’il s’agisse d’une chaîne satellitaire populaire trop éclairante.

    Tant il est vrai qu’il faut de l’ombre aux rois et aux tyrans.

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Tribune de Genève, 6 juillet 2017

  • Le phosphore blanc, encore

    Jusqu’au bout de l’horreur. Ce sont les termes qui viennent immanquablement à l’esprit lorsque l’on considère le sort réservé à la Syrie depuis six ans. Et ce qui semble le dénouement de ce drame ne nous réserve pas moins d’atrocités que tout ce que nous avons pu observer jusqu’à présent.

    Souvenons-nous : Obama, quand il était président, avait mis en garde le régime syrien contre l’usage d’armes chimiques en parlant d’une ligne rouge qu’il ne devait pas franchir. Or, cette limite a été transgressée plusieurs fois, et l’administration américaine n’a pas bougé alors. Mais aujourd’hui, avec Trump, c’est l’armée américaine elle-même qui se permet de faire usage du phosphore blanc pour accélérer  « l’annihilation  des djihadistes ». Mossoul et Raqqa sont devenus le théâtre de frappes massives (80 000 depuis le début des opérations en 2014), « justifiées » par l’alliance des Américains et des Forces démocratiques syriennes contre Daech. Dans ces régions où des centaines de milliers de Syriens se terrent sous des ruines, les moyens utilisés sont non seulement inappropriés, mais contredisent toutes Conventions qui protègent les civils en cas de conflit.

    On apprend à présent que cette coalition, menée par les Etats-Unis, fait usage du phosphore blanc ! L’armée américaine avait utilisé cette arme redoutable à Falloujah en 2004, tout comme l’Etat d’Israël en 2008 à Gaza. Dans les deux cas, on avait d’abord nié catégoriquement la chose, pour avouer enfin un usage qui devait servir seulement à créer des rideaux de fumée dans le cadre d’opérations militaires. Cependant, lorsque l’on connaît la densité de population à Falloujah, à Gaza, et aujourd’hui  à Mossoul et Raqqa, il est impossible que ces frappes ne touchent aucun civil. Au contraire, les vidéos et les photos qui nous parviennent actuellement révèlent un usage indiscriminé du phosphore blanc. La ligne rouge est, là aussi, pleinement franchie.

    « Les vidéos, affirme Luc Mathieu, ne laissent guère de doute : la coalition internationale a utilisé des munitions au phosphore blanc à Raqqa, fief syrien de l’Etat islamique. » (Libération, 11 juin 2017)

    Samah Hadid, directrice de Campagnes pour le Moyen-Orient à Amnesty International, affirme ce 16 juin 2017 : « L’utilisation de munitions au phosphore blanc par la coalition dirigée par les États-Unis met gravement en danger la vie des milliers de civils piégés dans la ville de Raqqa et aux alentours, et pourrait dans ces circonstances constituer un crime de guerre. »

    Il n’existe aucun mot pour décrire ces opérations où des hommes s’autorisent à déverser une pluie de feu sur leurs semblables, en ne distinguant, dans la nuit qui couvre le passage des avions, ni femmes, ni vieillards, ni enfants. Que valent donc les vies de 160 000 habitants pris au piège de Raqqa ?

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Tribune de Genève, 1 juillet 2017

  • Trump, la franchise et l’éclat

    On a beaucoup jasé, depuis l’élection de Trump, sur ce personnage hors du commun, il faut bien le dire. On doit cependant souligner que la présidence de Trump a le mérite d’une franchise qui devrait nourrir d’une certaine façon notre réflexion, et ceci pour au moins trois raisons :

    Elle offre  d’abord l’avantage de porter au grand jour ce qu’est devenue la démocratie aux Etats-Unis : le dernier moyen que l’on a donné aux élites fortunées de gouverner sans couronne. Ainsi va le monde : on ne devient pas le président des Américains parce que l’on est celui qui sera le plus apte à diriger et le plus utile à l’humanité, mais parce que l’on a de larges ressources financières. L’argent couvre tous les excès. Le richissime Trump élu, c’est l’accomplissement de ce processus qui s’affiche sans honte et sans hypocrisie.

    Cette franchise montre aussi clairement que l’on ne devient pas le chef des Yankees sans se soumettre, par une complète allégeance, aux lobbies financiers pro-israéliens, dont l’influence en matière de politique étrangère n’est plus à prouver. Cela était déjà le cas sous les précédentes présidences. Mais avec Trump, le ton est donné : il est celui  d’un ardent défenseur d’Israël. Il sera certes amené comme ses prédécesseurs à nuancer ses propos pour garder une raison d’être diplomatique entre Israéliens et Palestiniens. Début février déjà, la Maison-Blanche a avancé ce timide communiqué : « Si nous ne pensons pas que l’existence de colonies est un obstacle à la paix, la construction de nouvelles colonies ou l’expansion de celles existantes au-delà de leurs frontières actuelles pourrait ne pas aider à atteindre cet objectif. » Mais Trump en a trop dit : la voie est ouverte aux colons, et la colonisation illégale se poursuivra sous nos yeux, encore et encore. Le recevant avec tous les honneurs, Trump a la décence de ne pas blesser son grand ami Benyamin Netanyahou : il n’est plus question désormais d’insister sur une solution à deux Etats.

    Trump a enfin le mérite de faire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas : il dresse des barrières aux frontières, fustige les flux migratoires porteurs du « terrorisme islamiste ». On s’offusque, on dénonce le caractère raciste de cette politique qui vise les musulmans autant que les Mexicains. On pointe du doigt ce mur de la honte que l’on va construire entre les peuples, une fois de plus. Mais réveillons-nous ! Ce sont de pareils sentiments xénophobes et islamophobes qui font que les partis d’extrême droite ont partout le vent en poupe, en Europe et ailleurs. Ces thèmes ne sont-ils pas ceux que l’on retrouve à demi-mot au sein de partis traditionnels, et qui font écho à la peur diffuse qui gagne l’opinion publique ?

    Trump est notre caricature, certes. Le trait est très appuyé, bien entendu. Mais la ressemblance est là. On voit bien que, partout, la finance écrase les principes. La déraison du plus fort l’emporte sur le bon sens des nations endettées et en déroute.

    Et désolé si cela n’est pas très flatteur…

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Le Temps, Opinion, 21 mars 2017

  • Burqa et Naturalisation

    Le peuple suisse va se prononcer sur la naturalisation facilitée des jeunes de la troisième génération. Il s’agit simplement, en fait, de personnes nées en Suisse, ayant effectué toute leur scolarité dans notre pays, et dont les parents, italiens, espagnols, portugais, albanais, turcs et tamouls sont installés sur notre territoire depuis de longues années.

    Ce sujet n’a donc rien à voir avec les pratiques musulmanes, notamment celle du port du voile intégral. La campagne que  mène l’UDC révèle l’aberration des méthodes utilisées, reposant sur des amalgames et des raccourcis inacceptables.

    Il y a quelques jours, en partance pour Fribourg, et ayant quinze minutes d’avance sur le train, je suis resté dans le hall de la gare de Genève, et là, surprise, sur un large écran mobile lumineux, à intervalles réguliers, je vis apparaître l’image géante d’une femme en burqa noire au regard menaçant, avec ces mots : « Naturalisations incontrôlées ? NON à la naturalisation facilitée ». Et toujours le même jeu entre les couleurs blanche et rouge – celles de notre bonne Suisse – et le noir cadrant une sorte de fantôme féminin sorti des ténèbres…

    Que doit-on comprendre ? Comment confondre à ce point l’infantilisation du citoyen lambda et une démocratie saine ?  Quel rapport entre les jeunes concernés, dont la grande majorité n’est pas musulmane, et ce portrait large de sous-entendus incohérents pour les esprits les plus éveillés, mais terriblement efficace pour influencer ceux qui, de plus en plus nombreux, subissent le matraquage médiatique diabolisant, directement ou indirectement, l’islam à forte dose ?

    Comme pour l’image des minarets missiles, on ne pense plus, mais on se défend contre un ennemi qui prétend voler les couleurs de notre pays !

    A la gare, pendant les quelques minutes qui me restaient encore, j’ai observé les gens allant et venant, et un sentiment de tristesse mêlée de révolte m’a envahi : contre l’ignorance qui creuse jour après jour un fossé entre des hommes qui ne dialoguent plus, mais qui se croisent sans se rencontrer. Contre cette islamophobie qui se conjugue désormais à tous les modes de la haine, du rejet et de la dérision. Contre la banalisation d’une forme de racisme diffus qui ne dit pas son nom.

    La burqa noire cristallise d’une façon magistrale cette évidence : c’est bien l’étranger, celui qui vient d’ailleurs même s’il est né ici, que l’on vise, en le ramenant stupidement à une identité qui n’est pas la sienne.

    Est-ce bien là la Suisse que nous voulons ?

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    L’Invité, 24 heures, Tribune de Genève, 9 février 2017

  • Fillon, la république, l’islam et trois mensonges

    La France va-t-elle à la dérive ou retrouve-t-elle, avec François Fillon, un nouveau souffle républicain ? Il semble qu’il y ait lieu d’être inquiet, et cela pour trois raisons, qui toutes révèlent des formes de mensonges superficiels :

    – Il y a d’abord la volonté d’afficher une identité française qui ne se reconnaît pas dans le multiculturalisme, et qui affirme, même si elle ne le dit pas à voix haute en climat laïc,  que la France a des racines chrétiennes. Certes, c’est bien le cas. Mais qui ne voit qu’en définissant cette identité par un facteur confessionnel, on exclut de prime abord tout ce qui n’en fait pas partie ? Ce sentiment, dont se servent les frontistes pour élargir leur électorat, est largement exploité par François Fillon, comme par Valérie Boyer, sa porte-parole, laquelle a ostentatoirement affiché – au moins l’espace d’une apparition télévisée – la croix qu’elle porte à son cou. Or, il est clair qu’au vu des informations données sur le sort des minorités chrétiennes dans le monde musulman – informations tronquées quand elles ne précisent pas que les musulmans sont victimes eux-mêmes de Daech, bien plus et en plus grand nombre que les chrétiens –, l’idée d’une réciprocité s’installe dans les esprits, en exigeant que l’islam disparaisse de l’espace public. Pourtant, dans une saine république, chaque citoyen devrait bénéficier de la liberté de pratiquer ouvertement sa foi. Hélas, c’est ce que la France très laïque ne fait pas depuis plus de trois décennies, en réservant un traitement discriminatoire aux musulmans, notamment sur la question du voile.

    Fillon, comme Sarkozy avant lui, comme d’ailleurs la quasi-majorité des députés français, ne se soucie pas de blesser ouvertement les sentiments religieux des croyants musulmans, se pliant à la tyrannie d’une doxa qui stigmatise, mais certainement pas aux principes d’une république qui défend les droits de l’homme et du citoyen, notamment en matière de conscience et de liberté religieuse.

    – Fillon va cependant plus loin, et la posture qui est la sienne est celle d’un va-t-en-guerre à la Bush qui appelle les Français à reconnaître leur véritable ennemi, celui qui cristallise le mal qui les touche, celui qui sème la peur et la terreur. Posture qui est en grande partie à l’origine, bien que personne ne semble vouloir le relever, de sa formidable ascension pendant les primaires. Car elle est grande, cette France qui chante La Marseillaise à Nice parce qu’un voyou y a tué des innocents. Un Arabe, certes, mais assimilé à ce point qu’il vivait entre l’alcool et les prostituées… Qu’importe, l’occasion est trop belle pour ne pas énumérer dans son dernier livre, Vaincre le totalitarisme islamique, la liste des derniers attentats, en livrant les versions officielles, même là où les enquêtes ont été plus que dérisoires, et en répétant que « le totalitarisme islamique, voilà l’ennemi » ! L’essai qu’il a produit et qui est très rapidement devenu un best-seller, est une somme de considérations grossières, et surtout de raccourcis qui conduisent à d’épouvantables amalgames : le salafisme comme les Frères musulmans représenteraient – avec Daech ! – cette idéologie totalitariste qui serait à l’origine du terrorisme : il passe ainsi, sans nuance aucune, des attentats du 13 novembre 2015 à la guerre que livre « l’Etat islamique », à la doctrine salafiste et aux Frères musulmans.

    Certes, la France doit assurer sa défense. Néanmoins, elle doit le faire avec intelligence. Peut-on rappeler à Fillon que les Frères Musulmans d’Egypte ont suivi une procédure démocratique et qu’ils ont été victime d’un coup d’Etat ? Monsieur Fillon minimise le coup d’Etat, et se dit soulagé par l’éviction des Frères ! On voit bien ce qui sonne faux : la république respecte la volonté populaire majoritaire. Il semble pourtant que cette notion reste très relative quand cette majorité est faite de musulmans.

    – Il y a plus. Là où la dérive est particulièrement odieuse. Là où Fillon, comme Marine Le Pen, ont perdu une partie de leur âme. On ne peut avoir d’autres mots pour qualifier le traitement qui a été réservé au peuple syrien. Ce dernier s’est soulevé contre un dictateur, et à présent – autre raccourci ignoble – on considère qu’il n’est question que d’islamistes rebelles qui s’opposent à un régime reconnu.

    Non, Monsieur Fillon, la guerre contre le totalitarisme dont vous parlez s’est traduite par le massacre de tout un peuple luttant contre un despote, massacre soutenu par Poutine, par l’ONU et le veto russe. Les éléments fanatisés qui se sont introduits dans le conflit et qui menacent l’Occident auraient pu, très vite, être maîtrisés. Telle n’est pas toutefois la volonté des maîtres d’une stratégie hégémonique refusant aux nations musulmanes le choix des urnes. Et vous osez nous parler de valeurs républicaines ? Vous criez au scandale en relevant les morts sur le territoire français – et vous avez raison de déplorer le sort de ces innocents –, mais combien vous voilà incapable de mesurer l’ampleur de la tragédie que vivent les Syriens, victimes d’un Poutine qui dit lui aussi, comme vous, vouloir en finir avec l’islamisme ! Et c’est cette déclaration de guerre que vous faites entendre jusque dans les cités françaises ? Ces cités bénies qui enverraient Bachar à la Bastille ? En vous servant de surcroît de la peur pour récolter des voix ?

    Prenez garde, Fillon. Bush junior était, entre les trois Tours détruites du World Trade Center, un exalté. Il a fini, à force de mensonges et bien que président, dans les poubelles de l’histoire.

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Le Temps, Débat, Opinion, 13 décembre 2016

  • Des voix pour Alep dans l’enceinte de l’ONU

    On ne sait plus quoi dire.

    On ne trouve plus les mots.

    Le fait que l’on accuse dans l’enceinte de l’ONU, avec l’ambassadeur britannique Matthew Rycroft, la Russie et la Syrie de Bachar de « crimes de guerre », sonne comme une évidence tardive, qui ne peut rien empêcher.  Le fait que Samantha Power, l’ambassadrice américaine ose cette remarque : « Ce que fait la Russie à Alep, ce n’est pas de la lutte contre le terrorisme, c’est de la barbarie », est un discours qui ne nous apprend rien. Strictement rien. Les mots n’ont plus de sens, s’ils accusent et si l’accusé reste libre de perpétrer ses crimes. Le fait que François Delattre, le représentant français à l’ONU,  parle d’Alep comme d’une «  ville martyre » au même titre que « Sarajevo pour la Bosnie ou Guernica pour la guerre d’Espagne », révèle bien la teneur de cette humanisme somnolent qui proteste après des horreurs mille fois prévisibles !

    Car c’est bien là le paradoxe terrible auquel nous sommes confrontés depuis plus de cinq  ans : l’ONU qui donne de la voix aujourd’hui à ceux qui crient au scandale, est exactement la même organisation qui a permis, par son veto odieux, que le régime assassin d’Assad soit d’abord protégé, afin de mener une répression programmée contre tout un peuple.

    Alep sous le feu, avec une population de 250 000 habitants, est abandonnée par la communauté internationale pour subir en temps réel des tueries de masses. Episode qui symbolise ce que des centaines d’autres villes et villages ont vécu depuis le début des troubles : un demi-million de victimes au moins, et autant de disparus. Des millions de personnes déplacées, ou réfugiées. Un drame immense devant lequel on reste effectivement sans voix.

    Parce que la barbarie liée à ce régime, désormais, n’est pas seulement russe ou syrienne. Non. Elle envahit l’enceinte onusienne. Elle se répand dans les consciences qui ont sciemment – et que l’on ne nous raconte pas d’histoires – laisser faire.

    La réalité est que le droit de veto du Conseil de sécurité, accordé uniquement à ces cinq membres permanents, qui leur permet de bloquer toute résolution, quelle que soit l’opinion majoritaire au Conseil, est l’instrument qui a permis à Bachar de poursuivre ses massacres, tout comme il empêche depuis des décennies que la question palestinienne soit résolue de façon équitable.

    Il y a là une complicité évidente du système onusien dans les faits, même si de belles paroles humanistes viennent après coup dénoncer les abus. Lorsqu’un cheval boite dangereusement, il ne suffit pas de changer les allures du cavalier. Surtout quand le cheval poursuit son parcours macabre. Et prendre le parti des victimes une fois le crime commis est particulièrement indécent, surtout quand on y a pris part!

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Genève, 6 octobre 2016

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