Cette lettre de lecteur comprend un certain nombre d’inexactitudes flagrantes qui méritent d’être signalées.
1) Pendant la période andalouse, les chrétiens n’étaient pas empêchés de bâtir et d’entretenir leurs églises. A quel document historique fiable Madame Livia Varju se réfère-t-elle ?
2) Le Coran ne dit pas cent fois « tuez les infidèles » ! L’ordre « tuez-les » revient quatre fois dans le Coran, et chaque fois dans un contexte de légitime défense face aux païens qui livraient une guerre sans merci aux musulmans.
3) Muhammad (et non Mahomet) est resté 13 ans à La Mecque, assumant sa mission de Prophète, et non pas 7 ans.
L’islam comprend à la fois une dimension de pardon et une dimension qui tient compte de l’application nécessaire de la justice. Une notion de paix et une notion de légitime défense. En ce sens, le message apporté par Muhammad ne contredit pas celui de Jésus, mais le complète. L’islam oriente l’homme dans toutes les composantes de sa vie, individuelles et communautaires, spirituelles et temporelles.
Deux approches de l’islam sont à éviter, si l’on veut s’en tenir à un dialogue objectif de civilisations : corriger l’erreur par l’erreur, ce dont nous avons déjà parlé dans un précédent article (dire par exemplaire que le voile de la musulmane est un symbole politique, puis le rejeter en tant que tel, alors qu’il est question d’une pratique religieuse protégée par l’article 18 de la Déclaration des droits de l’homme) ; et parler de certains aspects de la loi islamique, sans comprendre que celle-ci ne peut s’exercer que dans sa globalité. Certes, Andrés Allemand (éditorial, TDG 18-9-2018) a le mérite de relever que le Coran offrait aux femmes des droits, à une époque où celles-ci n’en avaient guère. Et d’avancer que les musulmans devraient dans le même état d’esprit renoncer à suivre de près le texte coranique !
Le Coran contient effectivement l’énoncé suivant : « Dieu vous enjoint en ce qui concerne vos enfants : au fils, une part équivalente à celle de deux filles. » (Coran, 4, 11) Voilà l’un des passages clés qui permettent à beaucoup de relever l’incontestable supériorité de l’Etat laïque sur le modèle archaïque musulman ! Et pourtant.
Bien sûr, une société dite moderne où la femme est tenue de subvenir à ses propres besoins, se doit d’attribuer à celle-ci les mêmes droits successoraux. Conséquence de la libération présumée des femmes! L’islam, quant à lui, n’interdit pas à la femme de travailler, mais il lui accorde aussi un autre droit : celui de ne pas travailler. Ici, il convient de considérer la question de l’héritage selon la conception de la famille préconisée par le Coran : l’homme a l’entière charge du foyer. Il doit subvenir aux besoins alimentaires, vestimentaires et vitaux non seulement de son épouse, mais aussi de leurs enfants. Cela comprend également l’habitat et l’ensemble des frais qui touchent la maisonnée. C’est dans ce contexte que la double part d’héritage attribuée aux hommes prend son sens ! La femme, elle, même si elle dispose d’une fortune personnelle considérable, n’a pas à débourser le moindre centime dans le cadre familiale, à moins qu’elle le fasse de bon gré pour aider son conjoint.
Deux observations encore. On peut s’interroger sur l’idéal que l’on propose aux femmes aujourd’hui, contraintes très souvent de mener un combat difficile entre le monde du travail et la vie familiale. Ce modèle n’est-il pas quelque part responsable de la déstructuration lente mais sûre des familles ? N’est-il pas la cause d’un manque d’éducation, laissant les enfants à eux-mêmes ? S’agit-il vraiment d’une libération égalitaire par l’emploi ? A ce titre, soit dit en passant, toutes les revendications féministes sont légitimes !
Enfin, les règles de l’héritage en islam sont complexes. Dans bien des cas de figure, la femme hérite plus que l’homme. Exemple : si le défunt laisse une épouse, deux filles et un frère, alors l’épouse prend le huitième de l’héritage, les deux filles se partagent les deux tiers et le reste revient à leur oncle. Ainsi, chacune des deux filles hérite plus que le propre frère du défunt. Dialoguons, oui. Mais méfions-nous des raccourcis !
Hani RAMADAN
Directeur du Centre Islamique de Genève
Tribune de Genève, Lettre du jour, 22-23 septembre 2018
Directeur du Centre islamique de Genève, Hani Ramadan a fait l’objet dernièrement d’un arrêté gelant ses avoirs en France, bien qu’il a affirmé ne pas en posséder, et se trouve toujours sous le coup d’une décision d’interdiction de séjour depuis avril 2017. Mesure qu’il a contestée en justice. Dans un entretien exclusif, Hani Ramadan nous livre sa propre analyse sur les raisons de fond qui motiveraient la politique française à son encontre. Il nous confie également ses vues sur le traitement judiciaire et politique de l’affaire qui concerne son frère Tariq Ramadan.
Mizane.info : Le gouvernement français a décidé de geler vos avoirs dans le cadre de la lutte contre le financement du terrorisme, selon un arrêté publié au Journal officiel. Vous avez qualifié cette mesure d’« affichage politique » et vous avez affirmé de votre côté n’avoir aucun avoir en France. Dès lors, comment comprendre le sens d’une telle mesure ?
Hani Ramadan : Cette mesure s’inscrit dans le prolongement de toute une série d’aberrations que l’on retrouve dans les documents du ministère de l’intérieur justifiant mon interdiction de séjour en France qui date du 7 avril 2017. On m’y reproche un certain nombre de choses, en adoptant une attitude réductrice par rapport à mes propos et en se fondant sur une note blanche mal écrite, qui fourmille d’inexactitudes, et dont on ne connaît pas l’auteur. J’ai déjà répondu à travers plusieurs conférences et prises de position à ces « accusations », point par point, et avec mon avocat, pour montrer qu’aucun argument probant ne peut être retenu contre moi qui justifierait une confiscation de ma liberté d’expression, laquelle est un droit reconnu pour tous, et ceci même si on exprime parfois une opinion minoritaire contraire à la doxa en cours, ce qui est le propre de la démocratie. De ce point de vue, on ne peut rien me reprocher. La dernière de ces inepties en date est ce décret qui veut confisquer des avoirs que je n’ai pas, et qui vient couronner toute la procédure que l’on m’oppose en m’attribuant des propos que je n’ai pas tenus. Je n’ai d’ailleurs toujours pas reçu de courrier administratif me signifiant cette décision.
L’arrêté d’une durée de six mois, a été rendu dans le cadre d’un article du code monétaire et financier visant les « personnes physiques ou morales, ou toute autre entité qui commettent, tentent de commettre, facilitent ou financent des actes de terrorisme, y incitent ou y participent ». Le gouvernement vous accuse donc de lien avec le terrorisme. Que répondez-vous ?
Il s’agit plus exactement d’un soupçon plus que d’une accusation, ce qui demeure cependant très grave ! Comme je l’ai déjà dit à plusieurs reprises, je condamne le terrorisme sous toutes ses formes. Toute action qui vise aveuglément des innocents est contraire aux principes de l’islam et doit être condamnée. L’islam considère que la vie de l’être humain est sacrée. Seule la légitime défense autorise le recours à la violence. Ces soupçons ne sont étayés par absolument rien. Si le gouvernement veut parler de terrorisme, nous pouvons parler de terrorisme d’Etat. Ce que fait par exemple le gouvernement israélien et son Premier ministre Netanyahu, en autorisant des snipers à tuer des civils, au mépris des Conventions de Genève et du droit international, et au nom d’un pays dont on ne connaît pas les frontières, peut être qualifié de terrorisme d’Etat. Malgré cela, Netanyahu est reçu dans les capitales occidentales, chez Emmanuel Macron, Angela Merkel, comme si le massacre des Palestiniens était entré dans l’ordre des choses. C’est scandaleux ! C’est Netanyahu qui devrait être interdit de séjour. S’il faut geler des comptes, gelons les comptes de l’Etat d’Israël. Il est temps que la République soit respectée, ses valeurs et celles du général de Gaulle. Ces valeurs qui ont fait la grandeur de la France aux heures de la Résistance. Pas la France de Sarkozy, de Hollande ou de Macron, subordonnée au CRIF et aux lobbies sionistes.
Ceux qui ont pris le parti de la résistance légitime sont dans le camp de la vérité, et on ne peut rien contre la vérité
Quand Netanyahu s’invite au cortège pour la défense de « Charlie », on atteint le sommet de l’hypocrisie. Vous le voyez, le langage que je tiens est un langage de vérité, de résistance légitime, un langage qui dit non à toutes ces impostures. C’est cette parole que l’on veut à présent censurer et criminaliser. Lorsque l’on voit ce défilé « d’intellectuels » et de « philosophes » comme Bernard Henri-Levy et Alain Finkielkraut, ou des « députés » comme Habib Meyer qui louent l’Etat hébreu tout en nourrissant par leurs discours une islamophobie nauséabonde, on se dit que ce sont eux qui devraient être convoqués devant un tribunal pour répondre à cette question : est-ce que vous condamnez les exactions commises par Tsahal au mépris des Conventions de Genève ? Tel est selon moi le fond du sujet. Ceux qui ont pris le parti de la résistance légitime sont dans le camp de la vérité, et on ne peut rien contre la vérité.
Envisagez-vous des actions en justice pour accusation calomnieuse ?
Ma première réaction a été de considérer que ce gel était tellement ridicule que j’allais attendre les six prochains mois pour voir si cette mesure était renouvelée. En même temps, je me pose la question. J’attends de recevoir, avec mon avocat, la notification du courrier administratif pour envisager une éventuelle opposition et demander des éclaircissements.
Vous aviez déjà été expulsé de France vers la Suisse en avril 2017, après avoir fait l’objet d’une interdiction administrative. Le ministère de l’intérieur l’avait justifié du fait que vous auriez « dans le passé adopté un comportement et tenu des propos faisant peser une menace grave sur l’ordre public sur le sol français ». Que vous reproche au juste les autorités ?
J’ai répondu à de nombreuses reprises au cours de mes conférences à tout ce qui m’était reproché : la question des Frères musulmans, la question de la femme, de la sharia, de la laïcité, etc. On m’a aussi reproché de parler contre le soufisme. Cette accusation est particulièrement grossière. J’ai traduit et publié les « Hikam » (paroles de sagesse) d’Ibn Atâ’i -Llâh al-Iskandarî avec une introduction sur le soufisme. Nous avons démontré dans notre procédure qu’il n’y a pas de trouble possible à l’ordre public. Cette notion mise en avant ne peut pas être retenue contre moi, à moins de s’appuyer sur l’opposition de gens de l’extrême droite qui organisent des manifestations lors de mes conférences, comme à Nice. Une manifestation organisée, lorsque se tient l’une de mes conférences, ne peut être considérée comme un trouble à l’ordre public. Cela ne justifie pas une interdiction de séjour établie pour satisfaire finalement des revendications grossières qui se singularisent par un manque d’intelligence. Chacun doit demeurer libre de s’exprimer.
Envisagez-vous de revenir faire des conférences en France ?
Evidemment. Mon audience a été encore plus grande depuis que cette interdiction a été prononcée, puisque j’ai fait des vidéos en live depuis Genève qui ont pu atteindre 13 000 vues. Et le nombre ne cesse d’augmenter, ces conférences qui s’inscrivent dans un « Cycle contre la censure » étant disponible sur YouTube. Maintenant, il y a une procédure en cours puisque nous avons contesté cette interdiction de séjour en faisant appel de la décision des juges. Nous attendons une réponse qui devrait tomber d’ici quelques temps, peut-être cet été ou en automne.
Estimez-vous que vous êtes en train de payer les conséquences de votre tribune sur « la charia incomprise » publiée il y a 16 ans dans Le Monde et qui avait défrayé la chronique ?
Le ministère de l’Intérieur avance plusieurs motifs pour justifier mon interdiction de séjour, dont cette fameuse tribune. Lorsqu’il y a eu des manifestations contre ma venue à Nice, une certaine presse locale à relever que j’étais lié aux Frères musulmans, lesquels recommandaient aux hommes de « battre leurs femmes » ! Ces affirmations grotesques étaient en lien avec ma tribune sur la sharia, alors que je n’ai jamais parlé spécifiquement de la « lapidation des femmes ». D’ailleurs, l’exemple que je donnais était celui d’un homme – Mâ‘iz – qui avait commis l’adultère. Il était allé voir le Prophète, qui ne voulait pas lui appliquer la peine, jusqu’à ce que l’homme en question insistât à quatre reprises. Nous ne pouvons niés que la lapidation est mentionnée dans les sources de l’islam, comme elle l’est dans les sources d’autres religions. Or, j’ai dit et souligné qu’elle relève de la dissuasion, car elle est pratiquement inapplicable, surtout si on s’en tient aux textes. Je m’étais d’ailleurs prononcé à l’époque contre la lapidation de deux femmes nigérianes qui étaient passibles de subir cette peine. Ces femmes ont été relaxées. On a réduit l’ensemble de mon propos à l’idée que je soutenais « la lapidation des femmes », ce que l’on fait encore aujourd’hui systématiquement pour me diaboliser, sans revenir au fond de ma pensée.
A la lumière de ce qui vous arrive, diriez-vous que la France a déclaré la guerre à la famille Ramadan ?
La réalité est qu’il existe sur le plan international une tendance forte qui consiste à vouloir éliminer tout ce qui est lié de près ou de loin aux Frères musulmans. Cela est lié à la question de l’Etat d’Israël, du projet de domination sioniste et d’extension de ses frontières. Il suffit d’entendre Jacques Attali, qui évoque Jérusalem comme une future capitale d’un gouvernement mondial. Comment la Communauté internationale peut-elle reconnaître un pays (Israël) dont les frontières ne sont pas définies et qui continue de s’étendre au détriment de ses voisins ?
Qu’est-ce qui s’oppose à cette force ? Eh bien, ce sont des musulmans convaincus, qui vivent leur islam de manière globale et qui mettent des limites à cette agression. Pensons à ce qui s’est passé au moment de l’avènement de Mohamed Morsi, élu à plus de 50 % des voix, tout comme Erdogan. Nous avons là des personnes qui respectent la volonté populaire, et qui se voient cependant accusés de dictature religieuse, alors qu’un Sissi, qui est responsable d’un coup d’Etat, qui a bafoué toutes les règles démocratiques, est lui considéré comme un ami à qui on peut vendre des armes.
On veut salir la réputation de mon frère car son œuvre et sa pensée dérangent
Cela veut dire que l’une des grandes forces qui s’opposent à toutes ces injustices flagrantes est l’islam, mais l’islam compris dans sa réalité globale, et non pas confiné à certaines limites. L’une des tendances qui expriment cette opposition, ce sont les Frères musulmans. D’où la volonté de les éradiquer. Le sionisme et ses alliés occidentaux ont en sous-main des alliances coupables avec des pétromonarchies ou avec des gouvernements comme celui d’Assad, pour détruire tout ce qui est lié aux Frères musulmans. Et désormais, cela n’est pas seulement vrai au Moyen-Orient, mais aussi en Occident. Il suffit pour cela de dire que la doctrine des Frères musulmans est synonyme de terrorisme. C’est le contraire qui est la vérité. Lorsque l’on voit la manière dont Macron ou Trump agissent, on est en droit de se demander si ce sont réellement eux qui dirigent leurs pays. Tout cela explique la diabolisation des Frères musulmans.
Vous faites donc le lien entre cette diabolisation des Frères et ce qui vous arrive à vous-mêmes ainsi qu’à votre frère Tariq ?
Je fais le lien entre cela et ce qui m’arrive à moi-même. La procédure qui concerne mon frère, indépendamment de sa filiation, touche d’abord un homme dont on veut salir la réputation, parce que visiblement, le rayonnement international de son œuvre et de sa pensée en dérange plus d’uns, qui se font systématiquement remettre à leur place sur les plateaux de télévision face à Tariq ! Quand on ne peut rien contre vos idées, on s’en prend lâchement à votre personne. C’est vrai que l’on rappelle aussi fréquemment qu’il est le petit-fils de Hassan al-Banna, et ce n’est pas un hasard !
Votre frère Tariq est toujours en prison pour des accusations de viols. Il clame son innocence, et dément ces accusations. Une lettre de soutien de 100 personnalités appelle à une procédure équitable à son encontre. Sa fille Maryam a parlé pour sa part de « procès politique ». Que pensez-vous précisément de l’affaire Tariq Ramadan ? Allez-vous jusqu’à parler de complot politique dans cette affaire ?
Ce terme « complot » est devenu tellement péjoratif qu’il faut peut-être davantage parler d’alliance ou de stratégie politique. Il est évident que Tariq subit aujourd’hui une injustice qui a une dimension politique étant donné la place que mon frère a pris dans le paysage du dialogue de civilisations, et étant donné qu’il représente une figure brillante de l’islam dans un dialogue qu’il a su établir sur des bases intelligentes et ouvertes.
L’amour est la force de l’islam. Il y a un secret derrière. Vivre l’islam, c’est vivre selon ce secret
Toute sa vie a été consacrée à établir ce genre de ponts. Or, ce que l’on voit, c’est qu’il subit un traitement particulier qui contredit le principe de la présomption d’innocence, avec une incarcération qui a pris une tournure complètement inhumaine. Il n’a pas pu recevoir un traitement médical adéquat à la maladie qui le touche. Il devrait être libre. Il n’y a aucune raison de l’incarcérer. Le fait de dire qu’il pourrait récidiver signifie qu’on suppose déjà sa culpabilité avant tout jugement !
Cette partialité politique du système judiciaire selon vous, se situe-t-elle seulement en aval du traitement de cette affaire ou plus en amont ?
Il y a au niveau du discours des plaignantes beaucoup d’irrégularités. Le fait qu’une d’entre elles ait prétendu ne pas connaître une autre, alors qu’on a su qu’elles avaient des liens. Le fait également qu’il y a eu des contradictions ou des mensonges dans les dépositions des plaignantes : tout cela ne fait que conforter le fait que l’on donne un écho à un dossier vide qui ne repose sur aucun fondement. Ces accusations sont complètement aberrantes. Tariq aurait dû être relaxé depuis le début, il n’aurait jamais dû être incarcéré. On se rend bien compte qu’il y a là des pressions qui sont de nature politique.
Avez-vous parlé avec votre frère depuis son incarcération ?
J’ai avec lui des communications téléphoniques. Sa situation médicale a empiré du fait de son incarcération. Tariq souffre, sa sclérose en plaques s’est aggravée. Il a du mal à se concentrer et à écrire. Tout cela pourrait se révéler irréversible, ce qui accentuerait la responsabilité de ceux qui l’ont mis dans cette situation en se fondant sur des accusations grossières, contradictoires et mensongères. Nous espérons qu’il sorte rapidement de cette situation, que l’on revienne à la raison et à la présomption d’innocence.
Sur le plan intracommunautaire, cette affaire a été un électrochoc monumental, du fait de l’importance du travail communautaire réalisé par Tariq Ramadan avec le concours de réseaux associatifs en France. Vous en a-t-il parlé ?
Non, nous n’avons pas le temps d’en parler ou de nous lancer dans de grandes conversations. Les échanges ne durent que quelques minutes. Tariq a des ennemis depuis toujours, les mêmes qui agissent dans les coulisses, les mêmes qui se réjouissent de sa situation actuelle. D’autres qui par jalousie ou envie ont trouvé là l’occasion de manifester leurs sentiments malsains. D’autres encore comme Elkabbach qui prennent leurs désirs pour des réalités en espérant voir Tariq coupé de sa communauté ! Je suis absolument convaincu que c’est le contraire qui va se produire. Tariq a une influence qui touche beaucoup de personnes par son discours, son engagement. Je pense que ce qui se passe actuellement produira un regain d’influence et de fraternité, parce que les valeurs de l’islam sont là pour nous rappeler à l’ordre, contrairement à ce que beaucoup pensent en ce moment. Ce dont nous sommes les témoins, ce sont les défaillances d’un appareil judiciaire qui commet erreur sur erreur, et nous voyons des personnes qui se font l’écho de ces défaillances. L’islam recommande la prudence sur les propos que l’on pourrait tenir quand il est question de l’honneur d’un homme.
Cette affaire aura-t-elle, selon vous, une incidence sur son travail et son influence en France ?
Je suis convaincu que l’influence du travail de mon frère va grandir et que le capital d’amour dont il bénéficie va grandir aussi. C’est ce qu’il a appris à beaucoup de gens : l’amour est la force de l’islam. Et l’une de ces valeurs essentielles est la miséricorde (ar-rahma). Dieu est Ar-Rahmân et Ar-Rahîm (Le Très Miséricordieux, le Tout Miséricordieux). Nous ne répétons pas moins de 17 fois ces Noms divins chaque jour dans nos prières. Que chacun se rappelle cela. Il y a un secret derrière. Vivre l’islam, c’est vivre selon ce secret.
Le directeur du Centre islamique de Genève entretiendrait des relations avec le terrorisme. Il réfute ces accusations.
Par Jean-François Mabut
Hani Ramadan est persona non grata en France depuis avril 2017. Il fait l’objet depuis dimanche 17 juin d’une interdiction, pour six mois reconductibles, de gérer ses biens et ceux qu’il pourrait contrôler en France. Le directeur du Centre islamique de Genève (CIG) se dit victime d’une chasse aux sorcières. «La dernière mesure est stupide», répète-t-il. Il affirme ne rien posséder en propre ni par personne interposée en France ni n’avoir de pouvoir sur aucun fonds. Les 90 000 euros collectés en février par l’intermédiaire du site de quête en ligne Cotizup pour financer la défense de son frère cadet sont gérés par Free Tariq Ramadan, une structure dont il n’est pas membre.
La mesure prise à Paris interdit également tout transfert de fonds de France en Suisse à son profit. Elle pourrait donc concerner des donateurs du Grand Genève. Le Centre islamique, dont les comptes ne sont pas publiés, vit chichement dans une petite maison décrépite sise à l’angle de la rue des Eaux-Vives et de la rue de la Grenade. Son budget, dit son directeur, est alimenté par les dons des fidèles, des loyers de cette maison et la vente de livres. Le CIG ne reçoit aucun soutien en provenance d’institutions ou de gouvernements étrangers, affirme Hani Ramadan, pour qui il est essentiel que le CIG conserve son indépendance.
Que vous reproche le gouvernement français?
J’y vois des actions ciblées pour m’empêcher d’exercer ma liberté d’expression. J’y vois l’influence de milieux très pro-israéliens. Mais on ne me musellera pas. Je continuerai ma lutte antisioniste. Une lutte qui n’a rien à voir avec l’antisémitisme dont on veut m’accuser. Écoutez-moi bien: si, à Genève, un rabbin ou une synagogue étaient pris à partie, je serais le premier à me lever, à tendre la main à d’autres, à faire une chaîne autour d’eux pour les protéger. Toutes les croyances doivent pouvoir librement s’exercer dans la paix. En revanche, je dénonce la politique d’Israël face aux Palestiniens. Et je ne suis pas le seul.
La France vous soupçonne de soutenir le terrorisme.
C’est absolument faux. On veut me diaboliser. Au contraire, je dénonce Daech, dont les musulmans sont les premières victimes et les plus nombreuses. J’ai répondu point par point aux accusations du ministre Matthias Fekl (ndlr: dernier ministre de l’Intérieur du gouvernement Hollande). J’ai donné quatre ou cinq conférences ici, à Genève, pour réfuter ces accusations et préciser ma pensée. Je note que je touche bien plus de monde à travers les réseaux sociaux, qui ont répercuté ces causeries que lorsque je me rendais en France pour y donner des conférences.
On vous reproche aussi de violer les principes de la laïcité.
Je le dis clairement. Le principe de laïcité n’existe pas en islam. Cependant, je vis en Europe, je me conforme donc en tout point aux règles de la République. Et j’appelle régulièrement tous les musulmans vivant en Europe à faire de même. Je suis pour une laïcité inclusive, qui permette à toutes les croyances de s’exprimer librement. Je suis contre une laïcité exclusive, une laïcité de combat à la française, qui veut proscrire l’expression de sa foi dans le domaine public. Je suis opposé aussi à une laïcité intrusive, où l’État se permet d’interdire le port du voile à une élue ou à une fonctionnaire.
Le Centre islamique fait-il l’objet d’une surveillance?
Il faut le demander à la police, mais je ne crois pas. C’était le cas autrefois. Je n’ai pas de relations différentes avec les autorités que les simples Genevois.
Un dialogue de civilisation?
Oui. L’Europe peut – et Genève en tout premier lieu – être le foyer d’un dialogue entre citoyens d’une même république dans le respect des convictions de chacun. Le Centre islamique fait partie de la Plate-forme interreligieuse de Genève, qui préfigure le dialogue de civilisations que j’appelle de mes vœux.
Vous, un homme de dialogue?
Parfaitement. Nous devons tous lutter contre le terrorisme qui dévoie aujourd’hui notre religion. Mais l’Europe a aussi beaucoup à se faire pardonner. N’oubliez pas qu’elle s’est construite à travers les croisades et la haine des musulmans. Puis il y a eu la colonisation et plus récemment la politique insupportable d’Israël à l’égard des Palestiniens, soutenue par les États-Unis. Tout cela alimente une vague d’islamophobie. Enfin, le monde musulman revendique le droit d’affirmer ses convictions propres, qui coïncident pour la plupart avec la Déclaration des droits de l’homme. L’esprit de Genève doit nous inspirer. Il peut faire taire les peurs réciproques. (TDG)
OPINION. L’impunité de l’Etat d’Israël est en train de gangréner notre humanité, estime le directeur du Centre islamique de Genève, Hani Ramadan. Nous voyons des assassinats en temps réel et nous ne réagissons plus.
L’impunité est criminogène. Rien ne peut mieux illustrer ce principe que la carte blanche qui est donnée au gouvernement israélien pour poursuivre une politique agressive à l’encontre des Palestiniens. Comment comprendre en effet qu’au lendemain de la répression sanglante qui a répondu à la Marche du retour, Benyamin Netanyahou soit reçu par les chefs d’Etat européens comme si rien ne s’était passé?
Dès le 30 mars dernier, 60 000 Palestiniens ont convergé vers la frontière de Gaza, revendiquant le droit au retour des réfugiés. Le bilan? Plus de 120 personnes ont été tuées, et «3600 blessés ont été atteints par des tirs à balles réelles» selon le CICR. Les Conventions de Genève, qui interdisent aux soldats de massacrer des civils, ont été une fois de plus largement ignorées.
A quoi bon s’étonner? Le gouvernement israélien, qui n’en est pas à sa première transgression du droit international, n’a jamais été rappelé sévèrement à l’ordre par les chefs d’Etat les plus influents. Bien plus, les lobbies financiers, qui dominent complètement la politique étrangère américaine, bénéficient du soutien inconditionnel du président Donald Trump, qui n’a pas hésité à prendre une mesure autant provocatrice qu’illégale: la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël, concrétisée par le transfert de son ambassade.
La Suisse n’est pas épargnée
La Suisse n’est pas épargnée. Dans ce contexte où il est difficile de confondre les agresseurs armés et les agressés, les malheureuses déclarations d’Ignazio Cassis sur le rôle de l’UNRWA, l’agence de l’ONU s’occupant de 5 millions de réfugiés palestiniens, suivies d’une invitation par l’Association Suisse-Israël le 27 mai dernier alors que des snipers continuaient à viser des civils à Gaza, ne font pas honneur à notre pays, dont la neutralité relative est bien mise à mal.
Posture qui n’est guère plus glorieuse que celle d’un Emmanuel Macron ou d’une Angela Merkel, recevant en grande pompe un homme – Benyamin Netanyahou – qui finalement est libre de faire ce qu’il veut, même lorsque ses décisions se traduisent par des tueries. Hélas, les médias et la presse officiels suivent le mouvement, en avançant les sempiternels arguments qui relèvent plus de la propagande d’un Etat colonisateur que d’une appréciation objective de la situation: la Marche du retour cache une stratégie terroriste diligentée par le Hamas. Israël ne fait que se défendre, etc.
Les déclarations d’Ignazio Cassis sur le rôle de l’UNRWA ne font pas honneur à notre pays, dont la neutralité relative est bien mise à mal.
Et dans la prison à ciel ouvert qu’est devenue Gaza, des malades meurent faute de soins dans les hôpitaux, à cause des pénuries de médicaments et des pannes d’électricité. Le blocus israélien se poursuit dans le but d’anéantir un peuple qui résiste cependant, à la face du monde. N’est-il pas temps de réagir en imposant des limites à un projet démesuré qui se poursuit dans la violence?
L’impunité de l’Etat d’Israël est en train de gangréner notre humanité: nous voyons des assassinats en temps réel, et nous ne réagissons plus. Depuis 70 ans, le projet sioniste ne s’est développé qu’au détriment des Palestiniens, dont on voudrait effacer la trace, en les privant de tous leurs droits. Et il est particulièrement odieux d’observer que cette politique répétée du fait accompli ne rencontre aucun obstacle.
Projet de résolution de l’ONU
Certes, ce 13 juin 2018, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté un projet de résolution condamnant Israël. Un amendement introduit par les Etats-Unis accusant le Hamas a par contre été rejeté. Le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres est invité à préparer des propositions en vue d’«un mécanisme de protection international» pour les Palestiniens à Gaza et en Cisjordanie occupée. Mais on peut prévoir que ces initiatives seront une fois de plus bloquées au Conseil de sécurité, où Washington a un droit de veto. Rien de nouveau donc en perspective pour mettre fin concrètement à la détresse des Palestiniens, et contraindre Israël au respect du droit international.
S’il est toujours utile de reconnaître une faute, il est en revanche absurde de corriger une erreur par une autre. C’est bien dans cette logique-là que s’inscrit le propos de Patrice Mugny, quand il nous livre un discours sur « l’islam politique » et sur le Coran pour aboutir à une conclusion des plus surprenantes, justifiant l’interdiction du voile pour les fonctionnaires musulmanes.
Les contradictions qu’il pense découvrir dans le Coran n’existent pas. Certes, j’y lis : « Et tuez-les, où que vous les trouviez, et expulsez-les d’où ils vous ont expulsés. » Cependant, outre le fait que ce passage ne désigne pas les juifs et les chrétiens, mais les polythéistes belliqueux hostiles à l’islam naissant, il doit être compris dans son contexte. Le verset précédent affirme en effet : « Et combattez dans la voie de Dieu ceux qui vous combattent, et ne transgressez pas. Dieu certes n’aime pas les transgresseurs! Et tuez-les, où que vous les trouviez…» (2, 190-191) Avec ceux qui ne partagent pas leur foi, les musulmans se doivent de se conformer au verset suivant : « Dieu ne vous défend pas d’être bienfaisants et équitables envers ceux qui ne vous ont pas combattus pour la religion et ne vous ont pas chassés de vos demeures. Dieu aime ceux qui sont équitables. » (60,8) Le débat récent où il était question de supprimer des passages du Coran pour permettre aux musulmans de s’émanciper relève de la même approche : on prétend modifier un texte que l’on ne comprend pas dans sa globalité. C’est exactement corriger une erreur par une erreur.
C’est d’ailleurs souvent en prêtant au voile que portent les musulmanes une dimension politique que l’on s’y oppose. On projette sur le voile mille appréciations subjectives (symbole politique, indice de soumission à la gent masculine), puis on rejette ce que l’on imagine en voulant l’interdire. Là encore, on corrige l’erreur par l’erreur !
Bien sûr, il est appréciable que Patrice Mugny reconnaisse qu’une élue dans un parlement devrait pouvoir porter son voile. Mais pourquoi donc vouloir l’interdire ailleurs ? Les partisans de la nouvelle loi l’expliquent : au devoir de neutralité des fonctionnaires de l’Etat « s’ajoute, pour les collaboratrices et les collaborateurs en contact avec le public, le devoir de s’abstenir de signaler leur appartenance religieuse. » Or, c’est un sophisme de confondre la religion d’une personne, ce qu’elle ne devrait jamais avoir à cacher, et la fonction qu’elle exerce de façon neutre avec l’ensemble des citoyens. Cette mesure va contre la Déclaration des droits de l’homme qui stipule en son Article 18 que toute personne a le droit de pratiquer sa religion, tant en public qu’en privé.
N’en déplaise à Patrice Mugny, il est évident que ce principe est remis en cause spécifiquement en ce qui concerne les musulmanes, victimes d’une vague d’islamophobie qui touche l’Europe et conduit à rendre admissibles des mesures discriminatoires et restrictives qui remettent en cause des libertés fondamentales « conquises de haute lutte. »
Le Temps a consacré vendredi 27 avril 2018 une large page à Johanne Gurfinkiel, secrétaire général de la Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation (Cicad). L’homme affirme que je suis dans le viseur de la Cicad. J’apprends par ailleurs qu’a été distribuée au Salon du livre la revue annuelle de la Cicad (juin 2017), comprenant un article peu élogieux me concernant, signé par le même individu.
Je me contenterai de donner un extrait d’un article que j’avais écrit et qui avait été publié dans Le Temps, intitulé Lutter contre la violence sioniste et condamner l’antisémitisme : « Il ne s’agit pas de nier le caractère spécifiquement odieux d’un projet qui visait l’extermination d’un peuple, mais la Shoah ne doit pas devenir un dogme destiné à museler les consciences lorsqu’en Palestine, on brûle au phosphore blanc des enfants. Nous attendons toujours de ces Messieurs de la CICAD et de la LICRA une condamnation claire des massacres répétés de civils palestiniens. » (Le Temps, Opinions débats, 10 novembre 2011) Depuis, j’ai interpellé plusieurs fois la Cicad pour condamner la politique du gouvernement israélien contre les civils palestiniens, menée au mépris des Conventions de Genève. Pas de réponse. J’ai même publié sur mon blog les observations d’une lectrice : « Voici un commentaire reçu qui mérite d’être mis en évidence. Nous attendons des réactions de la Cicad : « Tous les juifs et juives romandes ne partagent pas les positions de la Cicad. Plusieurs d’entre eux ont demandé maintes fois à la Cicad de ne pas soutenir inconditionnellement Israël et sa politique à l’égard des Palestiniens. Hélas, ils n’ont pas été entendus ! La Cicad reste malheureusement une organisation par trop sioniste ! » Dolorès (Blog, Hani Ramadan, 18.05.2012) Pas de réponse.
Mai 68 s’est caractérisé par une volonté de rupture avec les valeurs traditionnelles. Ceux qui avaient alors vingt ans sont aujourd’hui largement grands-parents, et de leur révolte juvénile, il reste des séquelles dont on peut mesurer rétrospectivement les effets considérables.
Il y a d’abord, au moins, trois générations qui se sont trouvées plongées dans une forme d’analphabétisme autant religieux que civique. Ce qui explique pourquoi il est si difficile de faire comprendre aux progénitures des soixante-huitards, par exemple, quelle est la pensée, a contrario, d’un Albert Camus, toute son œuvre étant habitée par une forme d’antichristianisme ! Or, on connaît le jour par la nuit.
Il y a ensuite la libération des mœurs que beaucoup saluent encore aujourd’hui, mais qui a entraîné une forte déstructuration des couples. Et il n’est pas sûr qu’un certain féminisme exacerbé ait toujours servi la femme, qui pendant des siècles était protégée par le cadre familiale. Ce qui n’ôte rien à la valeur des revendications légitimes de celles qui luttent contre les injustices qu’elles subissent du fait de leur sexe.
Mais il y a plus encore : de génération en génération, ce sont des connaissances et des valeurs millénaires qui étaient transmises. Intemporelles, on estimait qu’elles pouvaient épouser tous les contours des réalités nouvelles. Mai 68 en a voulu autrement : quand il est interdit d’interdire, la norme vole en éclat et disparaît. C’est bien entendu un état qui ne peut durer, une étincelle et une illusion de jeunesse qui n’a pas tenu la route longtemps, car toute société humaine a besoin de limites pour assurer sa survie et sa cohésion.
Reste une perte d’idéal à la hauteur des aspirations humaines les plus nobles. Rien ne peut mieux illustrer notre propos que la pensée de Luc Ferry, quand il affirmait : « Le leader révolutionnaire maintenait, tant bien que mal, le sentiment d’incarner une mission sacrée. Dieu, la Patrie, la Révolution consacraient de grands desseins. Comment le politicien laïque et démocrate pourrait-il, en comparaison, ne pas faire figure de gestionnaire au petit pied ? » [1]Existe-t-il en effet, dans notre monde contemporain, une autorité autre que celle de la nécessité matérielle ? Un idéal autre que celui de la réussite professionnelle ? Une gloire autre que celle de la notoriété médiatique? Un pouvoir autre que celui des lobbies argentés?
Il existe pourtant une autre sagesse qui voit de haut nos agitations d’insectes au cœur d’un cosmos qui n’a pas fini de nous livrer ses secrets. Elle nous invite à aimer Dieu de tout notre cœur. À aimer nos semblables. À respecter nos aînés et surtout nos mères et nos pères. À voir en l’amour conjugal une bénédiction et une promesse d’avenir. À regarder vers le ciel, parce qu’il est écrit que nos âmes ne peuvent, oui, se contenter de terre et de poussière…
Cela fait tant d’années que le peuple syrien est abandonné à la cruauté d’un dictateur dont on savait, cela est certain, qu’il serait prêt à sacrifier les trois quarts de son peuple pour conserver le pouvoir.
Les Syriens ont commencé à manifester à mains nues pour exiger de Bachar qu’il s’en aille et que soit respectée désormais la volonté populaire. Mouvement applaudi par la plupart des plus hauts responsables de la planète, pour qui le départ du despote s’imposait afin de trouver une issue à la crise qui prenait de l’ampleur.
Hélas, les mots et les menaces contre le régime de Damas n’ont été suivis d’aucune action tangible, sinon de remontrances verbales et de protestations médiatiques sans conséquence. Inutile de s’étendre sur l’ONU qui s’est muée en siège de négociations qui n’ont d’autre utilité que de permettre que le drame se poursuive à coups de vétos!
Depuis, un bien triste scénario s’est déroulé au fil des ans, nous conduisant à être les témoins d’une série de lâchetés sans nom : quand, après avoir été bombardée, une partie du peuple a pris les armes pour se défendre, aucune aide sérieuse ne lui a été donnée. Et quand des groupements se sont constitués pour engager une lutte révolutionnaire, et se sont unis à tous ceux qui avaient le même but, à savoir le renversement de cette dictature, on a considéré qu’il ne pouvait être question de soutenir les extrémistes qui s’étaient infiltrés dans la bataille. La présence de Daech sur le terrain – 50 000 hommes au maximum – est venue éclipser la volonté de millions de Syriens, qui subitement ont disparu de la scène.
Pour certains, le choix de la communauté internationale devait se faire alors entre les rebelles fanatiques et Bachar, et c’est ce dernier qui devait être choisi! Cela est si vrai qu’encore aujourd’hui, la presse et les médias parlent de la Ghouta comme d’un repère de djihadistes, ce qui expliquerait l’intransigeance du régime et de son allié russe. La réalité est que Bachar a continué et continue de massacrer le peuple syrien, qui n’a pris les armes que pour chasser ce despote sanguinaire.
Ce conflit, il faut le répéter, n’oppose pas Bachar aux terroristes. Non! Il oppose Bachar le tyran à des millions de Syriens qui réclament leur liberté.
Mais il y a plus encore: la résistance syrienne avait gagné des villes et des villages. Elle était arrivée aux portes de Damas. Elle menait des actions héroïques qui menaçaient sérieusement la minorité au pouvoir. Mais alors, carte blanche a été donnée à l’aviation de Poutine pour commettre des atrocités. L’homme qui aujourd’hui ose se présenter comme un chef d’État soucieux de ménager les Syriens en leur offrant des couloirs humanitaires aux entractes de ses infâmes bombardements. Le prétexte de la présence du Front al-Nosra à la Goutha ne justifie en aucun cas le bain de sang dont nous sommes les témoins.
Trop, c’est trop! Alep n’a pas suffi. Ni ne suffira, sans doute, la Goutha, pour qu’enfin on en finisse avec ces horreurs !
Une sagesse ancestrale dit que ce qui est bâti sur une erreur finira par s’effondrer, en dépit des apparences. Israël est et restera un pays illégitime: le 2 novembre 1917, Arthur Balfour adresse à Lord Lionel Walter Rothschild, un banquier sioniste, une lettre stipulant que «le Gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un Foyer national pour le peuple juif». En d’autres termes, les Britanniques ont donné une terre qui ne leur appartenait pas. En droit, un tel marché est caduc. Dès le début, cette transaction n’était qu’une pure escroquerie. Un fait de colonisation. Voilà pour la genèse du projet.
Aujourd’hui, le processus se poursuit de façon inéluctable, comme une fuite en avant jusqu’au désastre final qui s’annonce: car l’État sioniste ne cesse de s’étendre, défiant avec arrogance la communauté internationale, paralysée par le pouvoir médiatique et politique des lobbies financiers qui sévissent dans les capitales occidentales. Trump fera exactement ce que lui dicteront les maîtres de la finance, qui auraient en leur pouvoir, à force de scandales, de le conduire à sa perte. D’ailleurs, il en va également de même de certaines pétromonarchies arabes qui préfèrent se soumettre aux oligarchies transnationales, plutôt que de défendre les droits élémentaires du peuple palestinien. Reconnaissons cependant que Trump a le courage de faire ouvertement ce qui se trame partout ailleurs secrètement!
Jérusalem est aujourd’hui plus qu’un symbole: c’est un tournant historique qui va donner un élan supplémentaire à la logique de confrontation. Bien sûr, ce défaut sera hypocritement attribué à la résistance palestinienne, alors que sur le terrain des faits, il y a un colonisateur et un colonisé, et qu’à ce dernier, on ne devrait pas reprocher de se défendre.
Enfin, le sionisme se heurte inévitablement à l’islam. La Mosquée al-Aqsâ n’est pas seulement au cœur de la question palestinienne. Non. Elle constitue pour les musulmans du monde entier un lieu saint qui fait universellement écho au message de tous les prophètes: Abraham, Ismaël, Isaac, Jacob, Moïse, Jésus et Muhammad. C’est une terre de tous les peuples, et non d’une tribu distincte par ses ascendants. Le Coran est riche d’une parole qui accueille en son sein les enfants d’Israël: «Dites: «Nous croyons en Dieu et en ce qu’on a fait descendre sur nous, et en ce qu’on a fait descendre sur Abraham et Ismaël et Isaac et Jacob et les tribus; et en ce qui a été donné à Moïse et à Jésus, et en ce qui a été donné aux prophètes, venant de leur Seigneur: nous ne faisons aucune distinction entre eux. Et à Lui nous sommes soumis».» (Coran, 2, 136)