Centre Islamique de Genève

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  • Les musulmanes ont droit à la liberté religieuse

    Le Temps a largement donné la parole à Madame Saïda Keller-Messahli sur la question du voile intégral. Il n’est pas très difficile de relever les incohérences des propos qu’elle tient, et en voici quelques exemples :

    Elle attribue à l’influence des Frères musulmans et de « l’islam politique » le fait que le niqab (voile intégral) soit entré dans les mœurs depuis les années 1970. Or, ni la mère, ni l’épouse, ni les filles de l’imam Hassan al-Bannâ (mon grand-père maternel, fondateur du mouvement des Frères musulmans) ne portaient le niqab. Elles laissaient paraître leur visage.

    Cependant, pour tous ceux qui connaissent réellement les sources de l’islam, le fait de se couvrir le visage entre dans les pratiques reconnues d’un grand nombre de savants musulmans, et cela, depuis les premiers temps de l’islam. Une femme peut donc choisir de se vêtir ainsi, en estimant pratiquer au mieux sa religion. Rappelons que la liberté de vivre selon des prescriptions religieuses est inscrite dans la Déclaration universelle des droits de l’homme. Remettre en cause ces principes par la voie des urnes n’est envisageable que lorsque la communauté musulmane est visée.

    Madame Saïda Keller-Messahli est fondatrice du Forum pour un islam progressiste. Il serait intéressant de mener une enquête pour déterminer qui compose cette structure. Beaucoup de communautés musulmanes, dans leur grande majorité, comprenant des Unions d’organisations musulmanes, mais aussi des membres de Fédérations, estiment que cette dame n’est pas qualifiée pour représenter les musulmans en Suisse.

    En fait, elle affirme clairement s’opposer avec la plus grande véhémence au Coran. « Le texte du Coran (sourate 24), pense-t-elle pouvoir dire, considère que le corps de la femme est impudique. Selon le texte, le corps de la femme est indécent et source de péché pour l’homme. » Or, dans cette sourate appelée La Lumière, il n’est question à aucun moment de l’impudicité et de l’indécence dont parle Madame Saïda Keller-Messahli. C’est elle qui projette sur le texte coranique ses propres conceptions, pour les interpréter ensuite de façon négative. Parlant de ce qu’elle croit lire dans le Coran, elle ajoute ainsi : « Cette image du corps de la femme, violemment discriminatoire, est absolument inacceptable. » En d’autres termes, Madame Saïda Keller-Messahli ne s’oppose pas aux Frères musulmans, mais directement au Coran lui-même !

    Par ailleurs, selon elle, « cet habit traduit une volonté de déshumaniser la femme musulmane ».  Bien sûr, on peut comprendre la chose pour toutes celles qui sont humiliées, et à qui on refuse dans certains pays une instruction digne alors qu’elles ne sont que des fillettes. Que dire cependant de celles – un très petit nombre en Suisse – qui le portent volontairement ? Pourquoi vouloir les contraindre ? Laissons donc les femmes faire elles-mêmes le choix de leur tenue vestimentaire, sans vouloir leur imposer notre façon de voir.

    Rappelons enfin que cette polémique émane du Comité d’Egerkingen, le même qui a fait interdire les minarets en Suisse, contre l’avis éclairé du Conseil fédéral. Ce dernier s’oppose pareillement à cette nouvelle initiative islamophobe de l’UDC, en faisant des propositions raisonnables :   son contre-projet adopté par le Parlement prévoit que « toute personne est obligée de montrer son visage aux autorités lorsque cela est nécessaire pour son identification. »

    J’ai un souvenir. Il y a quelques années, j’étais en transit à l’aéroport Charles de Gaulle à Paris. Il y avait beaucoup de monde. Devant moi, un couple attendait de passer la douane : un barbu et une femme portant le voile intégral. C’est alors que le policier français qui était debout et à qui les passeports étaient remis eut une réaction exemplaire : il orienta très rapidement le couple en faisant un pas de côté, à l’abri des regards de la foule, et la femme découvrit son visage pour être identifiée. On peut ainsi concilier un comportement courtois qui montre que l’on respecte les convictions de chacun, sans renoncer pour autant aux règles assurant la sécurité dans nos sociétés modernes. Hélas, le bon sens n’est pas un ingrédient de la soupe populiste.

    Les musulmanes ont droit à la liberté religieuse – Le Temps


     Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Le Temps, Opinion, 15 février 2021

  • Apprendre la distance critique

    Genève, 24 octobre. Les propos contenus dans la lettre de lecteur « Les caricatures font débat » (« Tribune » 24 octobre) sont particulièrement graves, puisqu’ils laissent supposer que la publication de mon texte le 30 septembre sous le titre « Arrêtons de confondre la critique et l’insulte » ainsi que mes opinions « participent à la fécondité d’idées et d’actes mortifères à l’instar de l’attentat commis contre l’enseignant d’histoire-géographie Samuel Paty. » 

    Or, ce vendredi 23 octobre, à l’occasion de notre célébration religieuse, voilà les mots que j’ai lus devant notre communauté musulmane : « Avec Samuel, qu’aurions-nous dû faire ? Réunir tous les élèves de la classe. Puis ensemble, à l’école de la république, nous interroger sur le sens de ces caricatures. Ces dessins ne représentent en aucune façon le Prophète de l’islam, mais ils constituent bien plutôt la projection de ce que se figurent leurs auteurs. Par l’apprentissage de cette distance critique appréciable, on éviterait bien des tensions malheureuses. Malheureusement, ces tensions servent des desseins politiques peu louables, et les acteurs qui les instrumentalisent fondent leur stratégie électoraliste sur la vague de l’islamophobie grandissante. »


     Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Tribune de Genève, Courrier des lecteurs, 29 octobre 2020

  • Arrêtons de confondre la critique et l’insulte

    Le procès qui se déroule actuellement à Paris nous ramène au triste épisode des attentats de janvier 2015 contre Charlie Hebdo et l’Hyper-Cacher. Une foule immense s’était levée pour défendre le droit au blasphème, comme s’il en allait de l’âme française touchée au plus vif de ses revendications de liberté, face au terrorisme qualifié d’islamiste. On a caricaturé « Mahomet », et voilà que l’on présente à nouveau ces dessins pour dire encore et toujours « non » à l’obscurantisme religieux. Et pourtant, il règne comme un malaise dans tout cela, malaise que bien des esprits aguerris ressentent : Charlie Hebdo ne gagne jamais autant d’argent pour renflouer sa caisse que lorsqu’il publie ces caricatures. Il en va de même d’un certain nombre de revues qui voient leurs ventes grimper lorsqu’elles fustigent ouvertement le danger que représente désormais l’islam. À cet avantage pécuniaire s’ajoute un procédé particulièrement virulent, qui ne ménage pas les sentiments profondément religieux des musulmans : on confond la critique d’une religion, parfaitement légitime quand elle vise un débat constructif, et l’insulte qui blesse, qui fait mal et qui n’aide certainement pas les citoyens d’un pays à vivre dans l’apaisement et le dialogue.

    Car en fin de compte, c’est bien cela qui doit être pris en considération : pourquoi injurier, blasphémer, s’en prendre de façon outrancière à ce qui est cher à nos voisins ? Nous n’admettons pas ainsi que l’on se moque des victimes de la shoah, et nous avons raison. La liberté d’expression n’est légitime que si elle se tient à une limite qu’elle est tenue de ne pas transgresser : cette limite s’appelle la dignité de nos semblables. Face à ce miroir qui devrait nous permettre d’apprécier notre prochain, qui crache, crache toujours contre le vent. Et que l’on nous épargne l’évocation hypocrite de la différence subtile que l’on prétend faire entre les individus et les croyances. Une insulte est une insulte qui est adressée aux vivants, en réalité – jamais à une doctrine.

    Le bon sens du pape François est à ce titre appréciable. Estimant qu’on ne peut pas tout dire, il avait affirmé un jour sans détour : « Si un grand ami parle mal de ma mère, il peut s’attendre à un coup de poing. » Percutant.

    Bien sûr, tous nous condamnons ces attentats, mais – et je dis bien mais – nous nous opposons à cette violence meurtrière précisément parce que la seule voie civilisatrice qui s’offre à nous désormais est celle du dialogue respectueux, et non pas celle des invectives haineuses.


     Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Tribune de Genève, Opinion, 30 septembre 2020

  • Quelques précisions sur l’expression Allâhu Akbar (Dieu est plus Grand)!

    Allâhu Akbar! Voilà une expression qui dans la conscience de beaucoup est liée au terrorisme et à la violence. À force de répéter que tel islamiste supposé a crié: «Allâhu Akbar!» avant de commettre son crime, ces termes sont devenus le signe d’un ralliement fanatique à une foi obscurantiste. Ils font peur.

    De plus, Allah est perçu comme étant le dieu des Arabes. Dire «qu’Il est plus Grand», c’est affirmer une supériorité qui laisse bien peu de place au dialogue avec toutes celles et ceux qui n’ont pas la prétention de détenir la vérité.

    À cela, on peut répondre d’abord que le dogmatisme est une notion relative. L’idée que par nos Lumières, nous disposons d’une avancée considérable sur les autres civilisations, prend elle aussi les allures d’un dogme incontournable. Un vrai dialogue suppose au préalable une modestie quant à ce que l’on possède et une ouverture d’esprit face à ce que l’autre nous propose.

    «Elohim, Allah, Eli, tous ces vocables renvoient à Dieu, et on les retrouve aussi bien dans les traditions juives, chrétiennes et musulmanes»

    Ensuite, le nom Allah n’appartient pas spécifiquement à la culture arabe. Toute la tradition sémitique se sert de la racine Al ou El pour désigner le divin: Elohim, Allah, Eli, tous ces vocables renvoient à Dieu, et on les retrouve aussi bien dans les traditions juives, chrétiennes et musulmanes.

    En outre, l’expression Allâhu Akbar recouvre de multiples sagesses qui, bien comprises, sont un bienfait pour les hommes qui en font leur profession de foi. Elle est traduite souvent, à tort, par «Dieu est le plus Grand». La traduction exacte est «Dieu est plus Grand», sans l’article. Ce qui signifie que Dieu est plus Grand que tout, sans comparaison possible. 

    Proclamer que Dieu est plus Grand revient à refuser de se soumettre à l’idolâtrie sous toutes ses formes. L’idole est en effet cette imposture qui vient se substituer à Dieu, et à laquelle l’homme s’attache en s’aveuglant sur sa réalité: ni l’or, ni le sexe, ni le pouvoir, ni la notoriété ne peuvent être le sens ultime de notre vie. Toutes les idoles ont en commun qu’elles sont destinées à disparaître. Dieu, Lui, est Éternel. Toutes les idoles finissent par être l’objet d’une désolation sans fond: le temps accomplit son œuvre, appauvrissant ou dépossédant le riche, détrônant le plus grand monarque, creusant des rides sur les plus beaux visages. Allâhu Akbar nous rappelle avec force que le sens de notre existence est d’adorer notre Créateur, et non pas la créature.

    Une notion commune

    Allâhu Akbar est d’ailleurs une notion commune à toute la tradition abrahamique. Juifs et chrétiens vous le confirmeront: «Je sais que l’Éternel est Grand.»
    (La Bible, Psaume, 135-5)

    De façon constante, le culte musulman entraîne les croyants à proclamer la grandeur de Dieu: lors de l’appel à la prière, et pendant celle-ci; lors du pèlerinage, pendant les fêtes musulmanes et à tout moment.

    La perception que les foules ont aujourd’hui de cette expression à travers les médias, qui l’associent systématiquement à des actes terroristes, ne révèle finalement que le degré d’analphabétisme religieux qui gangrène une opinion publique dévastée par la culture du non-sens, que la pensée contemporaine sécularisée a bien du mal à redresser.


     Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    24Heures, Opinion 10 juin 2020

  • Non-assistance au peuple syrien

    « Idlib saignée par les rivalités russo-turques », c’est par ce titre trompeur que la TDG du 15 février 2020 nous informe sur le dernier drame syrien qui atteint une nouvelle fois un seuil critique : deux millions de personnes sont menacées à Idlib et 900 000 autres en déplacement vivent dans des conditions épouvantables. Des familles entières sont déjà mortes de froid. Or, dire que cela est le résultat des « rivalités russo-turques », c’est passer sous silence près de neuf années pendant lesquelles la communauté internationale n’a rien fait pour venir au secours des Syriens qui se sont soulevés contre Bachar el-Assad. Le veto sino-russe avait empêché toutes représailles contre le tyran de Damas, qui alors que son régime assassin était sur le point de s’effondrer, a appelé en renfort l’armée russe pour massacrer son propre peuple.  Erdogan n’a rien à voir avec ce processus. Au contraire, son pays est celui qui accueille à ce jour le plus de réfugiés syriens. Et laisser supposer qu’il défende les terroristes contre des forces loyales, c’est se faire l’écho des propagandistes du pouvoir despotique en place. La Turquie n’agit dans la région qu’avec la volonté de protéger les civils contre les violences militaires. Violences que ni l’ONU, ni l’Union européenne n’ont pu empêcher. Au contraire, la communauté internationale est coupable, et clairement, de non-assistance à un peuple exterminé, subissant une barbarie sans nom ! 


     Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Tribune de Genève, 24 février 2020

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