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  • Héroïne palestinienne assassinée, la grande journaliste Shireen Abu Akleh

    Hommage pour hommage

    Dans sa « photo du jour » du 20 juin 2022, la « Tribune de Genève » a publié, en hommage, le portrait de la journaliste palestinienne Shireen Abu Akleh, assassinée le mois dernier. Publication qui fait écho à une cérémonie pendant laquelle l’Autorité palestinienne a demandé à Israël, ce dimanche 19 juin 2022, de lui remettre la carabine utilisée pour abattre la reporter d’Al Jazeera.

    Même les funérailles de la journaliste ont été marquées par la violence de la police israélienne.

    Lors de cette cérémonie, Lina Abu Akleh a dit en parlant de sa tante Shireen : « Elle décrivait la réalité des Palestiniens sous occupation. Elle aurait voulu que l’on se souvienne d’elle exactement pour ce qu’elle représentait : transmettre la vérité, parler des Palestiniens, et surtout de la justice pour les Palestiniens. »

    L’hommage serait donc encore plus beau si, de façon définitive, la presse et les médias suisses prenaient la peine de désigner clairement les coupables.

    Le soir même de son meurtre, le 11 mai dernier, la RTS annonçait la nouvelle en affirmant : « Responsables palestiniens et israéliens se renvoient la responsabilité » de la mort de Shireen Abu Akleh. Reportage qui finissait par reprendre les paroles de Naftali Bennett, premier ministre israélien, qui estimait probable que « la journaliste ait été abattue par des Palestiniens armés ! »  Il ajoutait : « Les Palestiniens empêchent qu’une véritable enquête soit menée !» 

    Hélas, la version officielle de son gouvernement est plus que boiteuse : l’ONG israélienne B’Tselem a révélé le mensonge de l’armée israélienne ayant diffusé des images montrant un tireur palestinien en action, censé être le meurtrier de Shireen : or, ce geste s’est produit à plusieurs centaines de mètres du lieu du drame. En revanche, la version des journalistes et des membres de l’équipe d’Al Jazeera qui accompagnaient Shireen Abu Akleh est unanime : ils étaient sciemment visés par l’armée israélienne, alors même qu’ils couvraient une agression des forces d’occupation à Jénine.

    Si Shireen Abu Akleh, journaliste chrétienne, est aujourd’hui considérée comme une héroïne par l’ensemble des Palestiniens, c’est précisément par le fait qu’elle avait le courage de se rendre sur les lieux où des exactions étaient commises au mépris du droit international. Plusieurs fois, elle a fait part du sentiment qu’elle était visée par les soldats israéliens, mais elle a refusé de céder à ces menaces.

    La colonisation se poursuit dans les territoires occupés palestiniens. Shireen Abu Akleh avait fait sien ce combat qui relève du grand journalisme : couvrir les violences perpétrées systématiquement à l’encontre des civils palestiniens, sans aucun respect pour la vie humaine. Palestinienne et femme libre, elle en a payé le prix. Jusqu’au bout. Et c’est pour cette raison que le mensonge du pouvoir israélien, repris par la presse et les médias, est particulièrement indécent.


     Hani Ramadan

    Tribune de Genève 29 juin 2022

    Lire aussi : 

    Déclaration de Madame Ravina Shamdasani, porte-parole du Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme : « Toutes les informations confirment que les tirs qui ont tué Mme Abu Akleh provenaient des forces israéliennes. » (TDG, 25 juin 2022)

  • Réseaux sociaux et Islam

    Les réseaux sociaux sont devenus un sujet central dans la vie du jeune musulman, mais de nombreuses questions se posent quant à la manière de les utiliser et d’en bénéficier.                                 

    Un des aspects qui nous impactent le plus en ce qui concerne les réseaux sociaux, c’est le temps. Une utilisation modérée et ciblée peut nous servir, mais la réalité est que nombreuses sont les personnes qui passent un temps excessif dans ces plateformes, en gâchant leur temps.

    D’après ‘Abdu -Llah Ibn ‘Abbas (que Dieu soit Satisfait de lui), le Prophète (Dieu le couvre de bénédictions et de paix) a dit : « Il y a deux bienfaits à propos desquels beaucoup de gens sont perdants : la santé et le fait d’avoir du temps libre. » Rapporté par al-Bukhârî dans son Sahîh n°6412. 

    Le Messager d’Allah (que Dieu soit Satisfait de lui) pointe ici l’importance du temps. C’est pourquoi il faut savoir utiliser correctement ces outils et en faire un moyen de transmission du bien et de la bonne parole.                                                                                                                                                                            

    Allah le Très Haut dit : « Par le Temps ! L’homme est certes, en perdition, sauf ceux qui croient et accomplissent les bonnes œuvres, s’enjoignent mutuellement la vérité et s’enjoignent mutuellement l’endurance. » Sourate 103, Al-‘Asr (Le Temps)

    Comme dans la vraie vie, les attitudes et les comportements dans le monde virtuel doivent être conformes aux normes islamiques. Il n’y a pas de distinction entre le monde réel et le monde virtuel concernant la morale et l’éthique.  

    L’impact du monde numérique sur les populations a gagné en importance, notamment avec une utilisation intense de l’outil internet. Cet impact sur l’opinion public se limitait autrefois aux journaux, aux radios et aux télévisions. L’apparition des smartphones a amplifié ce phénomène et les réseaux sociaux ont maintenant un poids réel, qui va même jusqu’à pouvoir exercer une pression très forte sur les individus et l’opinion publique.

    Ainsi une fausse information peut très rapidement faire le tour du monde. Personne n’y échappe, jeunes comme vieux, hommes comme femmes, et tout le monde peut recevoir toute sorte d’informations vraies ou fausses. Et parfois sans que cela puisse être vérifié. Et je pense qu’on a tous un exemple en tête. 

    Un musulman conscient est obligé d’examiner les informations et les nouvelles qui lui parviennent au filtre de la raison et de la vérité.                                                                                   

    C’est dans ce sens qu’Allah le Très Haut nous ordonne : « Ô vous qui avez cru ! Si un pervers vous apporte une nouvelle, alors enquêtez afin que vous ne commettiez pas d’injustice envers des gens par ignorance, puis que vous regrettiez ce que vous avez fait. » Sourate 49 Al-Hujurât (Les Appartements), Verset 6.                                                                                                                                

    De plus, d’après Abou Hurayra (que Dieu soit Satisfait de lui), le Prophète (Dieu le couvre de bénédictions et de paix) a dit : « Il suffit à la personne comme mensonge de transmettre tout ce qu’elle entend. » Rapporté par Muslim dans son Sahîh n°5.

    L’impact des médias sociaux touche tous les aspects de la vie : les relations interpersonnelles, l’éducation, les affaires, la religion ainsi que les mouvements sociaux et politiques.

    Les médias sociaux peuvent être comparés à un couteau. On peut les utiliser pour préparer des aliments qui vont nous nourrir ou comme une arme pour faire du mal à quelqu’un. Cela dépend de la manière dont on s’en sert. Ainsi, les réseaux sociaux doivent être utilisés à bon escient, afin qu’on profite de leurs avantages et qu’on délaisse ce qui n’est pas bénéfique.   

    Par exemple, on peut entrer en contact avec de nombreux chercheurs et étudiants en science religieuse sur Facebook, Twitter et YouTube et en tirer un avantage considérable.

    On peut suivre des pages qui proposent un contenu visant à enrichir notre culture islamique. 

    On peut également rester en contact avec des membres de sa famille et des amis éloignés ou créer un réseau avec ses contacts professionnels via LinkedIn. Il faut néanmoins s’assurer que ses amis en ligne soient des personnes qui rappellent le bien et détournent de ce qui est mauvais pour soi.

    D’un point de vue physiologique 

    L’utilisation pathologique d’internet (provoquée ou exacerbée par l’utilisation des réseaux sociaux) est associée à des sentiments de solitude, de dépression, d’anxiété et de détresse générale. Le Manuel de diagnostic et de statistique des troubles mentaux (MDS) de 2013 envisage d’inclure le « trouble de dépendance à Internet » dans les troubles mentaux. Une étude réalisée en 2008 par l’UCLA a révélé que les internautes ont le cortex préfrontal fondamentalement altéré en raison du rythme rapide des réseaux sociaux, qui reconnectent les neurones autrement après une exposition répétée. A noter que le cortex préfrontal joue un rôle important dans les émotions et les troubles de l’humeur.  

    Les enseignements à en tirer, après débat

    • Ne pas utiliser les réseaux dès son réveil, car notre cerveau fonctionne telle une cassette et a tendance à reproduire les mêmes comportements en boucle. Ainsi, une manière de ne pas utiliser son téléphone, c’est de se munir d’un réveil.  

    • Alimenter son fil d’actualité des réseaux uniquement avec un contenu qui nous rappelle le bien ou qui ne va pas à l’encontre des principes religieux et des règles éthiques islamiques. 

    • Ne pas prendre pour vérité des informations qu’on n’a pas pris la peine de vérifier. 

    • Utiliser les réseaux sociaux à des moments précis et pour une durée déterminée pour ne pas se perdre dans le flux d’informations. L’utilisation excessive a une mauvaise répercussion sur la santé. 

    • Effectuer des recherches précises sur les réseaux et ne pas rentrer sur ces plateformes sans un but défini.  

    • Si on n’arrive pas à suivre ces consignes, il faut s’écarter complètement de ces réseaux et en finir avec ces plateformes. 


     Fait par des jeunes pour les jeunes.

    LA JEUNESSE MUSULMANE

    www.cige.org

    Genève, 2 avril 2022

  • Les intérêts matériels avant les droits humains

    N’est-on pas en droit d’attendre de nations qui se disent civilisées qu’elles fassent passer les principes des droits humains avant tout intérêt matériel ? Le monde entier observe ce qui se produit aujourd’hui en Turkestan oriental, annexé par la Chine, où le peuple Ouïghour subit une répression sans précédent, avec son cortège de tueries, de viols et d’exactions sans nom, et avec la volonté d’effacer son identité et ses pratiques religieuses.

    Or, les nations ne cessent – y compris des États dits musulmans – d’entretenir les meilleures relations avec le régime de Pékin, comme s’il ne se passait rien. Bien plus, les Jeux olympiques peuvent aller bon train là-bas, alors que sont étouffés et oubliés les hurlements de ceux que l’on persécute dans des camps d’internement.

    Le monde entier est témoin de la famine dont est frappé le peuple afghan, après qu’il eut chassé de son territoire les soldats américains. Lorsque les talibans ont pris le pouvoir, les aides internationales se sont évaporées, le Fonds monétaire international a gelé les biens des Afghans, ce qui a été l’une des causes de la catastrophe humanitaire qu’ils endurent.

    A-t-on entendu, parmi les représentants des gouvernements des États dits libres, une seule voix courageuse pour relever la responsabilité du Fonds monétaire international dans l’accomplissement de ce crime contre l’humanité ? 

    Le monde entier sait ce qui se passe en Palestine : le blocus imposé à Gaza, la violation des droits de l’homme dans Jérusalem-Est occupée, où les habitations des Palestiniens sont détruites, et où leurs sépultures mêmes sont effacées !

    Le sionisme ne respecte ni le droit international, ni les résolutions des Nations Unies, ni les Conventions de Genève. Et malgré cela, nous voyons le gouvernement suisse se soumettre aux pressions du pouvoir israélien et déplacer le bureau de la Direction du développement et de la coopération (DDC, favorable aux Palestiniens) de Jérusalem-Est à Ramallah en Cisjordanie. Acte qui signifie dans les faits une quasi-reconnaissance que Jérusalem est la capitale d’un seul peuple.

    On le voit, qu’il soit question du Turkestan oriental, de l’Afghanistan ou de la Palestine – et il ne s’agit là que d’exemples –, les droits humains n’y sont pas respectés, au nom d’impératifs qui le plus souvent se résument à préserver dans les « hautes sphères du pouvoir » des privilèges bassement économiques ou des relations avant tout diplomatiques. Les intérêts matériels ont pris le dessus sur les principes des droits humains. Et particulièrement quand ces humains sont des musulmans !


     Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Tribune de Genève – L’invité,  Opinion, 23 février 2022

  • Palestine : non au transfert du bureau de la DDC

    Ainsi donc, le ministre des Affaires étrangères Ignazio Cassis a exprimé sa volonté de fermer le bureau de la Direction du développement et de la coopération (DDC) favorable aux Palestiniens à Jérusalem-Est, pour le déplacer en Cisjordanie. Toutefois, le Conseil fédéral n’a pas encore donné son feu vert pour effectuer ce transfert. En visite officielle en Israël, Guy Parmelin s’est exprimé avec prudence : « J’ai rappelé au Premier ministre Naftali Bennett que la Suisse travaille depuis vingt ans à Jérusalem-Est, sans que cela ait posé problème jusqu’ici. »

    Le Président de la Confédération avance cependant que ce déplacement permettrait de réunir les deux bureaux qui existent et rendrait l’aide aux Palestiniens plus efficace. La question de la sécurité pourrait constituer un argument probant également : « Nous ne voulons pas non plus, dit Guy Parmelin, mettre en danger les personnes qui travaillent dans ce bureau ».

    Soyons clairs. Le transfert du bureau de la DDC à Ramallah ne signifierait qu’une chose : la reconnaissance implicite d’une action illégale menée par le gouvernement israélien, qui revient à annexer impunément les territoires palestiniens, contre le droit international. La Suisse ne devrait jamais s’aligner sur un processus transgressif qui, de surcroît, remettrait sa neutralité en cause.

    Par ailleurs, l’Etat hébreu vient d’annoncer la construction de milliers de logements illégaux en Cisjordanie, et met l’administration de Joe Biden devant cette décision irrévocable. La clé de la politique sioniste au Moyen-Orient depuis des décennies, c’est comme chacun sait le fait accompli et la fuite en avant.

    Et au moment où se déroule la visite de notre président, un autre drame largement relaté par la presse arabe, mais dont très peu d’échos nous parviennent du côté de nos médias, se déroule près du mur de la Vieille Ville de Jérusalem : des gardes-frontières israéliens expulsent des Palestiniens du cimetière d’Al-Yusufiye, où des bulldozers ont détruit des tombes pour construire un Parc national juif.

    Sur les réseaux sociaux circule cette image douloureuse d’une mère en pleurs agrippée à la tombe de son fils, que l’on arrache à la sépulture devenue le symbole d’une ville où les Palestiniens avaient encore le droit de vivre et de mourir. Dans ce contexte, il serait particulièrement malvenu de conforter la politique expansionniste de l’Etat sioniste en signifiant aux Palestiniens qu’ils n’ont droit à aucune aide directe, dès lors qu’ils choisissent de résister à l’occupant en restant chez eux.

    La Suisse est un pays qui se caractérise par son respect du droit, sa neutralité active, son humanisme internationalement reconnu. En 2001, elle avait commis l’erreur de transférer sa représentation diplomatique de Jérusalem-Est à Ramallah, subissant les pressions des autorités israéliennes. Déplacer à présent le bureau de la DCC reviendrait à cautionner un acte de colonisation qui prive les Palestiniens de leur droit de vivre dans les territoires annexés. Impensable.


     Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Tribune de Genève – L’invité,  Opinion, 7 novembre 2021

  • Talibans : un éclairage différent

    Depuis la victoire éclair des talibans, les commentaires donnés par la presse et les médias en Occident vont tous dans le même sens : il s’agit d’un désastre pour le peuple afghan, mais aussi une menace pour la région qui risque de verser dans le terrorisme. N’existe-t-il pas cependant une autre façon de voir les choses ?

    D’abord en observant que des reportages récents montrent des talibans qui maintiennent ouvertes des écoles fréquentées par des jeunes filles, et qui déclarent que, désormais, la filière des études leur est ouverte jusqu’à l’Université, et qui ajoutent que le port de la burqa ne sera pas obligatoire. Des talibans qui une fois la capitale Kaboul prise, affirment abandonner toute idée de vengeance, en avançant qu’ils auront besoin des compétences de chacun, y compris de ceux qui ont largement collaboré avec l’administration américaine. Des talibans qui proposent d’établir des liens et des ponts entre leur pays et les gouvernements étrangers, sans omettre les Etats-Unis et l’Union européenne.

    On nous présente par ailleurs l’image de gens terrorisés par la venue des talibans, et on met en avant la perspective d’un afflux de réfugiés. Sur le terrain cependant, les choses se sont passées autrement pour la grande majorité de la population, profondément enracinée dans les valeurs de l’islam : les villes sont « tombées » les unes après les autres sans confrontations majeures. Les Afghans, conscients d’avoir été privés de leurs droits par une administration corrompue au service d’une puissance militaire étrangère, ont accueilli les talibans en libérateurs. Malgré les moyens disproportionnés mis à disposition de l’armée américaine, celle-ci n’a jamais pu venir à bout des talibans parce que ces derniers ont toujours bénéficié du soutien du peuple qui aspire à la paix qui n’est jamais venue de l’extérieur. Il garde dans sa mémoire le souvenir de bombardements américains qui ont visé à de multiples reprises des civils. 

    Aujourd’hui, la prudence s’impose pour les Afghans. Il est à craindre que la force armée ne reprenne le dessus selon une stratégie bien concertée : comme les Russes avant eux, les Américains ont été dépassés par la guérilla afghane, et ils n’ont jamais réussi à maîtriser l’ensemble de ce pays. Le choix du retrait est peut-être le prélude d’une agression aérienne de plus grande ampleur, ou en tous les cas de nouvelles tensions savamment orchestrées dans l’ombre, qui permettront de déstabiliser les talibans en soumettant leur régime à des attentats terroristes et une reprise du cycle de la violence. Imaginer que les « grandes puissances » abandonneront la pièce maîtresse que représente l’Afghanistan sur le plan géostratégique est une grossière erreur. Le scénario irakien va-t-il à nouveau se reproduire ?

    Cependant, les Afghans ont retiré des leçons des énormes erreurs qu’ils ont commises dans le passé : qu’il s’agisse de la guerre civile entamée au lendemain de la chute de Mohammad Najibullah, en 1992, ou des tensions qui ont accompagné la première prise de Kaboul par les talibans en 1996.  Plus personne, y compris ces derniers, ne veut revivre la même histoire calamiteuse.

    Entre nous, citoyens occidentaux et talibans, existe un vaste réseau d’influences qui cache certaines vérités. Ces femmes et ces hommes n’ont-ils pas su résister à l’armée la plus puissante du monde ? On parle d’eux sans jamais leur donner la parole, sinon en y ajoutant des commentaires peu avantageux. Dès qu’il est question d’eux, on tombe dans le registre de la grossièreté. On les diabolise sur la base d’informations qui sont toujours répétées par les mêmes, et que le citoyen lambda ne prend même pas le temps de vérifier, tant ses préjugés sur l’islam ont pris ainsi de l’ampleur. Pourtant, les chaînes arabes où les porte-parole des talibans interviennent actuellement montrent des responsables maîtrisant parfaitement l’arabe et l’anglais, et s’exprimant avec subtilité sur leur volonté de sortir de la guerre et d’entamer une nouvelle ère de dialogue. 

    L’avenir nous dira si l’autre camp saisira cette occasion, ou si, décidément, la barbarie reprendra le dessus.


     Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Le Temps,  Opinion, 24 août 2021

  • Questions subsidiaires à Mohammad Abdulkarim Alissa

    Questions subsidiaires à Mohammad Abdulkarim Alissa,
    secrétaire général de la Ligue islamique mondiale

    Le Temps a largement interviewé (LT 9 juillet 2021) le secrétaire général de la Ligue islamique mondiale (LIM), Mohammad Abdulkarim Alissa. On peut remercier la rédaction de ne pas avoir éludé certaines questions, relatives par exemple au positionnement de la Ligue islamique mondiale quant à la politique menée par les autorités chinoises concernant les Ouïgours, ou encore le cas de l’élimination de Jamal Khashoggi. Toutefois, nous suggérons au Temps, dans le cas où Mohammad Abdulkarim Alissa passerait à nouveau à Genève, d’ajouter les questions suivantes :

    1) Mohammad Abdulkarim Alissa affirme clairement que « l’islam politique ou idéologique, c’est terminé ». Le Royaume, explique-t-il, « appelle à un retour à l’islam authentique ». Et de relever, selon lui, l’influence néfaste des Frères musulmans sur la jeunesse saoudienne. Question : Mais qu’est-ce donc que l’islam authentique aux yeux du secrétaire général de la LIM ?  S’il s’agit de revenir aux sources, le Prophète meurt et laisse à Médine un Etat dont il a été le chef, régi par le droit musulman (Etat qui n’a rien à voir avec Daesh et la version caricaturale, infantile et absurde qu’il en a donnée). 

    2) La monarchie saoudienne a soutenu le militaire as-Sissi et le coup d’Etat en Egypte contre le président Morsi, légitimement élu. Elle est allergique aux révolutions qui risquent de mettre à mal les pétromonarques en place dans la région. Qu’en pense le visiteur de la Cité de Calvin qui semble être plus laïc que les laïcs eux-mêmes ?

    3) Mohammed ben Salmane (MBS) a mis en prison des savants de renommée internationale connus pour leurs idées progressistes et leur remise en cause du pouvoir arbitraire exercé par MBS, comme Salman al-Ouda, dont Amnesty international dénonce l’incarcération et la condamnation à mort. Est-ce acceptable pour l’homme qui a été ministre de la Justice d’Arabie saoudite ? 

    4) Le Dr Saïd Ramadan (mon défunt père, Dieu lui fasse miséricorde), Frère musulman exilé à Genève, nourrissait une relation d’amitié et de fraternité avec ‘Abd al-‘Azîz Ibn Bâz, grand mufti et président du Conseil des grands oulémas de l’Arabie saoudite, savant respecté mondialement et reconnu par tous les monarques du Royaume, du moins jusqu’à présent. Dans l’une de ses fatwas (avis juridiques), Ibn Bâz déclarait que les Frères musulmans se tiennent à la doctrine de l’islam authentique. Mon père avait par ailleurs rédigé les statuts de la Ligue islamique mondiale lors de sa fondation. Que pense le secrétaire général de la LIM de cette amitié et de ces statuts ?

    5) Enfin, le Royaume mène désormais ouvertement une politique pro-israélienne. Or, on présente couramment le sionisme comme étant la traduction politique agressive du judaïsme. Pourquoi donc les musulmans devraient-ils se départir de la composante politique défensive de leur engagement, alors que des colons juifs, encouragés par leur gouvernement et défendus par des militaires, ont toute liberté pour agir en ce sens, politiquement, et se trouvent soutenus par le Royaume alors qu’ils se moquent délibérément du droit international et des Conventions de Genève ?

    On attend des réponses. Et on risque d’attendre longtemps…


     Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Genève, 26 juillet 2021

  • Les Frères musulmans

    Un mouvement pacifique et populaire
    À propos de l’article intitulé « La mosquée de Prilly cumule les invités sulfureux » («24 heures » du 29 mai 2021).

    En réaction à votre article, je tiens à apporter les éléments suivants. Les Frères musulmans constituent un mouvement qui demeure dans son engagement citoyen pacifique et populaire dans le monde. Il a offert à l’Égypte son premier président civil, et gouverne ou participe à la gouvernance de plusieurs pays, du Maroc à l’Indonésie. Ce mouvement défend la liberté de la presse et le respect de la volonté populaire, contrairement aux putschistes égyptiens. Vous présentez de façon négative une organisation derrière laquelle se tiennent des femmes et des hommes qui sont aujourd’hui victimes de torture, d’exclusion et d’arbitraire. C’est votre approche.

    Dr Mohamed Morsi, Frère musulman.
    Élu par les urnes. Destitué par les armes.
    Mort en prison

    Mais encore, si je suis certes l’un des petits-fils de Hassan al-Banna, fondateur des Frères musulmans, je me demande ce que signifie votre éclairage, étant donné que je combats les putschistes en Égypte et me bats pour les droits de l’homme et l’arbitrage des urnes dans mon pays d’origine.

    Vous agitez en évoquant mon nom l’épouvantail de la peur et du discrédit. Je vous invite, en ce qui me concerne, au dialogue plutôt qu’à des raccourcis qui conduisent à nuire non seulement à ma personne, mais aussi aux institutions musulmanes de Suisse, dont le Complexe culturel des musulmans de Lausanne, dont je considère qu’il agit dans le respect des normes suisses en toute légalité.

    J’ajoute que nous vivons, Dieu merci, dans un pays où jusqu’à présent, on peut exposer librement les convictions idéologiques et politiques auxquelles on adhère sans finir en prison sous le prétexte fallacieux de verser dans le terrorisme. Il serait bon que cette liberté ne soit pas remise en cause. 


     Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    24Heures, Opinion 2 juillet 2021

  • Quelques arguments fallacieux et le Hamas

    Il est bon de mettre en avant certaines choses qu’il ne faut en aucun cas oublier lorsque l’on parle du « conflit israélo-palestinien »[1].

    « Ils n’étaient que des enfants »
    Image de 67 victimes civiles de moins de 18 ans massacrées par Tsahal.

    D’abord, il ne convient pas de parler de « spirale de la violence », terme qui permet faussement de faire l’économie de la désignation des premiers coupables. La vérité est que le sionisme, défiant le droit international, se livre depuis 1948 jusqu’à nos jours à des agressions multiples. Les dernières en date sont la violence armée exercée par des militaires et des policiers, souillant de leurs bottes la Mosquée Al-Aqsâ à Jérusalem, tuant et blessant des civils. A quoi il faut ajouter les expropriations illégales conduites par des colons à Cheikh Jarrah. Nous n’avons donc pas affaire à une « spirale », mais à un agresseur et un agressé, un colonisateur qui poursuit sa colonisation et un peuple colonisé. L’Etat d’Israël est entièrement responsable du cycle meurtrier dont les civils palestiniens sont les cibles habituelles. Comparer les bombardements de Tsahal et les lancements de roquettes du Hamas relève d’une hypocrisie consommée. C’est pourtant l’argument que des journalistes et des commentateurs de l’actualité nous servent à longueurs d’articles et d’émissions télévisées, en dépit du bon sens.

    Ensuite, la question mérite d’être posée : qui sont réellement les terroristes dans cette affaire ? Ceux qui détruisent un pays, volent des terres et expulsent des habitants de leurs maisons, ou ceux qui choisissent de résister par la légitime défense ? Autre hypocrisie journalistique de notre temps : faire passer le résistant pour un terroriste, et le terrorisme d’Etat appuyant la colonisation pour une posture désormais acquise et admise. Pourtant, les peuples ne s’y trompent pas, eux, et les manifestations qui se produisent partout dans le monde en faveur des Palestiniens disent d’une même voix : Assez ! Nous en avons assez de votre veulerie et de votre asservissement aux lobbies sionistes qui dominent votre presse, vos médias et vos politiques en mal de reconnaissance. ASSEZ !

    De plus, comme l’a très bien relevé un député belge, si quelqu’un venait chez vous en prétendant que c’est ici chez lui, vous mettant à la rue et vous condamnant à errer sans fin d’une rue pilonnée à l’autre, que feriez-vous ? Et si de surcroît cet agresseur tuait et emprisonnait dans la cour et les caves de votre immeuble, sans retenue, ceux qui persistent à vouloir rester ou revenir chez eux, n’auriez-vous pas le courage de décider de rendre la vie impossible à tous ces faux voisins, qui se réjouissent en famille au coin du feu, alors que les vôtres sont à la rue, les pieds dans la boue et exposés au grand froid ?

    Un dernier argument fallacieux viendra s’ajouter encore : vous oubliez que le Hamas veut l’anéantissement des juifs ! Ce qui est faux. Les dirigeants de ce mouvement s’entendent parfaitement avec tous les juifs antisionistes qui dénoncent les exactions commises comme étant contraires aux enseignements de la Torah. Le Hamas sait, tout comme les analystes perspicaces de la situation, tout comme le dit clairement la charte du Likoud, que jamais un Etat palestinien indépendant ne pourra voir le jour quand la colonisation se poursuit.

    Voilà le nœud du problème. Et tant que la « communauté internationale » ne sanctionne pas réellement les premiers responsables de la violence, elle est lamentablement complice, et elle ferait mieux de se taire devant la bravoure d’un peuple qui se défend non par fanatisme, mais par justice.

    [1] Cette expression elle-même n’est sans doute pas appropriée, parce que les violences dans la région sont la conséquence de la colonisation. Voir la vidéo en fin d’article.


     Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Genève, 12 juin 2021

  • A propos de la loi antiterroriste et des votations du 13 juin 2021

    Je n’étais pas le seul à avoir été surpris, il y a plus d’une année, par l’approbation du Conseil national d’une révision du Code pénal permettant l’accentuation des mesures préventives contre le terrorisme, projet soutenu par Madame Karin Keller-Sutter, conseillère fédérale de Justice et Police. On y apprend qu’un enfant de 15 ans, voire à présent de 12 ans!, pourra ainsi être assigné à résidence en évoquant «une présomption de «dangerosité» («terroristischer Gefährder» dans la version allemande du projet). Des organisations de défense des droits humains, le Conseil de l’Europe et les Nations unies ont vivement critiqué la Suisse en ce qui concerne ces décisions, contraires à la Convention européenne des droits de l’enfant.

    Cette révision est, entre autres, la conséquence d’une inquiétude que manifestait déjà Madame Karin Keller-Sutter à propos des «djihadistes suisses en Syrie», lorsque le 19 février 2019, elle affirmait à la RTS: «La situation est différente si vous avez des enfants en bas âge ou des adolescents de 15 ans. Là, on sait qu’il y a déjà des extrémistes.»

    Nous avons abandonné les Syriens

    On peut vraiment s’interroger sur le sens de ces mesures. Correspondent-elles aux valeurs de notre pays? Le terrorisme, c’est un virus qui reste invisible, jusqu’au moment de son irruption brusque et inattendue dans le corps social. C’est un phénomène complexe, qu’il faut contenir. Il convient surtout d’en déterminer les causes pour en venir à bout, autant que possible.

    La communauté internationale a singulièrement manqué de courage pour traiter ce problème. Pourquoi n’avons-nous pas pris le parti du peuple syrien qui, dans son écrasante majorité, demandait le départ de Bachar el-Assad depuis 2011? Pendant dix années, nous avons ainsi vu des hommes, des femmes et des enfants se faire massacrer, emprisonner, torturer, violer et expulser sans droit de leur patrie. Nous nous sommes empressés de confondre ces gens valeureux avec les émergences de la terreur que les soldats de Daech ont fait régner dans la région, bénéficiant de l’appui de forces étrangères. L’équation du conflit ne se réduisait dès lors pas à la confrontation d’un peuple contre son dictateur, mais à celle d’une organisation terroriste contre un chef d’Etat, toujours officiellement en place! Que par ailleurs, une jeunesse dite «islamiste» se soit laissé prendre au piège d’un pseudo-califat tenu par des visionnaires immatures, on peut le constater. Mais notre erreur à nous est beaucoup plus importante à l’échelle internationale: nous avons abandonné les Syriens subissant des atrocités, sans réagir.

    Cibles aléatoires

    Nous ne devons donc pas corriger un manquement historique qui s’étend sur une décennie, par une erreur en matière de loi: celle qui consiste à bafouer la présomption d’innocence, en réduisant les droits de personnes dont on sait qu’elles pourraient être soupçonnées à tort. Mesures qui par ailleurs, loin de mettre fin à la radicalisation, contribueraient sans doute à la renforcer dans l’esprit de jeunes gens pris pour cibles aléatoires.

    Enfin, la récente rencontre de Madame Karin Keller-Sutter et de Monsieur Gérald Darmanin ne devrait pas aboutir à un alignement de la politique sécuritaire suisse sur celle de la France, dont les actions policières sont sujettes à de nombreuses critiques. Pour rappel, le Conseil constitutionnel français a revu à la baisse les propositions concernant la nouvelle loi sur la sécurité globale, proposée en particulier par le ministre de l’Intérieur Darmanin, en démontrant des failles sur un texte où «le législateur n’a pas suffisamment défini les éléments constitutifs de l’infraction» lorsqu’il s’agit de protéger les policiers en exercice, loin des caméras. La Suisse serait donc bien inspirée de ne pas suivre une logique qui tend vers un «risque d’arbitraire», au nom d’un impératif «de sécurité».

    A propos de la loi antiterroriste et des votations du 13 juin 2021 – Le Temps


     Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Le Temps, Opinion, 5 juin 2021

  • Les musulmanes ont droit à la liberté religieuse

    Le Temps a largement donné la parole à Madame Saïda Keller-Messahli sur la question du voile intégral. Il n’est pas très difficile de relever les incohérences des propos qu’elle tient, et en voici quelques exemples :

    Elle attribue à l’influence des Frères musulmans et de « l’islam politique » le fait que le niqab (voile intégral) soit entré dans les mœurs depuis les années 1970. Or, ni la mère, ni l’épouse, ni les filles de l’imam Hassan al-Bannâ (mon grand-père maternel, fondateur du mouvement des Frères musulmans) ne portaient le niqab. Elles laissaient paraître leur visage.

    Cependant, pour tous ceux qui connaissent réellement les sources de l’islam, le fait de se couvrir le visage entre dans les pratiques reconnues d’un grand nombre de savants musulmans, et cela, depuis les premiers temps de l’islam. Une femme peut donc choisir de se vêtir ainsi, en estimant pratiquer au mieux sa religion. Rappelons que la liberté de vivre selon des prescriptions religieuses est inscrite dans la Déclaration universelle des droits de l’homme. Remettre en cause ces principes par la voie des urnes n’est envisageable que lorsque la communauté musulmane est visée.

    Madame Saïda Keller-Messahli est fondatrice du Forum pour un islam progressiste. Il serait intéressant de mener une enquête pour déterminer qui compose cette structure. Beaucoup de communautés musulmanes, dans leur grande majorité, comprenant des Unions d’organisations musulmanes, mais aussi des membres de Fédérations, estiment que cette dame n’est pas qualifiée pour représenter les musulmans en Suisse.

    En fait, elle affirme clairement s’opposer avec la plus grande véhémence au Coran. « Le texte du Coran (sourate 24), pense-t-elle pouvoir dire, considère que le corps de la femme est impudique. Selon le texte, le corps de la femme est indécent et source de péché pour l’homme. » Or, dans cette sourate appelée La Lumière, il n’est question à aucun moment de l’impudicité et de l’indécence dont parle Madame Saïda Keller-Messahli. C’est elle qui projette sur le texte coranique ses propres conceptions, pour les interpréter ensuite de façon négative. Parlant de ce qu’elle croit lire dans le Coran, elle ajoute ainsi : « Cette image du corps de la femme, violemment discriminatoire, est absolument inacceptable. » En d’autres termes, Madame Saïda Keller-Messahli ne s’oppose pas aux Frères musulmans, mais directement au Coran lui-même !

    Par ailleurs, selon elle, « cet habit traduit une volonté de déshumaniser la femme musulmane ».  Bien sûr, on peut comprendre la chose pour toutes celles qui sont humiliées, et à qui on refuse dans certains pays une instruction digne alors qu’elles ne sont que des fillettes. Que dire cependant de celles – un très petit nombre en Suisse – qui le portent volontairement ? Pourquoi vouloir les contraindre ? Laissons donc les femmes faire elles-mêmes le choix de leur tenue vestimentaire, sans vouloir leur imposer notre façon de voir.

    Rappelons enfin que cette polémique émane du Comité d’Egerkingen, le même qui a fait interdire les minarets en Suisse, contre l’avis éclairé du Conseil fédéral. Ce dernier s’oppose pareillement à cette nouvelle initiative islamophobe de l’UDC, en faisant des propositions raisonnables :   son contre-projet adopté par le Parlement prévoit que « toute personne est obligée de montrer son visage aux autorités lorsque cela est nécessaire pour son identification. »

    J’ai un souvenir. Il y a quelques années, j’étais en transit à l’aéroport Charles de Gaulle à Paris. Il y avait beaucoup de monde. Devant moi, un couple attendait de passer la douane : un barbu et une femme portant le voile intégral. C’est alors que le policier français qui était debout et à qui les passeports étaient remis eut une réaction exemplaire : il orienta très rapidement le couple en faisant un pas de côté, à l’abri des regards de la foule, et la femme découvrit son visage pour être identifiée. On peut ainsi concilier un comportement courtois qui montre que l’on respecte les convictions de chacun, sans renoncer pour autant aux règles assurant la sécurité dans nos sociétés modernes. Hélas, le bon sens n’est pas un ingrédient de la soupe populiste.

    Les musulmanes ont droit à la liberté religieuse – Le Temps


     Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Le Temps, Opinion, 15 février 2021