Sommes-nous devenus des barbares, ou avons-nous à ce point perdu toute forme de sensibilité ? Les agences de presse internationales annonce que Grozny est sous les bombes. Dans la seule journée du jeudi 21 octobre 1999, la pluie de feu qui s’est abattue sur la capitale tchéchène a fait au moins 118 morts, et 400 blessés. Une maternité et le marché central de la ville ont été touchés.
Lorsque le Kremlin annonçait il y a quelques semaines sa volonté » d’exterminer jusqu’au dernier terroriste « , et de » libérer le peuple tchéchène « , il se donnait là, aux yeux de l’opinion publique abusée, un prétexte majeur pour mener à bien ce qui n’est en fait qu’une guerre de pouvoir. La vérité est que le gouvernement russe serait prêt à exterminer jusqu’au dernier Tchéchène pour préserver ses intérêts économiques dans la région. On ne sait toujours pas avec certitude qui sont les commanditaires des actions terroristes qui ont touché Moscou. Mais ont sait avec certitude que les centaines de milliers de civils tchéchènes qui fuient les soldats n’ont aucune responsabilité dans ces attentats.
Une fois de plus, on devine une manœuvre qui révèle les imperfections de nos démocraties : horrifiés par les images sinistres des attentats révélant l’étendue de la » cruauté tchéchène « , le peuple russe porte aux nues les instigateurs de cette guerre politico-mafieuse. Le premier ministre Vladimir Poutine, qui a sur les mains le sang des innocents, est devenu un héros national pour des foules manipulées.
Tous les journalistes qui se sont rendus sur les lieux sont pourtant unanimes sur une autre vérité : ils ont vu des populations fuir les chars dans des conditions épouvantables. Ils ont vu les maisons des villages aux toits éventrés. Ils ont vu un peuple qui rejette les forces russes et qui dénonce des procédures inhumaines.
Cependant, la presse se contente aujourd’hui de relater les faits. Il semble que l’argument de la » menace islamiste » muselle les esprits. Boris Eltsine, s’il est encore lucide, ne ferait que régler un problème de politique interne. Même si l’on compte déjà plusieurs milliers de morts, même s’il y aura peut-être bientôt 200 000 réfugiés en Ingouchie, la communauté internationale reste étonnamment indifférente devant ce désastre humanitaire. L’opinion publique européenne est lasse, et semble avoir pris l’habitude de ne pas donner trop d’importance à des conflits qui, des Balkans aux républiques indépendantistes, se répètent invariablement. Les responsables politiques occidentaux, après s’être vaguement émus, se taisent ou se contentent de remontrances verbales, accréditant dans les faits la thèse qui justifie l’intervention militaire. Le FMI vient d’accorder une nouvelle aide de 4,5 milliards de dollars à la Russie, et n’a pas tenu compte des exhortations des responsables politiques tchéchènes, appelant l’Occident à suspendre tout soutien financier aux dirigeants de Moscou.
Se rend-on bien compte qu’en restant passifs devant de tels excès, nous cédons encore du terrain à » l’esprit barbare » ? Nul ne pourra dire : » Nous ne savions rien. » Chacun admet aujourd’hui que la machine de guerre qui sévit en Tchétchénie broie des vies humaines et consacre le règne d’une sauvagerie indigne des valeurs que nous prétendons défendre. Mais personne ne bouge, pas même les chefs d’Etats des pays islamiques, qui auraient pourtant bien des raisons de défendre leurs coreligionnaires.
Une maternité bombardée. Le cri des mères et des enfants qui n’ont pas vu le jour. Le drame est finalement le même que celui de la Bosnie, du Kosovo. Le soldat russe a cependant l’avantage de ne pas être serbe. Mais le paysan tchéchène, lui, a le désavantage d’être musulman. Tout simplement musulman.
Hani RAMADAN
Directeur du Centre Islamique de Genève
Tribune de Genève, le Temps : 10 novembre 1999,
Le Courrier du 15 novembre 1999

