L’école publique genevoise est laïque. Elle l’est par la volonté populaire que nul ne songe à remettre en question. Sa grandeur consiste dans l’ambition de promouvoir la connaissance rationnelle, de contribuer au développement des facultés qui sont à la base de la rationalité et de l’explication rationnelle de l’homme et de l’univers. » C’est par cette déclaration que Mme Marie-Laure François, secrétaire générale du Département de l’instruction publique, introduit un remarquable ouvrage sur le thème Culture religieuse et école laïque (mars 1999).
On sait en effet que la question de l’enseignement de la religion pose de sérieux problèmes dans un cadre sécularisé. Mais on a conscience également d’un besoin urgent de transmettre un certain nombre de notions et de valeurs religieuses, ne serait-ce que pour comprendre au moins les sources de notre propre culture.
Plus fondamentalement, le rapport précité relève « l’étendue du désarroi » qui touche aujourd’hui la jeunesse. Les organisations aussi bien laïques que religieuses « constatent et confirment leur impression de désarroi des jeunes face à un monde marqué par des bouleversements qui touchent tous les domaines de la vie collective et individuelle. Ils constatent, en effet, que le cadre de référence traditionnel, caractérisé par une forte empreinte de la tradition chrétienne, semble brisé, sans avoir été remplacé par un autre. »
En d’autres termes, c’est cette absence de valeurs, qui autrefois se fondaient sur la religion, qui nous invite à une réflexion sur la responsabilité de l’école et sur son rôle dans la transmission des connaissances qui dépassent le niveau de la seule réussite scolaire.
La philosophie matérialiste a toujours estimé que l’homme ne pouvait retrouver sa liberté de pensée s’il ne commençait par se débarrasser de toute idée de transcendance divine. La présence de Dieu constitue pour elle l’obstacle majeur à l’autonomie du sujet humain.
Même si l’on ne peut réduire la civilisation occidentale à cette seule perspective, il faut bien reconnaître que dans les faits, l’homme moderne pense et agit concrètement sur le terrain social, communautaire et politique, en fonction de ce principe même. La voix de Dieu n’est plus qu’un murmure à peine perceptible dans les cités laïques. La foi, quand elle existe, se terre au fond des consciences individuelles, se cache devant l’appareil monstrueux des nécessités matérielles de la vie active.
Ce que la religion dit, et qu’on retrouve aussi bien dans les spiritualités juive, chrétienne ou musulmane, c’est que l’homme dispose, en plus de la faculté des sens et de la faculté rationnelle, d’un troisième niveau de perception de l’univers, qui l’appelle à se dépasser lui-même pour tendre vers Dieu. On observe que dans le courant des Lumières, l’école laïque a estimé qu’elle ne pouvait en aucun cas être concernée par cette dimension supérieure. Elle n’a voulu – et c’est un choix idéologique – que retenir « l’explication rationnelle de l’homme et de l’univers ».
Cela au détriment de notre rapport à Dieu et de la foi. Or, cette opération constitue une mutilation de la part qui est la plus essentielle en l’homme : la spiritualité. C’est parce que l’on s’est tellement acharné contre l’idée de la transcendance divine qu’on a fini par réduire l’homme à un animal doué d’une intelligence purement instrumentale. En prétendant le libérer de cette manière, on a étouffé en lui la voix de la sagesse.
Le projet laïque constitue un réel appauvrissement. Il se traduit par un apprentissage purement mécanique et superficiel de notions. L’amour même, qui est la valeur fondamentale de toute civilisation respectable, est réduit à la seule forme de l’éducation sexuelle. Des enfants et des adolescents passent ainsi des années sur les bancs scolaires et même universitaires, sans jamais entendre parler d’amour filial, ou même de la valeur de l’amour conjugal. Interdit, à plus forte raison, de parler de l’amour de Dieu.
Hani RAMADAN
Directeur du Centre Islamique de Genève
Tribune de Genève, le 3 septembre 1999

