Sciences et Révélation

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Le Temps a publié un long article traitant du combat des Lumières, sous le titre: Voltaire, un déiste face au silence de Dieu (21 août 2006). L’auteur commence et termine son propos en relevant le danger représenté par les «théocrates» et les islamistes. Son argumentaire repose sur un postulat assez réducteur: l’homme n’est libre que s’il refuse de se soumettre à la Révélation, en la réduisant si possible au silence.

La pensée occidentale a connu en effet une longue lutte entre deux points de vue: celui des dogmes extraits des Ecritures saintes et celui des sciences. Longtemps l’interprétation des théologiens s’est heurtée aux progrès de l’humanité en matière de découvertes. Des savants furent traités comme des démons.


Or, l’islam n’a pas connu ce genre de persécutions. Au contraire, le Coran comprend de multiples versets encourageant les croyants à observer la création: «Dis «Regardez ce qui est dans les cieux et sur la terre.»» (Coran, 10, 101)


L’islam proclamait ainsi, au VIIe siècle, qu’il n’est pas contradictoire de lire à la fois dans le grand Livre de l’univers et dans le Livre de la Révélation. Les savants musulmans se sont illustrés dans tous les domaines de la connaissance: astronomie, mathématiques, physique, chimie, sciences naturelles, médecine, philosophie, littérature, géographie, histoire, sciences politiques et sociologie, architecture et arts… Leurs contributions furent immenses, et fait remarquable, jamais elles ne furent perçues comme représentant une menace pour la foi.

Les manuels d’histoire situent généralement le début des découvertes et de l’essor des sciences à l’époque de la Renaissance. Le savoir moderne serait né de la rupture avec les valeurs médiévales, et du retour aux valeurs de l’Antiquité. Mais il est aujourd’hui impossible d’occulter l’apport des musulmans à la civilisation, bien avant son rayonnement en Occident. Une telle progression a été d’ailleurs rendue possible en climat islamique, justement parce que la Révélation a été un facteur de renouveau. Le premier mot du Coran révélé à Muhammad est «iqra’», c’est-à-dire: «Lis!». Le premier ordre reçu par le prophète de l’islam relève de la connaissance et du savoir. Alors que la poésie arabe préislamique se caractérise par la pauvreté de ses thèmes, le Coran stimule l’intelligence humaine en déployant dans ses versets la richesse colorée de tous les éléments de la création:


«N’as-tu pas vu que, du ciel, Dieu fait descendre l’eau ? Puis Nous en faisons sortir des fruits de couleurs différentes. Et dans les montagnes, il y a des strates blanches et rouges, de couleurs différentes, et des roches excessivement noires. Il y a pareillement des couleurs différentes, parmi les hommes, les animaux, et les bestiaux. Parmi Ses serviteurs, seuls les savants craignent Dieu. Dieu est certes Puissant et Son pardon est immense.» (Coran, 35,27-28)


Botanique, géologie, anthropologie, zoologie… le verset touche l’ensemble de ces domaines, mais dans un langage allusif qui reste accessible au lecteur profane. Ces savants, qui craignent Dieu plus que quiconque, ce sont aussi bien ceux qui sont versés dans les sciences religieuses que ceux qui s’adonnent à la recherche expérimentale et à l’exploration de l’univers, pour y trouver de façon constante les Signes (en arabe: âyât) de la grandeur et de l’unicité de Dieu.


Du point de vue de l’islam donc, l’idée que l’esprit religieux et l’esprit scientifique s’affrontent nécessairement est l’un des nombreux contresens de l’histoire de l’Occident. Cette épouvantable aberration a conduit de part et d’autre aux pires excès. Si hier l’homme condamnait les hérétiques au bûcher pour deux ou trois vérités scientifiques, aujourd’hui, il rejette trop fréquemment la vérité révélée pour s’adonner à un véritable culte de la science et de ses réalisations matérielles.


A ce niveau, l’islam rejette les extrêmes et respecte le juste milieu. La science s’est développée en climat musulman animée par l’esprit de la Révélation. Ce souffle a réveillé la conscience humaine. Le monothéisme lui a permis de récuser les superstitions anciennes, en découvrant les lois de l’univers. Pour autant que l’on fasse preuve d’objectivité historique, la grande rénovation astronomique n’a pas commencé avec Copernic, Kepler et Galilée: «Quant à la célèbre théorie de Copernic sur la rotation de la Terre autour de son axe et autour du Soleil, elle avait déjà été conçue vers l’an 1000 par Al-Birouni (973-1048). (…) Et ce que le génial Copernic redécouvrit à l’époque de la Renaissance, l’Arabe Al-Birouni l’avait déjà affirmé cinq cents ans plus tôt.» (1)


C’est moins l’extrême précocité des découvertes arabes qui doit retenir ici notre attention que le fait qu’un demi-millénaire après Al-Birouni, Copernic n’ait pu énoncer le résultat de ses recherches sans s’exposer à la condamnation de l’Eglise(2) .

Donc, ne pas aborder la civilisation musulmane selon une conceptualisation relative à l’histoire de l’Occident: pas d’opposition entre la foi et la raison en islam. Pas de distorsion entre l’autonomie responsable du sujet humain, et la reconnaissance de l’ordre divin. Pas de conflit entre la science et la religion. Pas de théocratie non plus: l’idée qu’un homme ou qu’un groupe d’hommes s’érigent en représentants de Dieu sur terre est considérée comme une forme d’idolâtrie inacceptable.

  1. Sigrid Hunke, Le soleil d’Allah brille sur l’Occident, Le ciel au-dessus de nos têtes, , éd. Albin Michel, Paris, 1963, p. 101. Lire aussi : Apport des musulmans à la civilisation, par Haïdar Bammate, publié par le Centre islamique de Genève, éd. Tawhîd, Lyon 1998.
  2. Sigrid Hunke remarque en effet que la théorie de Copernic avait déjà été entrevue par Aristarque de Samos, trois siècles avant Jésus-Christ, et cent ans plus tard par le Chaldéen Sileucos de Babylone.

Hani RAMADAN

Directeur du Centre Islamique de Genève

Le Temps – Eclairages et Opinions, 19 septembre 2006