Du christianisme, de l’islam violent et de l’usage de la raison

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«L’intégrité des personnes de confession non musulmane ainsi que les Eglises doivent être protégées en terre d’islam.»

La vaste polémique engendrée par les propos du pape Benoît XVI nous invite à une réflexion permettant de poser les fondements d’un débat authentique entre le christianisme et l’islam. Benoît XVI n’a pas hésité à citer les propos d’un empereur byzantin du XIVe siècle: «Montrez-moi ce que Mahomet a apporté de nouveau.


Vous ne trouverez que des choses mauvaises et inhumaines, comme le droit de défendre par l’épée la foi qu’il prêchait». Autre élément essentiel qui ressort de son discours: la foi musulmane serait en rupture avec la raison, alors que «le pape se fait, comme l’a souligné Henri Tincq dans l’édition du Monde du 14 septembre, l’avocat d’un christianisme qui, héritier à la fois de la loi juive et de la pensée grecque, retiendrait le meilleur de la religion – sa capacité à aimer – et le meilleur de la raison.»

A cela, il faut d’abord répondre en soulignant que l’islam est avant tout une religion de paix et d’amour. Le Coran montre clairement dans quel sens le combat armé peut être prescrit. Pendant des années, le Prophète avait ordonné aux croyants de subir les persécutions des idolâtres sans répondre par la violence. Plus tard, lorsqu’après l’hégire fut fondé l’Etat de Médine, il fallait mettre un terme à la domination idolâtre. L’ordre fut alors donné aux musulmans de combattre:


«Autorisation est donnée à ceux qui sont attaqués (de se défendre) – parce que vraiment ils sont lésés; et Dieu a certes en Son pouvoir de les secourir. Ceux qui ont été expulsés de leurs demeures, contre toute justice, simplement parce qu’ils disaient: «Notre Seigneur est Dieu»» (Coran, 22, 39-40) Ces versets comprennent de façon évidente l’idée de légitime défense.

L’islam comporte des règles bien précises que les soldats se doivent d’observer. Le Prophète disait aux chefs de ses troupes: «Allez au Nom de Dieu, et par Dieu, et selon la voie de Son Prophète. Ne tuez ni vieillard hors d’âge, ni enfant, ni bébé, ni femme. Ne fraudez pas sur le butin conquis, rassemblez-le, et dirigez vos affaires au mieux. Et soyez bienfaisants. Dieu en vérité aime ceux qui sont bienfaisants.»
Ailleurs, le Prophète ordonnait de ne pas s’en prendre aux moines et de protéger les lieux de culte. Ce qui nous amène à condamner toute réaction disproportionnée au discours du pape: l’intégrité des personnes de confession non musulmane ainsi que les Eglises doivent être protégées en terre d’islam.

Pour venir à bout d’un agresseur, il est strictement interdit en islam de se servir du feu, le Prophète ayant dit: «Il ne convient à personne de châtier par le feu, sinon le Maître du feu.» Cela signifie que l’islam rejette par principe toutes les armes pouvant occasionner des brûlures, et à plus forte raison les mines, les explosifs et le matériel nucléaire dans son ensemble. Les guerres modernes, dans leur cruauté, sont le produit de la civilisation occidentale, et s’il est demandé aux Etats musulmans de s’armer dans des proportions équivalentes, ce ne peut être qu’à titre dissuasif, pour arrêter la folie meurtrière de leurs adversaires avides de pétrole et de domination.

Le savant ‘Alî Jum‘a, actuel Mufti d’Egypte, s’est livré à une étude précise sur le thème des guerres du Prophète Muhammad. En dix ans, le Messager de Dieu entreprit quatre-vingt-deux expéditions. Ce chiffre pourrait nous conduire à penser que l’Islam encourage ses adeptes à verser continuellement le sang. Mais en réalité, soixante de ses expéditions se déroulèrent sans combat. Il s’agissait surtout de reconnaître le terrain, ou de dissuader l’ennemi.

Pour le reste des batailles, 752 polythéistes furent tués contre 252 musulmans. En tout, ces guerres firent donc 1004 morts, et cela en l’espace d’une décennie pendant laquelle l’Islam luttait en climat païen pour assurer sa survie. Comparons ces chiffres à ceux d’une guerre moderne: en six années (1939-1945), les pertes humaines ont été estimées à plus de 40 millions d’individus. Les 6 et 9 août 1945 les jets de deux bombes atomiques détruisirent en quelques secondes Hiroshima et Nagasaki. Pour cette seule guerre, le Japon devaient compter deux millions de morts, dont 700 000 civils.


Tous ses enseignements nous conduisent à souligner qu’il ne faut en aucun cas confondre la doctrine musulmane et les agissements combien condamnables de ceux qui se livrent à des actes de terreur au nom de l’islam. Les musulmans devraient garder à l’esprit que les violences perpétrées par leurs coreligionnaires ne justifient certes pas les amalgames, mais sont une réalité cinglante qui effare l’Occident, et ne favorise certes pas le dialogue.

En ce qui concerne ensuite le rapport de la foi et de la raison. Il est étonnant de voir l’un des dignitaires les plus imminents du christianisme s’en prendre au caractère absolu de la conviction musulmane! Si dans l’histoire des hommes, il y a eu distorsion entre l’œuvre de la foi et le travail de la raison, cela était dû aux dogmes irrationnels et aux notions indéchiffrables qui ont hanté la pensée chrétienne. La Trinité est dans le thomisme – la doctrine officielle de l’Eglise catholique romaine – un mystère que ne peut comprendre l’intellect humain.

Raison pour laquelle deux voies ont été ainsi tracées, qui dans l’histoire occidentale se sont bientôt opposées: la voie de la grâce et celle de l’investigation rationnelle. Le cartésianisme a accentué cette rupture, les Lumières et la laïcité ont fait le reste.
L’islam n’a pas vécu le même parcours historique: l’unicité de Dieu est une notion acceptable pour la raison naturelle tout comme elle l’est pour la foi. Pas de rupture non plus entre les sciences et la religion: l’islam n’a pas vu défiler le long cortège des savants et des sorcières persécutés par l’Inquisition. Il serait donc bon que le pape s’engage à entretenir un dialogue plus subtil avec l’islam, en se gardant des références qui datent d’un autre âge.

Hani RAMADAN

Directeur du Centre Islamique de Genève

Tribune de Genève – L’invité, 21 septembre 2006