Assez ! Voilà le cri de révolte qui remonte à la gorge lorsque nous assistons à la répression exercée une fois de plus par l’armée israélienne contre les civils palestiniens.
Le massacre de l’Esplanade des Mosquées révèle aujourd’hui au monde entier, pour ceux qui ne l’auraient pas compris, la véritable nature du conflit israélo-palestinien. La presse et les médias présentent la visite d’Ariel Sharon comme une véritable provocation. L’homme qui a laissé faire les massacres de Sabra et Chatila, en 1982, qui déclarait déjà en 1974 dans une interview : » Il faut frapper, frapper sans cesse. Il faut frapper les terroristes partout… » (Yedio Aharonot, 26 mai 1974), – cet homme ne pouvait cependant accomplir un tel geste sans l’accord du gouvernement israélien et la protection de son armée. Dans tout Etat de droit, Ariel Sharon serait immédiatement enfermé et jugé pour ses nombreux crimes. La » démocratie israélienne » n’a cessé de lui donner carte blanche pour sévir aux moments opportuns.
Jamais, autrement que par des mots et des généralités, les dirigeants israéliens n’ont exprimé la volonté de se conformer aux résolutions de l’ONU : ni en ce qui concerne le retour des réfugiés palestiniens, actuellement plus de trois millions, ni en ce qui concerne la » partition » de la Palestine : la Cisjordanie, la bande de Gaza et surtout, Jérusalem-Est, restent des territoires occupés et martyrisés.
Jérusalem. C’est cette ville qui est au cœur du conflit, et au cœur de cette ville, l’Esplanade des Mosquées, qui avec les Mosquées de la Mecque et de Médine, sont au centre de l’ensemble des trois harams, c’est-à-dire lieux saints et sacrés de l’Islam. Convoitées par les extrémistes juifs et les religieux, la Mosquée al-Aqsa et l’Esplanade devraient progressivement céder la place à une reconstitution du temple de Salomon. Ehud Barak s’est toujours bien gardé de s’exprimer clairement sur la question : les positions claires et définitives de l’orthodoxie juive sur le » mont du Temple « , ainsi que la proximité du Mur des lamentations, ne lui ont jamais permis de faire la moindre concession aux musulmans. Il s’est contenté de vagues promesses sur le statut de Jérusalem, irréalisables aux yeux de ses collaborateurs les plus proches, mais aussitôt interprétées par les médias du monde comme étant le signe d’un pas décisif dans le » processus de paix « .
» Processus de paix » il y a, pour les observateurs internationaux oisifs qui font de savantes analyses dans les bureaux confortables de Washington et New York, ou à l’ombre délicieuse des murs du Palais des Nations. Mais certainement pas pour les réfugiés palestiniens qui vivent humiliés, parqués dans des camps, en exil et privés de leurs droits civils. Ni pour la foule sur laquelle l’armée tire, blessant et tuant des enfants et des adultes.
» Le processus de paix envisageable » n’est peut-être finalement qu’une expression synonyme de » consensus de guerre interminable « , admis aussi bien par les agresseurs et les résistants. Car l’Etat d’Israël, dans sa politique générale, veut-il vraiment la paix à court terme ? Tout le laisse supposer, en termes de négociations, de tractations et de tergiversations. Mais en arrière-fond, la paix signifierait pour Israël la nécessité de se ranger définitivement et sagement dans le rang des nations : c’est-à-dire de perdre ses nombreux privilèges qui en font l’enfant terrible que la communauté internationale ne cesse de choyer.
Seul pays au monde à bénéficier de frontières modifiables , seul pays au monde qui peut se permettre indéfiniment de ne pas appliquer les résolutions de l’ONU, seul pays au monde qui depuis 50 ans, martyrise tout un peuple qui souffre, et dont nous voyons la souffrance.
Seul pays au monde qui, fondé sur des critères religieux ( » le peuple élu « ), et sur une appartenance tribale ( la personne de mère juive accède immédiatement à la nationalité israélienne), reçoit le soutien unanime des Etats dits » laïques « .
Pour les Palestiniens, l’Esplanade des Mosquées représente le lieu de l’ultime résistance. Même si tous les Etats arabes les ont livrés à leur triste sort, par démission ou par lâcheté, ils savent que le Dieu d’Abraham, d’Ismaël, d’Isaac et de Jacob ne les a jamais trahis. Il ne les abandonnera pas.
Hani Ramadan
Directeur du Centre Islamique
La Tribune de Genève, 5 octobre 2000
Le Temps, 10 octobre 2000

