Véritable ouverture ou ethnocentrisme ?

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Le journal 24 heures a publié les réflexions de François Brélat et Shafique Keshavjee autour du thème de la « peur de l’islam ».

Bien qu’abordé selon des points de vue différents, le sujet était présenté dans les deux cas avec pour arrière-fond la même volonté d’affirmer un rejet complet de certains principes de l’islam tels qu’ils apparaissent clairement dans ses textes fondateurs. Pour François Brélat, le problème que pose l’islam aux sociétés contemporaines est bien de placer «la loi divine avant la loi des hommes». En ce sens, l’islam serait une menace pour la démocratie. Pour Shafique Keshavjee, la Bible comme le Coran comprendraient des textes «justifiant la violence, le mépris des juifs, la soumission des épouses». Mais ce dernier apporte une nuance d’espoir, car rien n’est perdu si les musulmans acceptent le progrès : «notre lecture des textes a heureusement pu évoluer au fil des siècles, pourquoi la leur ne se modifierait-elle pas ?» Nous voilà rassurés.

Pas vraiment. La seule solution envisagée par nos deux penseurs se résume à ceci : les musulmans seront inoffensifs lorsqu’ils penseront comme nous pensons, lorsqu’ils s’élèveront à notre degré de civilisation, et dépasseront le stade primitif qui est le leur et qui les conduit à soutenir des lois et des coutumes barbares.

Cette supériorité supposée relève d’une logique qui n’est pas si éloignée, finalement, des convictions de Bush ou de Berlusconi, ou encore d’Oriana Fallaci. La seule différence réside dans le style et la méthode utilisés : les uns prennent le ton humaniste qui sied aux hommes de religion. Les autres brandissent le drapeau et en appellent à la patrie, car à n’en pas douter, le Valais est menacé par la fureur islamiste qui sévit en hautes montagnes. Les autres sont prêts à envahir un pays et tuer des milliers d’innocents pour promouvoir les droits de l’homme made in USA et enseigner à tous les vertus des démocraties télécommandées. Les plus terribles verbalement restent cependant ceux qui vomissent leur rage et leur orgueil ouvertement et sans distinction.

Tous finalement tiennent le même discours : nous ne pourrons débattre avec l’islam que lorsqu’il sera réduit à ce que nous voulons qu’il soit. En d’autres termes : Toi, le musulman, tu ne seras accepté que dans la mesure où tu diras ce que tes interlocuteurs voudront bien entendre.

Cela s’appelle de l’ethnocentrisme. Et c’est tout le contraire d’un authentique dialogue de civilisations. Bien sûr, l’après 11 septembre 2001, la menace des attentats dits «islamistes», les clichés récurrents sur la condition de la femme selon le Coran, les châtiments corporels, les régimes théocratiques et les guerres de religions ne contribuent certainement pas à favoriser des échanges constructifs. Il n’est plus question d’aller au fond des problèmes. La superficialité commande à l’heure actuelle que l’on soit expéditif. La presse et les médias entrent parfaitement dans cette logique de diabolisation.

Et le député François Brélaz est le premier à s’être laissé piéger. En effet, jamais je n’ai dit que «la lapidation des femmes nigérianes n’est pas si terrible», comme l’a prétendu Eric Burnand, journaliste à Mise au point. Au contraire, je me suis toujours exprimé contre cette pseudo application de la charia au Nigeria en déclarant qu’Amina et Safiya ne méritaient pas ce châtiment.

Face à la désinformation, la pire erreur serait pour les musulmans de renoncer à être sincères et francs, en rappelant que la liberté d’expression n’a de sens que si elle permet de manifester une opinion divergente, que la discussion sur la nature idéologique de l’Etat islamique ne signifie pas le rejet de la démocratie en Suisse et en Europe, que la foi en la Révélation ne se traduit pas par le mépris des lois républicaines, lesquelles sont par essence respectueuses des convictions de tout citoyen.

Que l’islam enfin honore la femme, et considère selon l’expression coranique (30, 21), que « l’amour et la miséricorde » constituent l’essence même du couple.

Hani Ramadan

Directeur du Centre Islamique de Genève

24 heures, L’invité

22 janvier 2003