Si les Etats-Unis sont devenus le «maître du monde», alors force est de constater que les nations occidentales et arabes vont bientôt toutes être obligées de s’asseoir avec discipline sur les bancs de l’imbécillité.
Chirac et Schröder ont beau manifester leur opposition à une agression militaire contre l’Irak, si les Etats-Unis choisissent l’option guerrière pour parvenir à leur dessein, personne ne pourra les en empêcher. Certains gouvernements arabes ont beau répéter leur refus de prêter leurs bases aériennes aux troupes américaines, au-delà de leurs déclarations destinées à calmer l’ardeur et la fureur populaires des nations qu’ils dirigent, ils n’auront aucun pouvoir de décision le moment venu. Incapables de s’unir et d’envisager courageusement la perspective commune d’une contre-offensive militaire, ils tiennent un double langage qui révèle leur embarras et leur absence de détermination. Ils sont à la fois contre la politique agressive des Etats-Unis, et cependant n’oublient pas la complicité historique qui lie leur destin à celui de la grande Amérique, selon le cours des pétrodollars.
Par ailleurs, le soutien sans condition de l’administration Bush au gouvernement de Sharon, et en retour, les incitations répétées de ce dernier à «attaquer sans attendre l’Irak», mettent le reste des nations dans la position de spectateurs qui tantôt applaudissent (lorsque l’Amérique met fin au régime des Talibans), tantôt sont révoltés (lorsque l’Amérique persiste à vouloir martyriser l’Irak), tantôt sont dégoûtés (lorsqu’un attentat touche des civils israéliens), tantôt sont écoeurés (lorsque les militaires de Sharon tuent des civils palestiniens), et ainsi de suite.
Depuis les siècles les plus reculés, les puissants en quête d’empires ont toujours eu besoin de guerres continues dans le but d’étendre leur domination sur les contrées voisines. À l’âge de la démocratie et des droits de l’homme, nous n’échappons pas à la règle. Les armes de destruction massive soi-disant fabriquées en Irak, comme la révélation d’une prétendue collusion avec un quelconque réseau terroriste ne sont que des prétextes. Et tout le monde le sait. Mais nous sommes visiblement tous condamnés à admettre dans les faits cette argumentation absurde.
Depuis le 11/9, comme on dit outre-Atlantique, la lutte contre le terrorisme est devenu un thème central et récurrent. La réaction saine qui était alors attendue de l’Occident aurait dû se traduire par un retour aux valeurs universelles qui constituent le fondement de toute civilisation authentique : opposer l’humanisme à la barbarie. Comprendre même les motivations de l’agresseur, et ainsi chercher à enrayer les causes du terrorisme, plutôt que de se jeter dans une «guerre infinie» et cruelle.
Mais à l’école de l’imbécillité, il est recommandé d’observer un silence de convenance. La détresse des enfants irakiens, la vision des maisons palestiniennes détruites, l’extermination à huis clos du peuple tchétchène, cela n’entraîne plus chez nous la moindre réaction visible. Toujours politiquement correct, le terrorisme d’Etat est entré à distance dans nos mœurs par la petite porte d’une accoutumance savamment dosée. Ses opérations sont aussi prévisibles que certaines catastrophes naturelles. Qu’un sursaut d’indignation, qu’un éclair d’altruisme viennent réveiller notre conscience assoupie, il suffit alors pour nous rappeler à l’ordre d’évoquer la figure guerrière de Saddam Hussein, les bombes vivantes du Hamas, et les combattants «rebelles» de Tchétchénie.
La réponse au 11/9 ne peut en aucun cas résider dans le terrorisme d’Etat. À un journaliste qui lui demandait comment contrer ce fléau, Noam Chomsky déclara : «Il faut commencer par reconnaître que dans la majeure partie du monde, les Etats-Unis sont considérés comme un grand pays terroriste, ce qui n’est pas sans fondement.» (1) Soit donc nous choisirons de nous aligner sur la politique américaine, soit notre position sera de réclamer, contre toutes les formes d’impérialisme, plus de justice et plus de vérité, au nom des droits humains dont tous les habitants de la planète devraient bénéficier.
(1)11/9, Autopsie des terrorismes, par Noam Chomsky, édition Le Serpent à plumes, 2001
Hani RAMADAN
septembre 2002

