Vous souvenez-vous d’une image atroce…une scène filmée qui avait fait le tour du monde il y a quelques années : on y voyait deux Palestiniens cagoulés et menottés, à la merci de soldats israéliens qui leur brisaient les os à coups de pierres ; on y entendait, à moitié étouffés, leurs hurlements de douleur ? Il y a eu alors des protestations, mais qui comme toujours n’ont abouti à rien. Les années ont passé, et les Palestiniens sont plus que jamais la proie d’un régime impitoyable, poursuivant sa politique de colonisation et d’agression, avec son cortège de morts, de gens mutilés et handicapés à vie, de maisons détruites et de terres agricoles dévastées.
Qu’importent dès lors les mots et les discours ? Que dernièrement le secrétaire d’Etat américain Colin Powell ait haussé le ton contre Israël en disant à Sharon : « Si vous pensez pouvoir résoudre le problème en observant combien de Palestiniens vous avez tués, je crois que cela ne conduit nulle part » ? Car la passivité de la communauté internationale ne mène nulle part non plus. Cette situation est odieuse parce qu’elle signifie qu’un peuple peut se voir privé de ses droits sans être défendu par ceux-là mêmes qui n’hésitent pas à bombarder des régions entières lorsqu’il s’agit d’intérêts bassement stratégiques. Colin Powell devrait se rappeler qu’il représente un gouvernement qui à plusieurs reprises a refusé l’envoi d’observateurs internationaux sur le terrain, alors que cette présence aurait certainement pu empêcher les abus dont souffrent quotidiennement les Palestiniens, et sans doute contraint les soldats à plus de retenue.
Qu’importe les admonestations de Kofi Annan à l’encontre d’Arafat et de Sharon ? Nous sommes autant que lui horrifiés par le carnage qui se déroule sous nos yeux. Et s’il est vrai, comme il l’affirme, que «l’histoire jugera sévèrement » les responsables palestinien et israélien, le secrétaire de l’ONU devrait garder à l’esprit que son propre bilan n’est guère plus brillant : rien n’a été concrètement entrepris pour qu’Israël se conforme aux Conventions de Genève. Qu’à travers l’ONU, on reconnaisse désormais explicitement l’existence d’un Etat palestinien, cela ne doit pas nous faire oublier que depuis des décennies, les résolutions de cette vénérable institution ne sont pas respectées par les Israéliens.
Le fait, par ailleurs, que les initiatives de paix venant des pays arabes, plus prompts à la parole qu’aux actes, soient systématiquement rejetées par Sharon, indique de façon claire que ce dernier n’est pas un homme politique qui se sert de son armée, mais un militaire brutal qui se sert de la politique.
A l’heure actuelle, on apprend que des centaines de Palestiniens sont conduits dans les prisons israéliennes pour y être «interrogés». Quand on sait ce qui se passe dans ces lieux de détention arbitraire, où la torture est une pratique courante, et où le mot d’ordre est de briser la résistance palestinienne, on s’étonne de l’absence de réaction du monde prétendument «civilisé». Quand on voit cette armée qui ne respecte plus rien, ni l’intimité des civils, ni le travail humanitaire des ambulances du CICR, on ne comprend plus pourquoi Sharon reste un interlocuteur légitime.
Peut-on donc reprocher aux Palestiniens de combattre par tous les moyens ? Au lieu de périr déchiquetés par des missiles ou criblés de balles, n’est-il pas finalement logique, dans de telles circonstances, d’en venir à de telles extrémités : mourir et faire mourir l’autre, l’occupant qui n’a d’égards, lui aussi, lui surtout, ni pour les femmes, ni pour les enfants ?
Soit la communauté internationale intervient dans ce conflit en portant secours à ces gens livrés à l’armée de Sharon, soit elle doit soutenir la légitimité de la lutte des Palestiniens. Car si l’on entre dans votre maison, si l’on tue l’un de vos proches, si l’on prétend vous chasser de vos murs, vous avez le droit, sinon le devoir, de repousser votre agresseur. Certains parmi les vôtres choisiront – ou ne choisiront pas – de partir avant d’être massacrés. D’autres accepteront – ou n’accepteront pas – de vivre dans la cave ou la niche qu’on leur propose. D’autres enfin mettront le feu aux poudres dans leur propre foyer, avant de disparaître dans l’éternité, sans rien laisser d’eux en ce bas monde où les hommes, décidément, ont perdu tout sens de la justice.
Hani RAMADAN
Tribune de Genève, l’invité, 15 mars 2002

