Ces dix dernières années auront été marquées, en Europe et dans les Républiques de l’Est, par une recrudescence de violence à l’encontre des populations musulmanes. De la Bosnie au Kosovo, et du Kosovo à la Tchétchénie, le monde dit civilisé aura été le spectateur plus ou moins passif de massacres opposant invariablement des minorités persécutées à des agresseurs ayant carte blanche pour piller, violer, torturer et tuer des civils et des résistants.
Et toujours, à quelques variantes près, le même scénario :
- L’annonce que des troupes surarmées envahissent une région, encerclent des villes et détruisent des villages.
- Les protestations et indignations de la communauté européenne qui entreprend verbalement de condamner ces agressions.
- Les agences de presse et les médias qui font état de meurtres en série, de femmes violées, et de la fuite des civils dans des conditions épouvantables.
- L’intervention de l’ONU, verbale encore, qui tout en dénonçant les atrocités commises, entretient avec des criminels de guerre des relations diplomatiques, leur conférant le statut d’interlocuteurs légitimes. La communauté internationale, le Conseil de l’Europe suivent à peu près la même démarche, pendant de longs mois de négociations et tergiversations qui se traduisent sur le terrain par la morts de dizaines de milliers d’innocents
- Enfin, le dénouement tragique, qui se traduit soit par une intervention tardive ou maladroite, comme en Bosnie et au Kosovo, soit par l’entérinement du fait accompli, comme en Tchétchénie.
Bill Clinton, en prononçant son dernier discours devant le Congrès sur l’Etat de l’Union, a qualifié la guerre en Tchétchénie de » cruelle et sans issue « . Cela ne l’a pas empêché d’assurer à Moscou son soutien pour le développement de la démocratie. Il y a quelque temps, le secrétaire général de l’OTAN, George Robertson, a affirmé : » Il est clair que nous comprenons les raisons des actions de la Russie en Tchétchénie, mais nous n’acceptons pas, avec fermeté, ce que les forces russes font en Tchétchénie. » (ATS, 25 janvier 2000) Aux dernières nouvelles, l’Alliance s’est engagée à normaliser ses relations avec la Russie . Belle hypocrisie, belle fermeté de ceux qui, il y a quelques mois, ont bombardé Belgrade soi-disant pour protéger les Albanais de Pristina et du Kosovo, livrés aux soldats de Milosevic !
Au nom de la démocratie, Poutine se moque éperdument des remontrances du brave Bill Clinton, car le peuple russe, assoiffé de vengeance et dénonçant les attentats terroristes dont il ne connaît que trop vaguement les auteurs, a trouvé le bouc émissaire idéal dans la race tchétchène, faite de bandits et d’assassins. Plus les soldats de Poutine tuent et détruisent, plus sa cote de popularité augmente. Ce sont par ces effets un peu spéciaux qu’un chef d’Etat charme parfois son électorat. Le brave Bill, bombardant Bagdad et ses environs, en sait quelque chose…
Comment d’ailleurs ne pas s’étonner de la position de la communauté internationale, qui n’a rien fait pour empêcher la chute de Grozny, alors qu’elle s’était décidée à défendre Sarajevo et Pristina ?
La Tchétchénie est » une affaire interne « . Premier argument qui ne tient pas, si l’on considère que les Russes et les Tchétchènes n’ont rien en commun, ni d’un point de vue ethnique, ni d’un point de vue linguistique, ni d’un point de vue religieux. Il n’y a que les fous qui massacrent les membres de leur propre famille. Ici, il s’agit bel et bien d’exterminer une population étrangère pour s’approprier et dominer son territoire. Tout le monde a soutenu, contre la souveraineté de l’Etat musulman indonésien, l’indépendance du Timor-Oriental, mais jamais l’on envisagerait l’indépendance de la Tchétchénie, au mépris de l’opinion de tout un peuple, qui a ses traditions et sa culture, et qui ne s’est jamais reconnu, depuis des siècles, comme appartenant à la grande Russie. Déjà en novembre 1999, l’OSCE ( Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) avait estimé, par la bouche de son délégué norvégien Kim Traavik en Ingouchie, que » l’envergure de la catastrophe humanitaire est plus important que l’on ne pensait « . La conclusion de l’OSCE était que cette guerre ne pouvait plus être considérée comme » une affaire intérieure russe » (LT/AFP 11 novembre 1999).
Deuxième argument invoqué pour expliquer le manque de réaction des pays européens : la menace islamiste qui plane sur l’Asie centrale. Olivier Roy, directeur de recherche au CNRS à Paris, relève en Tchétchénie » l’influence afghane « . Propos retenu par Marc Wolfensberger, qui n’hésite pas à parler de » talibanisation croissante » dans le Caucase (Le Temps, 17 janvier 2000). Thèse déjà suggérée par Alexeï Malashenko, qui dans Le Monde diplomatique d’octobre 1999, évoquait déjà l’escalade militaire face au » péril islamique « . Ces analyses, si elles donnent à l’agression russe des apparences de légitimité, ne correspondent pas du tout à la réalité tchétchène. Les Tchétchènes, dans leur ensemble, n’ont jamais manifesté une volonté d’expansion à l’extérieur de leur territoire, mais seulement un désir d’indépendance qui contrarie les intérêts économiques russes dans la région. Il est parfaitement ignoble d’assimiler l’ensemble d’une population musulmane au » terrorisme islamiste » pour justifier un massacre de cette ampleur ( voir dans le Courrier et la Liberté du 1er février 2000, Une guerre absurde…). Et Denis Paillard, autre directeur de recherche au CNRS, aura beau lancer son appel à l’aide, en affirmant haut et fort que » le peuple tchétchène est en danger de mort » (Le Temps, 27 janvier 2000), le monde dit civilisé restera jusqu’au bout étonnamment silencieux devant ce génocide organisé.
Nous ne sommes cependant pas arrivés encore au bout de l’horreur : les témoignages de plus en plus nombreux faisant état du massacre de milliers de civils, de tortures dans des camps de filtration, de viols, de détentions arbitraires, révèlent l’étendue du drame que vivent les musulmans tchétchènes.
On voudrait se réveiller enfin. Dire que cela n’est pas possible. Que tout cela n’est qu’un cauchemar. Que l’ONU, les droits de l’homme et de l’enfant, et tout ce que notre civilisation a pu produire… que tout cela a un sens… Qu’on ne peut assister, sans rien faire, au massacre et à l’extermination d’un peuple…Que cette passivité est une forme de complicité…
Si la Bosnie et le Kosovo ont longtemps sonné le glas de la conscience occidentale, la Tchétchénie est bien près de lui consacrer une sépulture définitive.
Hani RAMADAN
Directeur du Centre Islamique de Genève
Le Courrier du 23 février 2000

