Le Ministère de l’intérieur à Paris confirme sa volonté de ne pas laisser Hani Ramadan franchir la frontière. Le directeur du Centre Islamique de Genève dénonce la confusion entre l’Islam et l’intégrisme terroriste.
« Votre présence constituerait une menace pour l’ordre public. » C’est par cette formule lapidère que les policiers français de la douane de Cornavin avaient refusé, le 1er février dernier, l’entrée de l’Hexagone à Hani Ramadan. Citoyen suisse, professeur de littérature française dans un Cycle d’orientation genevois, docteur en philosophie de l’Université, Hani Ramadan est aussi le directeur du Centre Islamique de Genève, qui siège aux Eaux-Vives, et prêche la foi musulmane (imam).
Hani Ramadan a contesté cette interdiction d’entrer auprès du Tribunal administratif de Lyon. La procédure se déroule par échange d’écritures. L’imam suisse vient de recevoir les motifs qui ont amené le Ministre français de l’Intérieur, Jean-Louis Debré, à donner son feu rouge.
« Comme il l’indique lui-même, l’intéressé est directeur du Centre Islamique de Genève, cet organisme est connu des services spécialisés de police pour être un lieu de rencontre des principaux islamistes européens et le point de convergence des circuits de financement », relève le Ministère de l’intérieur qui conclut :
« (…) Ce refus d’admission s’inscrit donc dans un contexte spécifique, la personnalité de M. Ramadan son rayonnement intellectuel devaient être pris en considération alors que l’on assiste en France à une montée en puissance des groupes fondamentalistes dont la propagande menace gravement la cohésion sociale.
Enfin – et quand bien même cet intellectuel ne pourrait être personnellement suspecté de sympathie pour la mouvance islamique prônant le recours à la violence – les attentats meurtriers dont la France a encore été récemment le théâtre, imposent aux autorités françaises un devoir de vigilance accru qui s’étend à tous les comportements susceptibles, directement ou indirectement, de contribuer au développement des thèses extrémistes sur le territoire français. »
L’islam et la laïcité
Pour Hani Ramadan, la motivation de ce ministère est un exemple navrant de confusion entre l’Islam et la violence intégriste.
Le Centre Islamique a toujours clamé sa désapprobation devant les actes de terrorisme commis frauduleusement au nom de l’Islam. La religion musulmane n’a rien à voir avec de tels crimes. En outre, appartenant à une minorité religieuse qui vit dans un pays non-musulman, nous acceptons la laïcité telle qu’elle est pratiquée en Suisse et en France. Nous prônons une laïcité qui intègre tout en respectant les spécificités religieuses. Il est vrai que pour un musulman habitant dans un pays de l’Islam, la laïcité lui est une notion forcément étrangère, puisque, pour lui, Dieu se trouve partout et donc aussi au coeur de l’économie, du social et de la politique. Mais cela ne signifie pas que le musulman refuse les lois laïques dont un pays s’est librement doté. »
« Quant au financement, nous avons, certes, organisé, publiquement des collectes pour aider des organisations musulmanes de bienfaisance, mais notre compétence en la matière s’est arrêtée là. Dans ce domaine, les établissements bancaires sont des lieux plus appropriés qu’un centre religieux qui a pignon sur rue! »
La France avait pris une semblable décision contre le frère de Hani Ramadan, Tarik, en novembre 1995 mais elle l’avait levée en mai de l’an passé. » En quoi mon cas est-il différent de celui de mon frère ? Cela reste un mystère « , réplique le directeur du Centre Islamique. Il appartient désormais au Tribunal administratif de Lyon d’annuler ou de confirmer le refus ministériel.
Incohérence
Chaque pays est libre de recevoir ou non des étrangers. Cela dit, l’interdiction signifiée par la France à Hani Ramadan frappe par son incohérence. Il y a quelques années, elle permettait aimablement à deux Iraniens de regagner leurs foyers au lieu de s’expliquer, devant la justice suisse, sur l’assassinat de Kazem Radjavi. Et maintenant, voilà qu’elle ferme sa porte à un imam suisse dont elle admet qu’il ne prêche pas la violence.
Cela signifie donc que le Ministère de l’intérieur transige avec les suspects de terrorisme mais refuse d’affronter les orateurs de l’Islam.
Belle prime donnée à la force brutale.
Jean-Noël Cuénod
Tribune de Genève, le 15 avril 1997

