Lettre ouverte au Rabbin François Garaï

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Cher Cousin,

Car vous me permettrez de vous appeler cousin, étant donné que selon nos traditions religieuses respectives, Ismaël et Isaac étaient des frères…

Vous avez écrit dans ces pages un article visant à déculpabiliser Ariel Sharon en particulier et la politique de l’Etat hébreu en général. Sharon, selon vous, ne serait pas plus responsable du drame de Sabra et Chatila, que l’ONU de celui de Srebrenica. Cette comparaison est astucieuse, mais ne repose malheureusement sur aucun fondement.

Bien que coupable d’avoir livré les musulmans bosniaques, l’ONU n’a pas bombardé la Bosnie. En 1982, les forces de l’Etat hébreu entraient au Liban et assiégeaient Beyrouth. Le 16 septembre 1982 eut lieu l’horrible massacre de Sabra et Chatila. Le rapport Kahane a démontré que  » le Mossad était l’organisme qui traitait en pratique les rapports entre les phalangistes et Israël ». Les milices ont agi directement sous les ordres de Sharon, qui a donné lui-même accès au camp des malheureux réfugiés, lesquels furent massacrés dans des circonstances insoutenables, et ce pendant 40 heures sans interruption! A la Knesset, quelques jours plus tard, Shimon Pérès s’en prenait violemment à Sharon, dont il soulignait l’implication directe et évidente dans ce drame. Sharon lui répondit :  » Où étaient les officiers israéliens lorsque les Palestiniens étaient massacrés à Tell el Zaatar? Vous étiez ministre de la Défense, à l’époque. » Les commissions d’enquêtes qui suivirent établirent sans l’ombre d’un doute la culpabilité de Sharon. L’écrivain israélien Amos Oz écrivit:  » Celui qui invite l’éventreur du Yorkshire à passer deux nuits dans un orphelinat de jeunes filles ne peut ensuite prétendre, en voyant les amoncellements de cadavres, qu’il s’était entendu avec lui pour qu’il se contente de laver la tête des enfants… » ( Israël, de la terreur au massacre d’Etat, par Ilan Halevi, citoyen israélien,p.31, Paris 1984).

Vous évoquez d’autre part l’Algérie, observant que là-bas aussi des tueries sont perpétrées. Dans ce cas comme dans le précédent, il est possible de ramener votre argumentation à ceci : « C’est vrai que l’armée israélienne commet des horreurs, mais voyez la responsabilité de l’ONU à Srebrenica, voyez les crimes en Algérie…nous ne sommes pas les seuls… » Vous avez parfaitement raison. Il y a des barbares partout. Chez les Arabes aussi, et pas seulement chez les Juifs. Mais cette généralisation intempestive, comme pour se soulager la conscience, ne justifie en aucune manière la barbarie. Et cela fait depuis longtemps, depuis 1991 exactement, que nous réclamons qu’en Algérie on arrête de tuer et qu’on respecte la volonté populaire.

Faut-il faire preuve d’autocritique et avouer des fautes ? Là aussi, vous avez raison : la plus grande erreur de l’Autorité palestinienne est d’avoir cru une seconde que l’Etat hébreu livrerait aux Palestiniens un pouce de Jérusalem, finirait par admettre le retour des réfugiés en se pliant au droit international, et arrêterait l’accroissement des colonies selon les résolutions de l’ONU. Par contre, les agissements d’une armée qui assassine depuis des mois des civils et des enfants relèvent incontestablement de la barbarie, comme le soulignait le chef de l’Autorité palestinienne à Davos(1). Il est étonnant que vous reprochiez à Yasser Arafat d’avoir recours à « l’incantation et l’affabulation » au moment même où il se montre le plus lucide.

Au lieu de défendre ce qui est, à toutes les échelles où l’on mesure l’humanisme, indéfendable, nous aimerions vous voir condamner fermement la duplicité des gouvernants israéliens, qui poursuivent une politique d’expansion en Palestine.

Le silence de la plupart des intellectuels juifs et des rabbins, dont vous faites partie, est éloquent en ce sens. Permettez-moi de vous dire qu’il me paraît odieux, et qu’il bafoue et salit la mémoire de celles et de ceux qui ont subi les atrocités nazies.

Et je vous interdis, Cher Cousin, de me soupçonner d’antisémitisme.

 

(1)Yasser Arafat a accusé le gouvernement israélien d’être  » l’auteur de l’agression la plus barbare de l’époque contemporaine. »


Hani RAMADAN

Directeur du Centre Islamique de Genève

Tribune de Genève, le 5 avril 2001, l’invité