Le scandale des armées

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Doit-on vraiment s’étonner ? Crier au scandale ? Tomber des nues ? Depuis un certain nombre de jours, nous sommes témoins de la nature dépravée des exactions commises par des soldats américains contre des prisonniers irakiens. Humiliations à caractère sexuel, traitement dégradant et torture, mépris de la personne humaine. Hélas, ce qui nous demeure caché, ce que nous ne verrons jamais est sans doute pire encore que ce que nous avons pu voir. Nous avons observé le calvaire des hommes nus et suppliciés, tenus en laisse ou attachés comme des animaux. Qu’en est-il du traitement réservé aux femmes ? On n’ose l’imaginer. Personne aujourd’hui ne saurait dire quel est le nombre précis des morts et des blessés que la malheureuse intervention américaine a laissés derrière elle. Ni d’ailleurs donner les noms de tous les disparus.


Non, en vérité, tout cela est parfaitement logique. Une armée reste une armée. Avec son contingent obligé d’imbéciles et de brutes, de racistes et d’abrutis. Simplement, si nous savions que l’action de l’administration Bush était illégitime et illégale, si nous nous doutions qu’à défaut d’entreprendre vraiment de démocratiser le pays, le dessein véritable des faucons néo conservateurs était plutôt le vol et le pillage systématique des ressources pétrolières et des richesses de l’Irak, nous avons désormais la certitude que cette action guerrière est outrageusement inhumaine, et qu’elle aboutit à des excès qui sont en complète contradiction avec les valeurs que l’Occident prétend pompeusement exporter de force.

Les Américains pourront toutefois se consoler en constatant que la corruption semble inévitablement liée à tout devoir d’ingérence : Amnesty International vient de dénoncer la KFOR (Force internationale de paix au Kosovo) et le MINUK (policiers de la Mission des Nations Unies) en affirmant que 20% des clients des réseaux de prostitution au Kosovo sont des soldats et des agents de ces vénérables institutions. Les femmes subissant des abus sexuels et réduites à cette forme d’esclavage ne pourront jamais réclamer justice, car il faut savoir que les Nations Unies préservent généralement l’immunité des garants de la paix.


Qui y a-t-il d’étonnant à cela ? Imagine-t-on un instant que des milliers de soldats envoyés dans une quelconque partie du monde soient astreints par leurs supérieurs hiérarchiques à une complète abstinence sur le plan sexuel ? Une armée est toujours finalement dévoreuse de femmes, d’une manière ou d’une autre. S’il en va ainsi de ceux qui sont là pour veiller pacifiquement au maintien de l’ordre, que penser de ceux dont le rôle est d’anéantir l’ennemi ?


Malheureusement, de tels agissements vont consolider l’argumentaire des extrémistes qui pensent que le 11 septembre, les attentats commis à Bali, au Maroc, en Arabie Saoudite, à Madrid, sont la juste réponse à la barbarie des armées.


Les musulmans d’Occident, dans leur grande majorité, ne peuvent s’associer de près ou de loin à cette doctrine. On ne doit pas répondre à l’injustice par l’injustice. Pas question de s’en prendre à des innocents. La résistance n’est légitime que sur le champ de bataille, sur le terrain même de l’agression. Elle est légitime en Irak. Mais certainement pas à New York ou Madrid.

Cependant, ce dernier scandale a ravivé et réveillé les consciences. Désormais, c’est l’ensemble du monde musulman qui s’écrie d’une seule voix : les soldats de l’armée américaine, manipulés férocement par les politiciens sans conscience du gouvernement Bush, doivent quitter l’Irak. Les excuses et les bonnes paroles ne suffisent plus. Il faut qu’ils s’en aillent, et vite. Emportant avec eux l’arrogance méprisable et la fierté imbécile de leurs dirigeants. Assez de bombes, assez de morts. Votre drapeau est taché du sang des enfants d’Irak. Ce drapeau qui pourtant, dans le passé, a délivré le monde de la fureur nazie. Ce drapeau qui nous rappelle encore que des jeunes gens sont venus mourir en Normandie. Il est à présent sali, et pour longtemps, par les larmes des hommes humiliés.

« Go home ! »

Après le scandale de la prison d’Abou Ghraïb, c’est le seul mot d’ordre qui s’impose à vous s’il vous reste une once de dignité.

Hani Ramadan

Directeur du Centre Islamique de Genève

Tribune de Genève – L’invité, 14 mai 2004