À mes sœurs féministes

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Mesdames,

La Coordination Laïque et Féministe milite ardemment contre le voile parce qu’il symbolise pour ses membres une forme d’humiliation de la femme réduite à un objet. Pourtant, vous devez savoir qu’il s’agit non pas d’un signe ostentatoire, mais d’une obligation religieuse. Vous devez réaliser qu’obliger une musulmane à abandonner son foulard aux portes d’un établissement scolaire, est équivalent pour elle à la forcer à boire de l’alcool, comme condition de son intégration. C’est exactement ainsi, du fait de ses convictions et de ses croyances, qu’elle peut percevoir intimement la chose. Et cela, reconnaissez-le, est odieux.

Toutes les instances officielles musulmanes que le gouvernement français a interrogées ont clairement déclaré que le voile est une prescription religieuse inscrite dans le Coran et la Sunna. La Constitution française respecte et défend la liberté de culte et de croyance. Interdire le voile, c’est donc trahir un acquis de civilisation qui a fait de la France un pays phare pour l’ensemble des nations. Le débat autour du foulard a malheureusement fini par inverser les rôles. De partout en effet, on dénonce la position de l’Élysée et la loi votée par l’Assemblée nationale. En Grande-Bretagne, aux États-Unis, en France aussi, des voix qui ne sont pas musulmanes s’élèvent pour refuser une mesure perçue nécessairement comme discriminatoire à l’encontre d’une communauté.

On a l’impression que le champ culturel des Français est aujourd’hui envahi par une libre pensée qui refuse tout simplement la présence visible de la foi dans l’espace scolaire. Beaucoup de responsables juifs et chrétiens se sont joints aux musulmans pour rappeler les bienfaits d’une laïcité ouverte. Dans la laïcité sacro-sainte de combat au contraire, il y a une forme d’intransigeance qui contredit les principes d’égalité et de liberté, parce qu’à l’évidence, Mesdames, le cri que vous lancez revient à dire à celle qui a choisi de pratiquer entièrement l’islam en portant le voile : « Tu es libre d’être libre à ma façon. » Vous ne défendez donc pas les libertés individuelles, mais votre liberté et les valeurs qui vous sont propres et que vous voudriez imposer à toutes. En vous rangeant sagement du côté du pouvoir et de la majorité bien-pensante, vous vous en prenez lâchement à des jeunes femmes pour les contraindre à renier leurs convictions intimes.

De plus, le foulard n’est pas un signe d’infériorité du point de vue de l’islam. Nous réclamons une égalité des consciences, et non pas une égalité de façade. Il est des jeunes musulmanes qui aujourd’hui se déterminent contre l’avis de leur père et de leur entourage masculin en se couvrant les cheveux. La République se doit de défendre aussi ces citoyennes-là. Que fait-elle au contraire ? Elle cherche à les soumettre à un cruel dilemme : le voile ou l’instruction publique. Et parce qu’elles ne partagent pas vos idées, elles sont forcément manipulées par les barbus !

Tout cela ne constitue en somme qu’une forme de dogmatisme obscurantiste des temps modernes. Le dieu qui érige les lois républicaines est désormais le dieu des sondages. Le droit et l’égalité sont interprétables à outrance lorsqu’il est question d’apaiser les craintes islamophobes. Les classes dirigeantes ne pensent donc plus en termes de références universelles, mais de perspectives électoralistes. La tyrannie du nombre est censée marginaliser les hérétiques et les exclus. Le dialogue avec les « islamistes » commence par la censure et l’interdiction de parole. Et finalement, sur le bûcher de vos ardeurs partisanes, vous n’aurez aucune pitié pour la musulmane pratiquante, votre sœur qui comme vous défend ses droits, et qui pleure en silence, déchirée entre sa foi et l’inconscience des hommes.

Hani Ramadan
Directeur du Centre Islamique de Genève
Le Figaro, 5 mars 2004