«In châ Allah», si Dieu le veut. Cette formule est désormais célèbre en Occident pour symboliser le fatalisme qui freine le développement d’une grande partie du monde musulman. Et l’on ne peut nier que beaucoup confondent l’oisiveté et le fait de s’en remettre sincèrement à Dieu après avoir tout entrepris pour agir au mieux.
«In châ Allah», qui impose une volonté qui heurte le rationalisme moderne engageant l’homme à devenir l’unique maître de sa destinée. Et pourtant, en dépit des clichés et des apparences, combien cette expression renferme-t-elle de secrets et de sagesses! En voici un exemple: l’évolution de l’homme. Ce qui caractérise en effet l’enfant qui vient de naître, ce sont ses cris qui sonnent comme une réclamation qui ne souffre aucune attente. Les regards, les gestes et les sanglots, bien avant les mots, sont là pour dire: «Je veux!» Et l’adulte répond naturellement, avec amour, à ses moindres caprices.
Puis l’enfant grandit, et la sphère de sa perception s’élargit. Avec le temps, il se heurte à des obstacles qui lui font comprendre que sa liberté, sa volonté, ne sont pas sans limites. Au sein de sa famille, de sa fratrie, et des groupes sociaux dans lesquels il évolue, il se forge en apprenant à respecter les autres, à partager et aussi à sacrifier.
Une société sans interdits et sans principes moraux est incapable en ce sens de former d’authentiques citoyens du monde. Une société qui considère illusoirement que l’individu est roi — un roi quelque peu manipulé, puisqu’on lui commande de vouloir ce que l’on programme de lui faire consommer — s’inscrit dans le prolongement de la petite enfance qui ne cesse de crier: «Je veux!» Quand donc l’être humain devient-il un adulte? Lorsqu’il prend conscience que sa volonté est limitée, et lorsque, avec humilité, après avoir été servi, il choisit de servir les autres. Lorsqu’il prend conscience de tout ce qu’il doit à ceux qui l’ont éduqué, et lorsqu’il apprend à penser non pas de son seul point de vue qui est restreint, non pas en fonction de ses seuls intérêts, mais selon une sagesse qui fixe des normes supérieures. Normes qui s’appellent la bienfaisance, l’amour du prochain, la défense de la vérité et de la justice, l’engagement pour les nobles causes.
Toute norme présente d’une façon ou d’une autre une restriction de la liberté. De l’enfant qui en fait l’expérience progressive à l’adulte qui choisit délibérément de vivre selon certaines contraintes, le chemin parcouru s’élève vers plus de compréhension des choses de la vie, vers plus de responsabilité.
A l’adulte cependant, il est loisible de monter encore d’un degré, vers une sagesse supérieure qui lui permet enfin de se situer au sein de ce vaste univers: il ne peut rien par lui-même, et ce qu’il veut, ce qu’il entreprend dépend de la volonté de son Créateur. Lui qui le jour de sa naissance a manifesté ses exigences en criant: «Je veux», se tourne à présent vers son Seigneur et lui dit: «Si Tu le veux! Rien ne se réalise en dehors de Ta volonté». Le sage est celui-là même qui abdique toute volonté devant la volonté suprême. Attitude qui ne le conduit pas au fatalisme, mais à la patience lorsqu’il se trouve confronté aux épreuves de la vie. Lorsque l’individu l’a enfin compris, il cesse définitivement de se comporter comme un enfant.
«In châ Allah»: quelles que soient ses prétentions modernistes, quelle civilisation digne de ce nom pourrait faire l’économie de cette évolution?
Hani RAMADAN
Directeur du Centre Islamique de Genève
Tribune de Genève © Edipresse Publications SA
L’invité, 13 septembre 2007

