Puis-je vous poser quelques questions ? Libre à vous cependant de répondre, si vous le pouvez.

Pourquoi donc, lorsque deux avions percutent deux tours, entraînant la mort de plus de trois mille personnes, parlons-nous de terrorisme – et cela est vrai, il s’agit bien d’une action terroriste inacceptable -, et pourquoi, lorsque des centaines d’avions bombardent ici et là l’Afghanistan et l’Irak, faisant au passage des dizaines de milliers de victimes, parlons-nous de guerre ?
Pourquoi estime-t-on Outre-Atlantique qu’il est parfaitement normal que les Etats-Unis développent librement leurs industries d’armements, dont il faudra bien se servir une fois ou l’autre – car sinon, à quoi bon la fabrication continue de ces instruments de mort ? – , et pourquoi pense-t-on qu’il est politiquement correct d’envahir un pays sous prétexte qu’il dispose d’un arsenal dangereux, même si après-coup on ne trouve aucune trace du danger censé justifier une telle ingérence ?
Pourquoi le Pentagone a-t-il livré cet automne à Sharon et à l’armée de l’air israélienne 5 000 bombes « intelligentes », dont 500 « destructrices de bunker », et pourquoi la communauté internationale s’acharne-t-elle à vouloir empêcher l’Iran de poursuivre son programme nucléaire ?
Pourquoi détestons-nous Ben Laden, un homme qui certes vit dans certains excès : quelle idée de s’en prendre à des innocents, de délaisser les palaces et les palais, les plaisirs et les honneurs, pour aller s’exiler dans les montagnes en guérilléro ! Comment peut-on mépriser ainsi le pouvoir des pétrodollars au point de les gaspiller dans des aventures douteuses ? Je vous le demande ! Pourquoi donc détestons-nous Ben Laden, alors que plus de la moitié des Américains viennent d’élire un homme, Bush, qu’ils considèrent comme un héros, lequel vole purement et simplement le bien des Irakiens, et s’enrichit sans aucun état d’âme, au prix du massacre de civils victimes de dommages collatéraux, qui sont inévitables malgré une prétendue précision chirurgicale ?
Pour ceux qui jugeraient excessives ces critiques, nous les renvoyons simplement aux propos tenus et transmis par le milliardaire George Soros le 25 septembre dernier au Festival médias Nord-Sud de Genève : « Les Etats-Unis se sont appropriés de façon frauduleuse une grande partie des recettes pétrolières irakiennes depuis l’occupation du pays. »
Pourquoi nous mobilisons-nous lorsque deux otages français sont retenus injustement par des ravisseurs rebelles – et nous avons raison de le faire -, et cependant restons-nous silencieux quand c’est toute une population qui est prise en otage par l’armée américaine, assiégeant et frappant sans répit des régions habitées par des civils, qui meurent par centaines comme s’il s’agissait d’insectes ? Qui sera capable de nous décrire dans toute son atrocité le désastre de Falloudja ?
Pourquoi observions-nous hier avec effroi le scandale des prisonniers d’Abou Ghraïb, et attendons-nous aujourd’hui de voir sortir des entrailles de ces hauts lieux de persécutions abominables autre chose que des hommes et des femmes prêts à en découdre de toutes les façons ?
Pourquoi parlementons-nous avec le bon Poutine, qui martyrise le peuple tchétchène qu’il voudrait bien voir écrasé, et considérons-nous les appels à l’aide lancés par des femmes et des hommes qui n’ont plus rien à perdre comme de pures formes de barbarie ?
Pourquoi la ville de Grozny (et c’est bien plus que deux tours !), rasée et détruite, n’est plus à nos yeux qu’un événement lointain et à peine historique ? Pourquoi admettons-nous sans réagir que les rapts, les viols, les disparitions d’enfants et les assassinats se poursuivent en Tchétchénie ? Pourquoi fermons-nous les yeux sur les méthodes de l’armée rouge, et récusons-nous sans réserve les moyens utilisés par la résistance tchétchène ? Pourquoi y a-t-il encore des ambassades russes ouvertes dans les capitales occidentales, alors que les mères d’Ossétie et du Caucase bercent dans leur détresse le souvenir des enfants morts ? Pourquoi ?
Pourquoi sommes-nous si prompts à condamner sans détour les Palestiniens qui choisissent de disparaître dans des attentats meurtriers – et il est vrai que lorsqu’un enfant juif et un enfant musulman meurent, ce sont deux colombes qui montent au ciel – et pourquoi n’avons-nous pas le courage de nous en prendre à notre propre veulerie quand depuis des décennies, c’est tout un peuple que l’on opprime sous nos yeux, sans qu’aucune armée, qu’aucune force internationale ne mette fin à tant d’injustices ?
Pourquoi enfin, fiers de nos progrès multiplicateurs de notre démence destructrice, de notre modernité jalouse et de notre sottise indéfectible, sommes-nous si convaincus de la supériorité de nos valeurs sur toutes les autres civilisations, quand notre gestion des affaires du monde ne devrait nous inspirer que du dégoût ?
Hani RAMADAN
Directeur du Centre Islamique de Genève
8 décembre 2004 – Paru également sur : Oulala.net

