Au-delà de toute polémique

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Sans vouloir m’engager dans une polémique stérile, je pense que les observations d’Amory et Juan Jimeno, faisant suite à mon appel au dialogue avec l’islam, méritent une réponse :

Premièrement, je demande à mes interlocuteurs de qualifier de façon claire les agressions militaires que subissent les Irakiens depuis plus d’une décennie, puis de prétendre que de telles actions ne relèvent pas du terrorisme d’Etat. Je les renvoie à l’excellent ouvrage de J.-M. Benjamin, Irak, l’apocalypse (éd. Favre Lausanne, 1999), qui leur permettra d’observer qu’en effet, on ne peut décemment mettre sur un même plan les centaines de milliers d’enfants morts par manque de nourriture et de médicament en Irak, et la disparition subite de trois mille New-yorkais (auxquels nous devons bien entendu toute notre compassion). Je leur demande de comparer le nombre des victimes civiles palestiniennes et celui des victimes civiles israéliennes depuis le début de la seconde Intifada, de considérer le caractère inhumain des opérations militaires menées dans les territoires occupés depuis des décennies, puis d’oser affirmer que de telles actions ne relèvent pas du terrorisme d’Etat. S’ils ont des doutes sur la question &endash; puisqu’ils disposent d’un esprit critique dont je suis heureusement dépourvu &endash; qu’il lise le dossier d’Ilan Halevi, Israël, de la terreur au massacre d’Etat (éd. Papyrus Paris, 1984), où ce citoyen israélien démontrait par les faits que le sionisme a appliqué systématiquement un régime de terreur. Nul ne peut reprocher aux Palestiniens de refuser de se laisser écraser comme des insectes. On ne peut élire un criminel de guerre avéré, et s’étonner de réactions violentes prévisibles. On ne peut poursuivre une œuvre insensée de colonisation, mutilant hommes, femmes et enfants, détruisant maisons et cultures, et s’étonner de l’acte définitif d’une jeune kamikaze palestinienne.

Deuxièmement, mes interlocuteurs n’ont pas vraiment compris le sens de mon article, puisqu’ils ne parviennent visiblement pas à aborder une culture différente en écartant l’usage abusif de leurs propres concepts : renoncer « à penser en démocrates ou en laïques » conduit selon eux à «remplacer la démocratie et la laïcité par une théocratie ». En d’autres termes, à quitter le champ de l’examen rationnel et libre pour se voir imposer une vérité absolue. Un tel cheminement dans la réflexion montre bien quel est le nœud du problème, car l’islam rejette entièrement la notion de théocratie, comme étant dangereuse et idolâtre : Dieu ne peut être représenté sur terre par ses créatures, lesquelles sont faillibles.

Dans un Etat islamique, il y a une place pour l’erreur et la volonté de réforme. Le penseur Muhammad Asad déclarait dans son livre The principles of State and Gouvernment in Islam (éd. Dâr al Andalus, Gibraltar, 1980) : « On devrait toujours garder à l’esprit que, lorsque l’Européen ou l’Américain parle de «démocratie », « libéralisme », «socialisme», «théocratie», «gouvernement parlementaire», et ainsi de suite, il utilise ces termes dans le contexte de l’expérience historique occidentale.»

Voilà qui est fort bien dit, et j’invite Amory et Juan Jimeno à s’intéresser de près à la culture musulmane, en faisant preuve bien sûr de tout l’esprit critique dont ils sont certainement capables, mais en reconnaissant que les lumières de l’islam valent la peine que l’on s’y intéresse pour ce qu’elles sont en réalité.

Hani RAMADAN

Le Courrier, 19 février 2002