La Tribune de Genève ainsi que Le Courrier sont revenus sur l’ « appel au djihad » lancé lors de la manifestation du 6 octobre 2000, qui a réuni quelque mille musulmans devant le Palais des Nations. Le 10 octobre suivant, près de 300 membres de la Communauté israélite de Genève se regroupaient sur le même lieu pour lancer un appel à la paix (!), et dénoncer notre prise de position. La TSR, qui n’a pas jugé bon de faire le moindre compte rendu sur le rassemblement des musulmans, a par contre donné la parole aux juifs exprimant leurs revendications à notre encontre.
M. Manuel Grandjean a aussitôt repris cette information en affirmant en première page du Courrier : » Cette incitation à la guerre sainte est intolérable ».
Il serait grand temps que les journalistes s’appliquent, au lieu de jeter de l’huile sur le feu, à rester les témoins fidèles des événements, et surtout, à ne pas tronquer nos propos par des gros titres qui ne peuvent avoir pour conséquence que de noyer le débat dans des généralités qui n’éclairent personne.
M. Manuel Grandjean, que je respecte par ailleurs pour les opinions parfois très pertinentes et fort courageuses qu’il exprime dans le Courrier, et M. André Allemand, qui essaie de montrer le plus d’objectivité possible dans ses reportages, auraient dû, en tant que journalistes, témoigner de nos revendications réelles, avant de commenter ou de livrer à leurs lecteurs un éclairage partiel de nos propos.
En premier lieu, nous avons remis aux journalistes présents une déclaration commune au nom de la communauté musulmane de Genève et de Suisse, dont voici l’essentiel :
Nous dénonçons :
- la passivité de la communauté internationale et de l’ONU qui n’exerce aucune réelle pression sur le gouvernement israélien pour arrêter ces massacres.
- l’action criminelle de l’Etat d’Israël qui s’est rendu coupable du meurtre de plus de 60 Palestiniens, dont des enfants, et qui a blessé plus de mille civils.(A l’heure actuelle, on compte plus de 100 morts et plusieurs milliers de blessés).
- la violation des lieux saints de l’Islam, les humiliations et les brimades que subissent les responsables des communautés musulmanes et chrétiennes, ainsi que la population civile.
- le non-respect des résolutions de l’ONU concernant le retour des réfugiés palestiniens, le statut des territoires occupés et le partage de Jérusalem.
- le système d’ » apartheid » imposé aux Palestiniens, qui les prive de tout droit civil.
Nous demandons :
- l’inculpation de l’Etat d’Israël pour ses crimes et l’engagement d’une enquête internationale pour désigner les coupables et les assassins.
- l’arrêt immédiat de l’usage des armes lourdes, des missiles et des hélicoptères par les forces d’occupation.
- l’évacuation immédiate des militaires israéliens de l’ensemble des territoires occupés.
- la protection des populations civiles par une force d’intervention internationale.
- la protection des lieux saints de l’Islam, et une prise de conscience générale sur la nécessité d’empêcher l’extension de l’agression sioniste.
Cette déclaration, comme on le voit, montre bien notre intention d’utiliser toutes les voies légales en Suisse et en Europe pour faire entendre notre voix. Jamais il n’a été question pour nous d’appeler au meurtre et à la « guerre sainte », expression qui n’a aucun équivalent dans le Coran et la Sunnah du Prophète Muhammad. Nous rejetons et dénonçons pareillement toute action qui vise les juifs en tant que juifs et la destruction de leurs synagogues comme étant contraire aux principes mêmes de l’Islam.
En second lieu, le sermon que nous avons prononcé ce vendredi 6 octobre devant le Palais des Nations comprend deux passages très explicites sur la notion de « djihad » : « A une armée qui tue des enfants et des civils qui n’ont que des pierres, on ne répond pas avec des discours et des négociations, mais par le djihad. A ceux qui accusent les Palestiniens d’être des terroristes, nous disons : ce sont des résistants qui défendent leurs familles, leurs maisons, leurs biens et leur honneur (….) Mes frères et sœurs en Islam, souvenez-vous que le djihad est une obligation pour chacune et chacun d’entre vous. Si nous ne pouvons l’entreprendre avec des armes, nous pouvons le soutenir avec nos biens, pour soulager le détresse des Palestiniens. Après la prière, nous ferons une collecte dont le bénéfice sera remis à une organisation humanitaire palestinienne. «
En d’autres termes, le « djihad » que nous pouvons entreprendre, en Suisse ou en Europe, consiste strictement en une aide humanitaire destinée à soulager les souffrances des victimes palestiniennes. Tel est le message que nous ne cessons d’adresser à notre communauté, afin de calmer les esprits sans renoncer pourtant à notre combat légitime. Il est à noter que la copie de ce sermon a été remise aux journalistes et transmise aux agences de presse, qui malheureusement, résistent difficilement à la « tentation du sensationnel »
Ceci étant, il importe d’être clair sur cette question du « djihad ». Ce mot arabe signifie « lutte ». Il comprend plusieurs degrés ( et cela a été expliqué également lors du sermon) allant du combat intérieur contre les mauvais penchants et le mal qui habitent chaque individu &endash; une façon de lutter contre son ego -, au combat que l’on entreprend sur le plan familial pour préserver et éduquer selon les bonnes mœurs ses propres enfants, au combat qu’on livre pour plus de justice sociale, au combat armé que l’on engage pour protéger un pays contre ses assaillants, pour défendre la justice contre la tyrannie.
Dans ce dernier cas, le djihad est une guerre défensive, admise comme légitime par tous les Etats de droit.
Or, ce que j’ai dit, et ce que je répète, c’est que la communauté internationale et l’ONU n’ont rien fait et ne font rien, comme à leur habitude quand il s’agit de musulmans, pour assister une population civile livrée à des militaires et à leur artillerie. Face à cette armée qui n’hésite pas à tuer des enfants, le seul recours pour les Palestiniens est le combat par tous les moyens. Et je ne pense pas qu’il se trouve un être assez abject et assez vil, pour reprocher aux Palestiniens le choix de la résistance.
Cette résistance, c’est précisément ce que nous appelons le « djihad ».
Enfin, si comme l’affirme M. Manuel Grandjean , « on n’a jamais vu la haine engendrer la justice », il faut savoir que seule la justice, en Palestine, permettra de dissiper la haine.
Hani Ramadan
Directeur du Centre Islamique
Le Courrier, 21 octobre 2000

